[Interview réalisée juste avant le confinement et qui n'est pas parue pour cette raison]
1) Peu avant la remise des César, vous avez publié sur Slate une longue interview de Samantha Geimer, victime de Polanski, laquelle dénonce pourtant l'hystérie collective autour de sa personne (Polanski). Son discours semble inaudible (elle se décrit comme "bad victim"), que ce soit aux US comme en France. Comment l'expliquez-vous ?
Je ne me l'explique pas vraiment. Samantha Geimer a tout fait pour être « prise aux sérieux » comme victime de viol : elle avait 13 ans à l'époque, elle a porté plainte dès le lendemain, elle n'est jamais revenue sur sa version des faits, elle n'est pas psychologiquement instable, elle ne s'est pas effondrée... et pourtant elle subit l'une des pires injustices qui soit, celle d'être considérée comme quantité négligeable de sa propre histoire. Premièrement de la part du système judiciaire américain, qui refuse d'abandonner les poursuites contre Polanski comme elle le demande depuis des décennies. Ensuite, de la part de beaucoup de féministes qui lui refusent, là encore, la solidité qu'elle expose en la prenant, à tort, comme une défense des agresseurs sexuels. Comme s'il fallait être à tout jamais démolie par un viol pour être littéralement crédible. J'y vois une inversion des valeurs assez pernicieuse, car en « exigeant » du viol qu'il soit un crime indélébile chez ses victimes, on offre sur un plateau un pouvoir immense aux prédateurs sexuels. Les femmes, comme Geimer, qui se sont relevées de leur viol, pour certaines immédiatement après leur agression, sont bien plus nombreuses qu'on voudrait bien le croire. Elles devraient être montrées en exemple, pas traitées comme des anomalies et des anormales. La résilience et l'anti-fragilité ne devraient pas être jugées comme des « menaces » pour les victimes de violences sexuelles. Au contraire. Je ne sais pas ce qu'il y a de plus émancipateur que d'envoyer ce message à qui a cru jouir de votre anéantissement : non, ça n'a pas marché et tu ne réussiras jamais.
2) Vous-même, mais aussi Claude Askolovitch ou Natasha Polony (par exemple), ont réagi à la tribune de Virginie Despentes. Cette critique plutôt modérée du mélange des genres, et plus largement de la radicalité (en ce qui concerne le féminisme), est presque toujours taxée de "crime de la pensée". La forme de la contestation (à l'image de la tribune de Virginie Despentes) l'emporte-t-elle désormais sur le fond de l'argumentation ?
Nous sommes dans un temps de radicalisation assez générale et qui est loin de ne se limiter qu'au féminisme. En réalité, je pense qu'il touche toutes les grandes idées progressistes à avoir émergé grosso modo ces trois derniers siècles et selon une trajectoire en trois étapes. La première, c'est celle de l'apparition. À ce stade, l'idée est socialement « contre-nature » (comme l'était l'anti-racisme au temps de l'esclavage, par exemple) et rencontre logiquement une très forte et violente opposition dans la population. Ensuite, vient le temps de la diffusion, quand l'idée séduit de plus en plus de monde, jusqu'à gagner sa naturalité culturelle : la monstruosité est désormais chez ceux s'y opposent. Puis vient le temps de la rétractation. L'idée coule de source, elle n'a plus rien de séditieux et les activistes qui ont tout intérêt à ce qu'elle garde son côté frondeur sont obligés de lui trouver des expressions de plus en plus artificielles, dans le mauvais sens du terme, quitte à recommencer à s'aliéner une proportion croissante de la population. Je pense qu'on entre dans cette phase avec le féminisme, ce qui explique l’espèce d'économie de guerre intellectuelle que nous observons aujourd'hui sur ces sujets. Et lorsqu'on en est à creuser ainsi des tranchées, le centre et la modération ont effectivement bien du mal à tenir.
3) L'on a assisté depuis le début de l'affaire à quelques rétropédalages (Darroussin, Claire Denis) à propos de Polanski. Mais globalement les deux camps les plus bruyants (l'un, réactionnaire, plutôt de droite, et l'autre, radical, plutôt de gauche) occupent le terrain. N'y a-t-il plus de place pour une pensée plus complexe, moins manichéenne, voire indécise ? Peut-on parler d'une nouvelle période pour le moins obscurantiste ?
Je ne crois pas que Claire Denis ait rétropédalé. Elle a tout de suite été limpide en disant que remettre un César à Polanski ne lui avait pas posé problème et, il y a quelques jours, elle a confirmé sa lucidité en disant qu'il ne fallait pas y voir un « crachat » à la figure des victimes de violences sexuelles ou que le sexisme n'expliquait probablement pas qu'on n'ait pas voulu d'elle au départ comme « marraine » des espoirs. Elle n'a pas voulu jouer le jeu du pouce vers le haut ou vers le bas, et c'est tout ce qu'on peut souhaiter à une artiste qui, professionnellement, doit savoir tirer parti des ambiguïtés et des nuances de gris. Cela étant dit, oui, je crains que la chasse aux non-alignés à laquelle nous assistons aujourd'hui n'augure pas grand chose de bon. À mes yeux, une bonne société est une société dépolitisée au maximum parce qu'elle a su régler, et donc dépasser, les conflits inter-groupes les plus vénéneux pour construire et renforcer la concorde civile. Une société sainement fonctionnelle est celle qui épargne à ses membres d'avoir à choisir un camp. À l'inverse, les périodes les plus obscurantistes, les plus socialement toxiques de l'histoire humaine l'ont été, notamment, parce que la mentalité d'assiégés de quelques fanatiques a fini par contaminer une part importante de la population persuadée que ce choix, cette polarisation existentielle, était nécessaire à sa survie. Avant que la politique de la terre brûlée afférente à cet état d'esprit fasse son œuvre. Certaines féministes contemporaines carburent malheureusement à l'obsidionalité irrationnelle. Que de plus en plus de médias la véhiculent, soit par conviction, soit par calcul, a tout du poison social.
mercredi 1 juillet 2020
mardi 12 mai 2020
Des idées zombies et d'un gros problème de consanguinité dans la famille sceptique
Il souffle un vent mauvais dans le
monde de la vulgarisation scientifique française.
Ne jouissant pas d'un emploi du temps
élastique, j'aimerais réduire ce post aux portions congrues et je
vais donc me permettre de ne pas rejouer tout le sketch. En quelques
mots, cependant, voilà ce qui m'incite à agiter bénévolement mes
doigts sur mon clavier : une nouvelle métamorphose de la
« polémique » sur le patriarcat du steak. Ou « affaire
Touraille », pour la baptiser de façon un peu moins chargée
en blagouilles. Comme j'y ai déjà consacré en 2017 un bon mois de
ma vie professionnelle – des recherches qui se sont soldées par la
publication de ces deux
articles
– j'espère que vous excuserez mon laconisme relatif. Mais j'espère
aussi que vous conviendrez que ce travail me justifie à penser que,
même si je n'ai pas comme tout le monde la science infuse, je
sais un tantinet de quoi je parle.
En 2017, la déprime d'une amie
suédoise, à l'époque doctorante en anthropologie, avait été la
proverbiale goutte d'eau par laquelle mon vase avait débordé pour
me décider à « débunker » le patriarcat du steak. Ses
idées noires, elle les devait au documentaire produit par Arte
« Hommes grands, femmes petites » pour lequel Touraille
avait été conseillère scientifique. Et ça que le film avait
certes été diffusé dans son pays, mais il était passé plutôt
inaperçu et avait donné lieu à quelques articles en soulignant
l'inanité. En France, rien de tout cela et même pire. Comme seules
y parviennent les idées zombies, le « patriarcat du steak »
était en train de reprendre du poil de la bête à la faveur de
recensions journalistiques aussi exaltées que scientifiquement
atterrantes. L'heure était venue pour moi d'agir avec mes moyens du
bord.
Si vous me suivez depuis un petit bout
de temps (et je sais que certains me lisent depuis que mes écrits
sont sortis au grand air, ce qui fait un bail, donc salut et merci à
vous), vous devez savoir que le « débunk » n'est pas mon
exercice de prédilection. Ayant traîné ma foi assez longtemps dans
le monde académique, je sais qu'il peut exister un sacré fossé
entre les travaux des chercheurs et ce que des commentateurs
extérieurs en perçoivent, même (et surtout) s'ils se sentent
parfaitement informés et dès lors justifiés à exprimer leur grand
avis. Ce qui fait que je me donne comme règle de limiter au maximum
mes écrits professionnels à une présentation positive de
recherches que je ne me suis pas cassé la binette à mener. C'est
peut-être de la paresse, c'est peut-être de l'humilité, c'est
peut-être une conscience fondamentale de mon insondable débilité,
mais le fait est que la présentation négative, et a fortiori
l'évaluation critique, je la laisse aux pairs. Comme toute règle,
celle-ci a ses exceptions et mon travail sur le « patriarcat du
steak » en est une. Et pas des moindres.
De fait, j'en avais et j'en ai toujours
gros d'observer la complaisance que les recherches de Touraille
peuvent susciter. À l'époque, c'était surtout dans le monde
médiatique, aujourd'hui c'est dans celui qui s'autoproclame
sceptique et prétend avoir comme mission la chasse aux
pseudo-sciences et aux fake news pour dessiller son prochain dans
l'amour pur de la vérité vraie. Sur les réseaux sociaux, j'ai
l'habitude de caractériser cet univers comme celui des
« zététichiens ». Au départ, il s'agissait uniquement
d'un jeu de mot qui m'amusait (que voulez-vous, je suis simple), mais
à la réflexion, c'est très bien trouvé pour désigner ceux qui
confondent leur métier-passion avec celui d'un chien de garde,
d'autant plus agressif qu'il est aveugle aux doubles standards qui le
maintiennent docilement enchaîné.
Je dis à dessein « les
recherches de Touraille », parce que contrairement à ce que
j'ai pu lire ces derniers jours, l'anthropologue n'a pas été
victime d'un travestissement de ses idées dans les traductions
« grand public » qui en ont été données. Je ne vous
demande pas de me croire sur parole (ou sur la base du lourd travail
de documentation que j'ai effectué en 2017, auquel, par définition,
vous n'aurez jamais accès), mais de prendre dix minutes de votre
temps pour visionner cette
intervention faite en 2012 (si vous avez une
heure devant vous, regardez l'ensemble de la table ronde, elle vaut
son pesant de cacahuètes, à faire passer avec une bonne rasade de
prozac). Si vous y trouvez, dans la bouche de Touraille, quelque
chose qui s'approche de près ou de loin de la fameuse « prudence
épistémique » quand vous l'entendrez se présenter en
héritière du « féminisme matérialiste » qui cherche à
« déconstruire » les biais hétéro-normés de la
recherche en trouvant dans les sciences humaines et sociales, des
moyens de « contrer les sciences de la vie » en se posant
notamment plus souvent la question « pourquoi on se
reproduit ? », je suis prête à manger mon slip.
L'expérience de l'esprit que je vous
propose, c'est d'imaginer un chercheur (c'est du neutre) qui se
présenterait comme héritier du nationalisme ethnique et qui se
targuerait de vouloir contrer la démographie en y traquant ses biais
cosmopolites. M'est avis qu'il ne trouverait pas sa place dans le
catalogue des Éditions de la Maison des Sciences de l'Homme et que
je ne serais pas la première à m'en plaindre. On pourrait aussi
imaginer ce même chercheur qui, dans ses publications académiques,
se ferait « prudent » dans la formulation de ses
hypothèses, mais qui une fois plongé dans le confort d'une
conférence militante, se lâcherait sévère sur toutes les petites
et grandes causes qui l'animent. J'ose espérer qu'il aurait une
tripotée d'adeptes de l'esprit critique sur le dos pour lui mettre
son double discours sous le nez. Certes, on est là en plein dans le
paralogisme du « si ma tante en avait » (par définition,
on ne peut pas connaître à l'avance le résultat d'une expérience
qui n'a jamais été menée), mais je pense, j'estime, je suppute,
que vous voyez où je veux en venir. Dans le second cas, le
mastodonte idéologique ferait sursauter tout le monde (ou presque),
dans le premier, il ne chatouille (quasiment) personne.
Et c'est un problème éléphantesque.
Parce que c'est un de mes chevaux de
bataille (et donc de mes biais personnels), j'y vois la conséquence
d'un milieu sceptique qui, comme tant d'autres, fonctionne en chambre
d'écho. Je suis d'autant bien placée pour le penser que, me situant
au doigt mouillé au centre gauche de l'échiquier politique (et même
très à gauche en ce qui concerne les questions dites de mœurs),
j'ai régulièrement des frissons de chagrin et de pitié pour les
rationalistes penchant à droite espérant percer « dans le
métier ». Quand je constate tout ce que je me prends « dans
la gueule » de ce même milieu parce que j'ai l'outrecuidance
de pouffer devant les dogmes de l'intersecte (ce que Pluckrose et
Lindsay désignent comme le champ des « cynical
theories »), j'ai davantage envie de leur
tapoter dans le dos et leur offrir un gros paquet de chocorêves que
de leur conseiller de persévérer.
Mais c'est un mauvais réflexe. Comme
partout, l'uniformité idéologique est un fléau pour l'esprit.
Vouloir dans le milieu sceptique davantage de gens « de
droite » (ou, plus précisément, davantage de gens ne
s'identifiant pas à cette bâtardise de gauche « woke »
qui phagocyte, nécrose et métastase à peu près tout ce qu'elle
touche comme l'atroce rogaton de pensée totalitaire qu'elle est) ne
relève pas de la question, somme toute assez débile, de la
« représentativité ». Non, diversifier le milieu
sceptique, c'est avant tout et tout simplement le rendre meilleur. Je
vous renvoie à cet
article pour plus de précisions. Un article,
ironie de l'histoire (non) ayant été refusé par tout un tas de
médias « sceptiques » avant d'atterrir dans cet himmonde
repaire d'alt-right de droite-droite qu'est Contrepoints.
Par exemple, si ce pluralisme –
c'est-à-dire le contrôle par chacun des biais de confirmation d'un
autre – était routinier chez les sceptiques, on ne verrait pas de
grosses légumes zététichiennes considérer que mes articles de
2017 sont « à charge » contre Touraille. Si je suis
agnostique quant à l'importance du « contradictoire »
dans le journalisme en général, j'ai un credo strict en ce qui
concerne le journalisme scientifique : on ne donne pas,
qu'importe que cela puisse rapporter socialement de se la jouer grand
prince du mi-chèvre mi-chou, cinq minutes à la terre plate et cinq
minutes à la terre ronde. C'est même ici l'un des rares domaines où
j'exhorte mes conspécifiques à « choisir ton camp, camarade »
en fonction de l'état des connaissances disponibles. Car pour
paraphraser je ne sais plus qui, le but du journaliste scientifique,
ce n'est pas citer l'un qui dit qu'il pleut et l'autre qui dit qu'il
y a du soleil, c'est ouvrir sa putain de fenêtre et raconter le
temps qu'il fait. Dans ce sens, oui, mes articles sont « à
charge », parce que les recherches de Touraille sont chargées
d'absurdités créationnistes de gauche. Les mêmes qui, en 2017,
avaient poussé deux éminents biologistes, Michel Raymond et Bernard
Godelle, à rappeler au Journal du CNRS qu'il avait véhiculé
une « fake news scientifique » en les présentant comme
« démontrées ». Il est dit couramment que les
vulgarisateurs feraient le boulot que les chercheurs n'ont pas le
temps d'accomplir. Dans ce cas, bien des vulgarisateurs pourraient
prendre une retraite anticipée.
Car depuis 2017, que s'est-il passé ?
Sur le plan scientifique du patriarcat du steak, absolument rien. Les
hypothèses de Touraille sur l'influence que les « régimes de
genre » auraient pu avoir sur le dimorphisme sexuel continuent
à n'intéresser personne. Pour qui connaît un peu la cervelle des
scientifiques et leur magnétisme à « idées farfelues »
(aka briseuses de consensus), autant dire que c'est peut-être le
plus gros indice de leur faiblesse : si Touraille était tombée
sur un diamant brut, ça se serait bousculé au portillon pour lui
donner des billes susceptibles de révéler le joyau (quitte à
proclamer qu'on l'a trouvé le premier, comme ce qui s'est passé à
moult reprises dans l'histoire des sciences, par exemple avec la
sélection de parentèle entre Hamilton et Maynard Smith). Mais non,
c'est tout l'inverse : pas un seul petit morceau de mouche ou de
vermisseau de donnée indépendante n'est venu étayer son édifice.
(On trouve cependant chez Touraille la parade infalsifiable :
c'est parce que la science du dimorphisme sexuel est bourrée de
biais sexistes qu'on ignore la courageuse chercheuse qui a levé ce
lièvre, ce qui prouve bien que le sexisme est omniprésent dans les
sciences naturelles !)
Sur le plan de la vulgarisation, par
contre, l'idée zombie a continué son petit bonhomme de chemin,
jusqu'à déclencher la bataille d'Hernani du YouTube scientifique
qui me pousse à écrire ce billet. Et à rappeler ce que Robert
Trivers disait à Napoléon Chagnon en des circonstances
intellectuelles similaires :
« J'ai enfin compris ce qu'ils veulent dire par “débat équilibré”. Pour toute démonstration claire de l'effectivité d'une explication sociobiologique d'un phénomène quelconque, il faut “l'équilibrer” par un appel complètement irrationnel aux conneries, aux émotions et au politiquement correct ».
Que cette irrationalité pointe de plus
en plus le bout de son nez dans le milieu sceptique me pousse à
stopper net ce post, car j'en ai les doigts qui saignent de tant
d'ironie mordante.
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jeudi 5 mars 2020
An interview with Samantha Geimer
Peggy Sastre : If I'm not mistaken (please correct me if I am), it's been
since 2003 that you've publicly defended Polanski's right to pursue
his career. How are you and how are you holding up with the recurring
controversies ?
Samantha Geimer : Actually it was around 1997. I am well, thanks for asking. These controversies only affect me as much as I let them, I could disconnect if I chose. But most of the time I still feel that I want to tell my own story and continue to set the record straight as I did with my book. I don’t know why the general public is so adverse to the truth, but that has only gotten worse in recent years. The #MeToo movement, which I believe meant to give us solidarity and strength, has been turned on it’s head. Attacking famous and powerful men in order to “take them down” for sexist or abusive behavior even if it was unreported at the time and happened decades ago helps no one being abused today. If we want society and men to evolve, I don’t think demonizing people and labeling them as irredeemable is the way to do it. I’ll never stop directing attention at the misconduct by the court in our case, these things should not be left standing, it’s dangerous to all of us.
One might have expected that a victim of sexual violence as "famous" as you would have supported the #MeToo movement, but instead, you chose to sign the open-letter I've co-authored in January 2018 which was very critical of its excess. Why ?
The #MeToo movement has devolved into something negative. I am a feminist. I do not believe we elevate women by tearing down men. I do not believe we stop sexual abuse and harassment by demonizing those who behaved in a way that was accepted by society years ago and demanding they are irredeemable now. It is counterproductive. We need to educate people and change the world today. Equality is not demanding you be protected, demanding you cannot be held accountable for your own actions or criticize and report the actions of others because as a women, you are simply a child, too weak to stand up for yourself. Women are strong, women are smart, we fought hard for our sexual freedom and should not go back so easily to gilded cages.
You're very clear that the media and the 1977 lawsuit against Polanski were much traumatic to you than his rape. How do you explain this ?
The sex was brief, I understood what was happening, that it would not last long and that I would go home soon. The media and the court were much more unpredictable, a complete unknown, terrible surprises and unfair and terrifying demands it seemed every day. There was no way of knowing when and if it would ever end. It felt much more deliberate and designed to harm.
In an interview, Polanski said it was Harvey Weinstein who dig up your case in 2003, as an agitprop operation made to sabotage The Pianist before The Oscars. Where you aware of this ?
I was not. He also came out in his support years later. It just shows how powerful men have used my case to their, and only their own advantage over the years, I am a side note.
Speaking of propaganda, seeing the very same lies and untruths about your case being waved over and over by people who claim to defend victims of rape is very disheartening to me. It’s like truth will always be the first casualty of politics and power struggles. What's keeping you going ? Aren’t you sometimes tired of setting the record straight ?
I admit my level of frustration with the lies and use of my story for the advantage of others is far higher than my frustration with setting the record straight. If people don’t know, that’s okay. When they tell untruths and use my story to advance their own causes it is much more of a violation. It shows the hypocrisy of the “activists”.
Your book is full of very powerful statements. As this one : “It is disconcerting to be a young girl and know that people are on your side yet still feel a sense of regret you weren’t damaged enough. Almost immediately, from the start of this case, I felt the pressure to be damaged. But I refused to be damaged enough to be a “good” victim.” Why is rape the sole crime where victims have to be pretty damaged to be “good” victims ? And even to be heard ? And why a rape victim is always suspect if she recovers too well ?
I have never been able to reconcile that so many wish me to be brutalized to fit their anger and indignation. We must care for victims of sexual assault and help them recover, to insist that they must carry pain and damage to somehow support other victims is ridiculous on it’s face. A strong woman is a good example, perhaps strong women intimidate some people. To need a victim to feel pain for your own satisfaction or benefit is just as much of an abuse as an assault.
Your case in 1977 tells a story where psychiatrists fancy themselves as film critics and were somewhat lenient with Polanski because of his talent as filmmaker. Isn’t that ironic that, more than 40 years later, we have now cinema professionals who fancy themselves as police and judges ?
That is a good example of the double edged sword of celebrity. Sometimes it gets you better treatment, but sometimes it makes you a target. It is those who are not famous that suffer at the hands of those who use celebrities for their own ends. 1977 what happened to me was not uncommon and was not viewed as such a violation as it is today. Today, young women are simply used in a different way by activists, courts and attorneys, still the powerful abuse the weak to their own ends.
One lie about you is that you’re suffering from “Stockholm syndrome”, but it’s very clear reading your book that it’s very much not the case. You're not in awe of Polanski at all, he even seems to vanish from your mind almost at the minute he raped you. Now that psychiatry has gained some scientific ground (and is very far from what it was in the 70’s), we know it’s a very normal and healthy reaction from the brain : we forget things that are too painful in order to survive and thrive again. Why is that so difficult to understand to so-called “anti-rape activists” ?
True advocates do not trade on the pain of victims or use and abuse them without their consent to advance various causes. This dark side of advocacy does not care about helping victims heal and changing views to make the world a safer place. It simply uses the pain and fear of women to stoke outrage and anger for its own sake, bringing attention to itself, not societies problems with sexual violence. In short, they don’t care, they just want to use you.
Few people seem to know you’ve decided to sue Polanski for sexual assault in civil court in 1988, after you’ve discovered he’d romanticized what he did to you in its autobiography - and that you’ve won, 5 years later. This ignorance was logical at the time because of the clever thing your counsel did to hide your case from the press. But nowadays, it just seems like an inconvenient truth people want to hide as to profit from the narrative “Geimer didn’t get justice and Polanski fled from it”. What do you think ?
He fled from injustice which he and I were both the victim of and I was glad he did. That is the truth plain and simple. It is that injustice that has followed me for 4 decades, not his actions that night. The civil suit gave me the justice the court count not, but Roman remains the victim of a corrupt system and and immoral judge.
Reading your book, your blog, your op-eds, your posts on social media… I have the strong sense you’re a very tough, clever and clear-headed woman. Where did you get that ?
I believe that came from my mother. Watching her good example and facing what I did at such a young age. It toughened me up and gave me good lessons in self preservation, you have to be in charge of yourself. You cannot let the actions of others determine how you feel and react. You need to take responsibility for yourself and do what is best for you, don’t give your power to others.
In 2018, in a public event, a french scholar told me I’ve thrown my resilience “at the face of victims” writing and publishing the so-called “Deneuve’s letter”. I still haven't gotten over it because it summarized all too well what I think is wrong with the public discussion about rape. As if a rape victim has to never recover, because if she does, she’ll be a threat for other victims. Do you think it’s possible to change that ? How ?
All of us, victims and loved ones, want the same thing, recovery, health, happiness. I will never understand how people who say that are advocates and promote pain, damage, fear, anger and revenge. It goes contrary to loving a person to wish and demand these feelings from someone who has already been hurt. To demand victims remain perpetually damaged as if that is the only way to prove sexual assault is wrong, is abusive and absurd. It is just another way to hold women back, to control them and convince them they are weak. That is not for me.
“Distinguishing Polanski is spitting in the face of all victims. It means raping women isn’t that bad” said Adèle Haenel in the New York Times. What do you think of that ?
I disagree entirely, asking all women to carry the burden of their assaults along with the outrage of others for eternity is spitting in the face of all women who have recovered and moved on with their lives. Dragging victims along in order to punish those who have done wrong simply abuses the victims further. It is not for others to say how any victim of assault should feel. When you deny victims forgiveness and closure for your own selfish need to hate and punish, you injure them further. They have the right to let go of their past and men have the right to rehabilitate and redeem themselves when they have admitted wrongdoing and made amends.
Samantha Geimer : Actually it was around 1997. I am well, thanks for asking. These controversies only affect me as much as I let them, I could disconnect if I chose. But most of the time I still feel that I want to tell my own story and continue to set the record straight as I did with my book. I don’t know why the general public is so adverse to the truth, but that has only gotten worse in recent years. The #MeToo movement, which I believe meant to give us solidarity and strength, has been turned on it’s head. Attacking famous and powerful men in order to “take them down” for sexist or abusive behavior even if it was unreported at the time and happened decades ago helps no one being abused today. If we want society and men to evolve, I don’t think demonizing people and labeling them as irredeemable is the way to do it. I’ll never stop directing attention at the misconduct by the court in our case, these things should not be left standing, it’s dangerous to all of us.
One might have expected that a victim of sexual violence as "famous" as you would have supported the #MeToo movement, but instead, you chose to sign the open-letter I've co-authored in January 2018 which was very critical of its excess. Why ?
The #MeToo movement has devolved into something negative. I am a feminist. I do not believe we elevate women by tearing down men. I do not believe we stop sexual abuse and harassment by demonizing those who behaved in a way that was accepted by society years ago and demanding they are irredeemable now. It is counterproductive. We need to educate people and change the world today. Equality is not demanding you be protected, demanding you cannot be held accountable for your own actions or criticize and report the actions of others because as a women, you are simply a child, too weak to stand up for yourself. Women are strong, women are smart, we fought hard for our sexual freedom and should not go back so easily to gilded cages.
You're very clear that the media and the 1977 lawsuit against Polanski were much traumatic to you than his rape. How do you explain this ?
The sex was brief, I understood what was happening, that it would not last long and that I would go home soon. The media and the court were much more unpredictable, a complete unknown, terrible surprises and unfair and terrifying demands it seemed every day. There was no way of knowing when and if it would ever end. It felt much more deliberate and designed to harm.
In an interview, Polanski said it was Harvey Weinstein who dig up your case in 2003, as an agitprop operation made to sabotage The Pianist before The Oscars. Where you aware of this ?
I was not. He also came out in his support years later. It just shows how powerful men have used my case to their, and only their own advantage over the years, I am a side note.
Speaking of propaganda, seeing the very same lies and untruths about your case being waved over and over by people who claim to defend victims of rape is very disheartening to me. It’s like truth will always be the first casualty of politics and power struggles. What's keeping you going ? Aren’t you sometimes tired of setting the record straight ?
I admit my level of frustration with the lies and use of my story for the advantage of others is far higher than my frustration with setting the record straight. If people don’t know, that’s okay. When they tell untruths and use my story to advance their own causes it is much more of a violation. It shows the hypocrisy of the “activists”.
Your book is full of very powerful statements. As this one : “It is disconcerting to be a young girl and know that people are on your side yet still feel a sense of regret you weren’t damaged enough. Almost immediately, from the start of this case, I felt the pressure to be damaged. But I refused to be damaged enough to be a “good” victim.” Why is rape the sole crime where victims have to be pretty damaged to be “good” victims ? And even to be heard ? And why a rape victim is always suspect if she recovers too well ?
I have never been able to reconcile that so many wish me to be brutalized to fit their anger and indignation. We must care for victims of sexual assault and help them recover, to insist that they must carry pain and damage to somehow support other victims is ridiculous on it’s face. A strong woman is a good example, perhaps strong women intimidate some people. To need a victim to feel pain for your own satisfaction or benefit is just as much of an abuse as an assault.
Your case in 1977 tells a story where psychiatrists fancy themselves as film critics and were somewhat lenient with Polanski because of his talent as filmmaker. Isn’t that ironic that, more than 40 years later, we have now cinema professionals who fancy themselves as police and judges ?
That is a good example of the double edged sword of celebrity. Sometimes it gets you better treatment, but sometimes it makes you a target. It is those who are not famous that suffer at the hands of those who use celebrities for their own ends. 1977 what happened to me was not uncommon and was not viewed as such a violation as it is today. Today, young women are simply used in a different way by activists, courts and attorneys, still the powerful abuse the weak to their own ends.
One lie about you is that you’re suffering from “Stockholm syndrome”, but it’s very clear reading your book that it’s very much not the case. You're not in awe of Polanski at all, he even seems to vanish from your mind almost at the minute he raped you. Now that psychiatry has gained some scientific ground (and is very far from what it was in the 70’s), we know it’s a very normal and healthy reaction from the brain : we forget things that are too painful in order to survive and thrive again. Why is that so difficult to understand to so-called “anti-rape activists” ?
True advocates do not trade on the pain of victims or use and abuse them without their consent to advance various causes. This dark side of advocacy does not care about helping victims heal and changing views to make the world a safer place. It simply uses the pain and fear of women to stoke outrage and anger for its own sake, bringing attention to itself, not societies problems with sexual violence. In short, they don’t care, they just want to use you.
Few people seem to know you’ve decided to sue Polanski for sexual assault in civil court in 1988, after you’ve discovered he’d romanticized what he did to you in its autobiography - and that you’ve won, 5 years later. This ignorance was logical at the time because of the clever thing your counsel did to hide your case from the press. But nowadays, it just seems like an inconvenient truth people want to hide as to profit from the narrative “Geimer didn’t get justice and Polanski fled from it”. What do you think ?
He fled from injustice which he and I were both the victim of and I was glad he did. That is the truth plain and simple. It is that injustice that has followed me for 4 decades, not his actions that night. The civil suit gave me the justice the court count not, but Roman remains the victim of a corrupt system and and immoral judge.
Reading your book, your blog, your op-eds, your posts on social media… I have the strong sense you’re a very tough, clever and clear-headed woman. Where did you get that ?
I believe that came from my mother. Watching her good example and facing what I did at such a young age. It toughened me up and gave me good lessons in self preservation, you have to be in charge of yourself. You cannot let the actions of others determine how you feel and react. You need to take responsibility for yourself and do what is best for you, don’t give your power to others.
In 2018, in a public event, a french scholar told me I’ve thrown my resilience “at the face of victims” writing and publishing the so-called “Deneuve’s letter”. I still haven't gotten over it because it summarized all too well what I think is wrong with the public discussion about rape. As if a rape victim has to never recover, because if she does, she’ll be a threat for other victims. Do you think it’s possible to change that ? How ?
All of us, victims and loved ones, want the same thing, recovery, health, happiness. I will never understand how people who say that are advocates and promote pain, damage, fear, anger and revenge. It goes contrary to loving a person to wish and demand these feelings from someone who has already been hurt. To demand victims remain perpetually damaged as if that is the only way to prove sexual assault is wrong, is abusive and absurd. It is just another way to hold women back, to control them and convince them they are weak. That is not for me.
“Distinguishing Polanski is spitting in the face of all victims. It means raping women isn’t that bad” said Adèle Haenel in the New York Times. What do you think of that ?
I disagree entirely, asking all women to carry the burden of their assaults along with the outrage of others for eternity is spitting in the face of all women who have recovered and moved on with their lives. Dragging victims along in order to punish those who have done wrong simply abuses the victims further. It is not for others to say how any victim of assault should feel. When you deny victims forgiveness and closure for your own selfish need to hate and punish, you injure them further. They have the right to let go of their past and men have the right to rehabilitate and redeem themselves when they have admitted wrongdoing and made amends.
(Draft version of the interview published here)
dimanche 5 janvier 2020
Napoléon Chagnon, l'anthropologue contre les idéologues
L'histoire plaît aux autodidactes :
parce que l'institution académique ne fait rien qu'à étouffer les
vrais talents et promouvoir les demi-habiles, les conformistes et les
cireurs de pompes, la science avance sans elle. En annexe de cette
fable, il y a la figure du génie broyé de son vivant par des
coteries de médiocres mais qui, une fois mort, se voit réhabilité
au centuple. Comme s'il adressait son plus beau doigt à la postérité
et nous incitait à l'optimisme – vous verrez, la vérité finit
toujours par triompher.
C'est l'histoire que raconte le majeur
de Galilée, relique païenne trônant au musée d'histoire des
sciences de Florence des siècles après le procès, l'abjuration de
« l’hérésie copernicienne », la prison à vie commuée en
assignation à résidence et la mort interdite de pierre tombale.
C'est le symbole autour duquel Alice Dreger, historienne des
sciences, construit son Galileo's middle finger,
catalogue de cabales académiques fomentées au nom d'une de nos
religions contemporaines – la « justice sociale » et
son orthodoxie identitariste de gauche. L'anthropologue Napoléon
Chagnon, mort le 21 septembre, y occupe une place centrale.
Parce qu'il voulait suivre la
« nouvelle synthèse » sociobiologique et souleva, comme
il le résume dans son autobiographie,
« la possibilité anthropologiquement désagréable que la
nature humaine soit elle aussi animée par une biologie produite par
l'évolution », Chagnon fut la victime d'une des pires chasses
aux sorcières scientifiques de ces quarante dernières années. Le
paroxysme, comme l'écrit Dreger, « de ce qui se passe lorsque les
cœurs en viennent à tellement saigner que les cerveaux ne sont plus
correctement oxygénés ».
Il y a deux ans, en découvrant Dreger
à un moment où j'étais moi-même la cible d'une telle hémorragie
en miniature, j'ai ressenti une étrange émotion. Un mélange de
terreur et de réconfort. La terreur, parce que son inventaire
ordonne d'abandonner tout espérance : même au sein du bastion
censément le plus rationnel qui soit, nos cervelles de macaques à
peine mutés boivent les rumeurs comme du petit lait et font la fine
bouche dès qu'il s'agit d'en vérifier les fondements. Le réconfort,
parce que je comprenais que je n'étais ni seule, ni anormale, ni
même crypto-nazie comme je commençais (presque) à le croire à
force de le voir répété. J'avais seulement travaillé avec ou sur
des scientifiques « coupables » d'avoir poursuivi des
idées aussi passionnantes qu'impopulaires et subséquemment
« punis » de leur tarabustage de vaches sacrées par des
menaces de mort, des semaines passées sous protection policière,
des vies personnelles sabotées et de la santé ruinée. En lisant
Dreger, j'ai aussi pleinement saisi le conseil que Chagnon m'avait
donné une quinzaine d'années plus tôt.
À l'époque, je projetais une
réorientation vers des recherches de terrain intégrant
anthropologie et biologie. Chagnon était mon fanal. Comme des
millions d'autres lecteurs, j'avais été subjuguée par sa
monographie sur les Yanomamö, le « peuple féroce » du
mythique bassin de l'Orénoque. En mal de ressources
bibliographiques, je lui avais aussi écrit pour savoir « Comment
faire pour devenir vous ? ». Il allait me donner les
références, tout en me dissuadant de continuer dans sa voie : « Tu
as vu ce qu'ils m'ont fait ? Alors que je suis une sommité ?
Toi tu n'es même pas encore née que tu es déjà morte. Barre-toi
du monde académique le plus vite possible ». Notre bref
échange s'arrêta là. Je savais vaguement qu'un livre très
critique à son égard venait de sortir. Je sais aujourd'hui que je
ne connaissais même pas le quart de son histoire, celle de la
sommité qui se fait accuser de génocide par un faussaire que ses
pairs décident de prendre au sérieux pour vider des années de
querelles.
Comme me le fait remarquer sa
petite-fille, la cinéaste Caitlin Machak, le calvaire de Chagnon
s'éclaire d'autant mieux qu'on y voit « une histoire de
surdoué » parti de rien et qui n'a pas son pareil pour
susciter les jalousies. Né en 1938 à Port Austin, au Michigan, dans
une famille miséreuse d'origine franco-canadienne de douze enfants –
son prénom impérial lui vient de son grand-père, un de ses frères
écopera de « Verdun » –, Chagnon entre à l'université
grâce au peu d'argent que son père avait réussi à économiser sur
sa pension de G.I. et ses petits boulots. S'il débute des études
orientées vers la physique et l'ingénierie, en travaillant à côté
comme ambulancier ou arpenteur-géomètre, les quelques heures que
son cursus réserve aux sciences humaines le font « tomber
amoureux » de l'anthropologie. Il se décide pour une carrière
consacrée à l'étude de peuples « vraiment primitifs »,
qu'il mènera à l'université du Michigan, Penn State, Northwestern,
l'université de Californie à Santa Barbara et l'université du
Missouri. En 1964, le doctorant Chagnon s'envole pour la jungle
vénézuélienne et un premier séjour de recherche qui inaugure une
série d'une petite trentaine en trente ans. Lorsqu'il est titularisé
à l'université du Michigan, Chagnon a 27 ans. Son étude des
Yanomamö ouvre quant à elle une fenêtre sur l'histoire de humanité
vieille de dizaines de milliers d'années.
À l'instar de Marx, Chagnon montre que
l'histoire des peuples est bien l'histoire des guerres, sauf que ses
données contredisent un axiome du matérialisme historique :
les Yanomamö ne se tapent pas dessus pour des choses, mais pour des
femmes. « Dans les années 1960, la théorie anthropologique la
plus scientifique affirmait que les membres des tribus, tout comme
ceux des nations industrialisées, ne se battaient que pour des
ressources matérielles rares – nourriture, pétrole, terres,
approvisionnement en eau [...]. Pour un anthropologue, laisser
entendre que les conflits avaient quelque chose à voir avec les
femmes, c'est-à-dire la compétition sexuelle et reproductive,
équivalait à un blasphème ou, au mieux, à une absurdité. [...]
D'un autre côté, aux yeux des biologistes, une telle observation
n'avait non seulement rien de surprenant, mais elle était
parfaitement normale pour une espèce à reproduction sexuée. Ce qui
les étonnait, c'était que les anthropologues pussent considérer
ridicule l'application aux humains de la lutte reproductive, tant la
compétition des mâles rivalisant pour des femelles était un
phénomène répandu dans le monde animal ».
L'histoire que raconte Chagnon ne se
contente pas d'agacer la « biophobie » de ses collègues.
Étayée des données ethnographiques parmi les plus précises jamais
produites, elle a le malheur de dynamiter le mythe du « bon
sauvage ». En plus d'avoir des conditions de vie largement en
deçà de la « précarité » – « Nous avons tous
fait du camping, mais imaginez les conséquences hygiéniques d'un
camping de trois ans au même endroit avec deux cents congénères
sans égouts, eau courante ni collecte des déchets, et vous aurez
une petite idée de la vie quotidienne chez les Yanomamö. Et de la
vie telle qu'elle était durant une bonne partie de l'histoire
humaine » – Chagnon observe combien les Yanomamö ne vivent
absolument pas en symbiose édénique avec leur environnement qu'ils
saccagent dès qu'ils en ont l'occasion, soit grosso modo quand ils
ne sont pas trop occupés à sniffer des plantes hallucinogènes ou à
tuer des enfants – ceux de leurs rivaux en priorité, mais parfois
les leurs. Pour fignoler la cible qu'il a dans le dos, Chagnon
atteste que les hommes les plus violents – les unokais, statut
honorifique accordé aux tueurs – se reproduisent davantage que les
autres. La violence ne serait donc pas qu'un phénomène
« socialement construit ».
L'histoire de Chagnon est aussi celle
d'un tempérament. Sarah Blaffer Hrdy me parle de son « Nap »
comme d' « un homme chaleureux et bon enfant avec un
formidable sens de l'humour », mais qui avait aussi « une
personnalité que l'on pourrait qualifier de “teigneuse”. Il
aimait provoquer les gens ». Pour Machak, c'est le caractère d'un
gosse obligé de « faire ses preuves » parce que né à une
sale époque et d'un homme aux valeurs profondément libérales qui,
coupé du monde moderne au moment de sa « révolution
culturelle », n'en rattrapera jamais les codes. Dreger a une
jolie formule en parlant de « sa surdité politique – son
incapacité (ou sa réluctance constitutive) à chanter juste ». Son
autre gros problème ? Son obstination à croire sa dévotion
envers la méthode scientifique suffisante pour lui garantir le
salut.
À l'heure où Chagnon pense naïvement
se ranger des controverses en prenant sa retraite, l'ouvrage d'un
dénommé Patrick Tierney est annoncé. L'homme, aujourd'hui
volatilisé, se présentait comme un « journaliste
anthropologue », mais Dreger le soupçonne d'avoir été « une
marionnette » en « service commandé » de Terence
Turner et Leslie Sponsel, deux adversaires de Chagnon. Dans son livre
– et son article du New Yorker qui fera le tour du monde –
Tierney livre une litanie d'accusations aussi mensongères que
dévastatrices contre Chagnon et le généticien James V. Neel, son
ami et collaborateur en Amazonie mort d'un cancer quelques mois
auparavant. Florilège : dans le cadre d'expériences « eugénistes
» et « fascistoïdes », Chagnon et Neel ont utilisé un vaccin
contre la rougeole qu'ils savaient défectueux et qui fera des
centaines de morts parmi les Yanomamö ; Chagnon en a payé d'autres
pour qu'ils s’entre-tuent face caméra ; il adorait jeter ses
bergers allemands sur les gens et tirer en l'air pour intimider son
monde ; la plupart de ses données sur les avantages adaptatifs de la
violence sont bidonnées ; il admire le sénateur Joseph
McCarthy et sa chasse aux communistes.
À la veille de la publication, Turner
et Sponsel envoient une lettre d' « alerte » à
l'American Anthropological Association (AAA) où ils comparent
Chagnon à Mengele. Sans même l'ouvrir, l'AAA diligente une
commission d'enquête. La manœuvre provoque l'ire de nombreux
chercheurs qui démissionnent sur-le-champ de l'AAA. Parmi eux,
Raymond Hames, qui recommande cependant Blaffer Hrdy. Elle refusera
l'invitation, démissionnera elle aussi et, près de vingt ans plus
tard, son souvenir de cet assassinat en règle est encore vif. « J'ai
lu les directives de la commission » m'écrit-elle, « et
j'ai réalisé qu'il s'agissait d'un coup monté, que la conclusion
ne pouvait être que “coupable”. Le problème, c'est que dans les
années 1960, lorsque Nap était parti pour la première fois étudier
les Yanomamö, il pensait s'être engagé à faire de la recherche
scientifique. Au fil de sa carrière, les “règles” ont changé,
une transformation qui peut se résumer en ce qu'un détracteur de
Chagnon proclamait à l'époque et que je n'ai jamais oublié : “On
ne fait pas de la science, on fait le bien.” […] Alors si le but
de la commission était de savoir si Chagnon avait ou non œuvré à
aider les Yanomamö, la seule réponse honnête allait forcément
être “Non, il était là pour faire des recherches". Je ne
voulais pas participer à cette mascarade ».
En 2002, juste avant que la commission
ne rende un rapport mi-chèvre mi-chou – Chagnon y est exonéré
des charges les plus graves, tout en étant rappelé à l'ordre pour
des manquements éthiques anachroniques – Blaffer Hrdy reçoit un
étrange courrier de la part de Jane Hill, sa directrice : «
Détruisez ce message. Le livre n'est qu'un tas de fumier (nous
utiliserons des mots plus ripolinés dans notre rapport, mais nous
sommes tous d'accord là-dessus). Je pense néanmoins que l'AAA
devait faire quelque-chose, parce que je suis persuadée que les
travaux des anthropologues auprès des peuples indigènes en Amérique
latine [...] et leur avenir ont été gravement remis en question par
ces accusations. Le silence de l'AAA aurait été interprété comme
un acte d'approbation ou de lâcheté. La postérité jugera du
bien-fondé de cette décision ».
À la fin de son autobiographie,
Chagnon s'excuse pour le ton de plus en plus « déprimant »
pris par son écriture, accablé qu'il était par « la puanteur
persistante » laissé par « l'explosion dans la presse
nationale et internationale d'un extraordinaire scandale ». Il
venait pourtant d'être élu à l'Académie des sciences américaine,
distinction comparable à un Prix Nobel, mais il préférait lister
tout ce dont la cabale l'avait privé. « Je n'ai pas beaucoup
voyagé, pas beaucoup pêché, je n'ai pas chassé la grouse et le
faisan avec mes chiens, je n'ai pas été à beaucoup de concerts,
pas lu beaucoup de romans pour le plaisir et je n'ai pas passé
davantage de temps avec ma famille ». L'histoire d'un temps pour
toujours perdu et d'un génie qui, s'il n'avait pas dû attendre la
mort pour être réhabilité, n'en avait pas moins été broyé.
Article paru dans Causeur n°74
dimanche 8 décembre 2019
Chronique "Peggy la science", in Causeur n°73 (novembre 2019)
Crabe à la carte
Tous les animaux sont capables d'apprendre mais la complexité de l'apprentissage spatial n'est pas donnée à tout le monde. Comme son nom l'indique, l'apprentissage spatial désigne le processus grâce auquel un organisme arrive à se repérer dans un endroit donné et à adapter son comportement en fonction des informations mémorisées. Jusqu'à présent, cette aptitude n'avait été démontrée que chez les vertébrés et quelques insectes – les fourmis et les abeilles sont parmi les bestioles les plus spatialement futées, c'est-à-dire flexibles, de la planète. Du côté de leurs cousins crustacés, les données se font plus rares. Que les crustacés possèdent significativement moins de neurones que les insectes – un cerveau d'écrevisse renferme grosso modo 90.000 neurones, contre plus d'un million chez l'abeille – pourrait prédire quelque difficulté en la matière. Mais en fait non : les crustacés décapodes manifestent une belle sophistication cognitive et parviennent à intégrer un itinéraire ou à naviguer dans un lieu inconnu. D'où l'idée d'une équipe de chercheurs en biologie marine : prendre une douzaine de crabes enragés (c'est le nom de l'espèce, pas de leur maladie) pour voir s'ils arrivaient à se débrouiller dans un labyrinthe débouchant sur une récompense – une moule – et à se rappeler l'itinéraire quatre semaines plus tard. Pour parvenir au bout du labyrinthe et pendant une heure maximum, les crabes devaient effectuer cinq changements de direction et risquaient à trois reprises le cul-de-sac. Ce qui n'est pas rien, qu'on possède ou non une cervelle de crabe. En quatre semaines, à raison d'un essai par semaine, les chercheurs ont observé un progrès constant de leurs cobayes à pinces. Au bout de trois semaines, les crabes trouvaient la sortie à tous les coups, arrivaient même à la moule de plus en plus vite et, plus important encore, prenaient la mauvaise direction bien moins souvent. Deux semaines plus tard, les scientifiques allaient complexifier l'exercice : plus aucune moule n'attendait les crustacés ! Pas de panique, tout ce petit monde a relevé le défi en moins de 8 minutes.
Dans certaines régions du Ghana, lorsque quelqu'un se suicide, on sort son cadavre par la fenêtre ou par un trou creusé spécialement dans un mur pour préserver la maison du mauvais œil. Si le suicidé s'est pendu à un arbre, il doit être abattu et brûlé. Aux États-Unis, une chambre d'hôtel de luxe est dévaluée aux yeux de potentiels clients si quelqu'un s'y est donné la mort. Selon Jesse Bering et ses collègues, les tabous stigmatisant le suicide dans le monde entier sont renforcés par un biais cognitif : l'essentialisme psychologique. Soit l'idée que les parties d'un tout posséderaient une nature interne, invisible, une essence qui leur donnerait une identité fixe et dicterait leurs comportements. L'essentialisme psychologique va souvent de pair avec la contamination symbolique, soit la croyance qu'il suffit à deux objets (ou entités) de se retrouver en présence l'un de l'autre pour échanger des propriétés de manière irrémédiable. Croire qu'un suicidé est forcément une mauvaise personne relève de l'essentialisme psychologique. Ne pas vouloir dormir dans son lit, c'est de la contamination symbolique. Est-il possible que ces croyances nous polluent la tête même lorsque notre vie est en danger ? Selon l'étude de Bering et al., la réponse est peut-être bien que oui. Lorsqu'on demande à des gens de s'imaginer en attente d'une greffe de cœur, ils sont bien plus rétifs à l'accepter s'il provient d'un suicidé que d'une personne victime d'un accident ou d'un homicide. Les chercheurs font cependant remarquer que le cœur n'est pas n'importe quel organe – dans bien des cultures qui y situent le siège de l'âme, il véhicule son propre essentialisme psychologique, le cardiopsychisme. Leurs résultats ont donc toutes les chances d'être moins inquiétants dans un véritable contexte clinique. Sans compter que les suicidés font de toutes façons de très mauvaises fermes à greffons : leurs cadavres sont souvent retrouvés trop tard pour que leurs organes aient encore une quelconque utilité.
À bon macaque bon rat
On le sait, il y a de l'huile de palme partout. On le sait aussi, le palmier à huile ne fait pas que du bien aux écosystèmes des pays tropicaux qui le cultivent, notamment à cause des vilains produits servant à protéger les plantations des ravageurs. Parmi eux, le rat, responsable à lui tout seul de 10% de perte chaque année. Parce qu'il adore boulotter du palmier, le macaque à queue de cochon traîne aussi une sale réputation dans les plantations de Malaisie, mais les recherches d'Anna Holzner et de ses collègues, de l'Institut Max Planck d'anthropologie évolutionnaire de Leipzig, pourraient la dissiper. Non seulement ces singes représentent une nuisance très marginale pour les palmiers – un clan va s'envoyer seulement 0,56% des fruits cultivés sur son territoire –, mais leur appétence pour les rats la compense très largement. Selon les calculs de Holzer et al., un groupe de macaques peut grignoter jusqu'à 3.000 rats par an, soit une belle réduction de 75% de ces ravageurs, et faire passer les dégâts causés par les rongeurs de 10% à 3%. Le gain équivaut au rendement de 406.000 hectares ou 650.000 dollars sonnants et trébuchants. Une découverte qui n'a pas été sans stupéfier les scientifiques, vu qu'ils pensaient le régime du macaque essentiellement frugivore, avec peut-être quelques incartades carnées vers des lézards ou des petits piafs. L'un dans l'autre, l'étude a tout d'une bonne nouvelle pour les primates, qu'ils soient à queue de cochon, cultivateurs ou militants écologistes : en collaboration avec des ONG et des entreprises huilières, les chercheurs œuvrent désormais à concevoir de plantations durables où les populations de macaques seront préservées et patrouilleront comme raticides à poils. Une stratégie gagnant-gagnant pour la biodiversité comme pour l'agro-industrie.
Tous les animaux sont capables d'apprendre mais la complexité de l'apprentissage spatial n'est pas donnée à tout le monde. Comme son nom l'indique, l'apprentissage spatial désigne le processus grâce auquel un organisme arrive à se repérer dans un endroit donné et à adapter son comportement en fonction des informations mémorisées. Jusqu'à présent, cette aptitude n'avait été démontrée que chez les vertébrés et quelques insectes – les fourmis et les abeilles sont parmi les bestioles les plus spatialement futées, c'est-à-dire flexibles, de la planète. Du côté de leurs cousins crustacés, les données se font plus rares. Que les crustacés possèdent significativement moins de neurones que les insectes – un cerveau d'écrevisse renferme grosso modo 90.000 neurones, contre plus d'un million chez l'abeille – pourrait prédire quelque difficulté en la matière. Mais en fait non : les crustacés décapodes manifestent une belle sophistication cognitive et parviennent à intégrer un itinéraire ou à naviguer dans un lieu inconnu. D'où l'idée d'une équipe de chercheurs en biologie marine : prendre une douzaine de crabes enragés (c'est le nom de l'espèce, pas de leur maladie) pour voir s'ils arrivaient à se débrouiller dans un labyrinthe débouchant sur une récompense – une moule – et à se rappeler l'itinéraire quatre semaines plus tard. Pour parvenir au bout du labyrinthe et pendant une heure maximum, les crabes devaient effectuer cinq changements de direction et risquaient à trois reprises le cul-de-sac. Ce qui n'est pas rien, qu'on possède ou non une cervelle de crabe. En quatre semaines, à raison d'un essai par semaine, les chercheurs ont observé un progrès constant de leurs cobayes à pinces. Au bout de trois semaines, les crabes trouvaient la sortie à tous les coups, arrivaient même à la moule de plus en plus vite et, plus important encore, prenaient la mauvaise direction bien moins souvent. Deux semaines plus tard, les scientifiques allaient complexifier l'exercice : plus aucune moule n'attendait les crustacés ! Pas de panique, tout ce petit monde a relevé le défi en moins de 8 minutes.
Dans certaines régions du Ghana, lorsque quelqu'un se suicide, on sort son cadavre par la fenêtre ou par un trou creusé spécialement dans un mur pour préserver la maison du mauvais œil. Si le suicidé s'est pendu à un arbre, il doit être abattu et brûlé. Aux États-Unis, une chambre d'hôtel de luxe est dévaluée aux yeux de potentiels clients si quelqu'un s'y est donné la mort. Selon Jesse Bering et ses collègues, les tabous stigmatisant le suicide dans le monde entier sont renforcés par un biais cognitif : l'essentialisme psychologique. Soit l'idée que les parties d'un tout posséderaient une nature interne, invisible, une essence qui leur donnerait une identité fixe et dicterait leurs comportements. L'essentialisme psychologique va souvent de pair avec la contamination symbolique, soit la croyance qu'il suffit à deux objets (ou entités) de se retrouver en présence l'un de l'autre pour échanger des propriétés de manière irrémédiable. Croire qu'un suicidé est forcément une mauvaise personne relève de l'essentialisme psychologique. Ne pas vouloir dormir dans son lit, c'est de la contamination symbolique. Est-il possible que ces croyances nous polluent la tête même lorsque notre vie est en danger ? Selon l'étude de Bering et al., la réponse est peut-être bien que oui. Lorsqu'on demande à des gens de s'imaginer en attente d'une greffe de cœur, ils sont bien plus rétifs à l'accepter s'il provient d'un suicidé que d'une personne victime d'un accident ou d'un homicide. Les chercheurs font cependant remarquer que le cœur n'est pas n'importe quel organe – dans bien des cultures qui y situent le siège de l'âme, il véhicule son propre essentialisme psychologique, le cardiopsychisme. Leurs résultats ont donc toutes les chances d'être moins inquiétants dans un véritable contexte clinique. Sans compter que les suicidés font de toutes façons de très mauvaises fermes à greffons : leurs cadavres sont souvent retrouvés trop tard pour que leurs organes aient encore une quelconque utilité.
À bon macaque bon rat
On le sait, il y a de l'huile de palme partout. On le sait aussi, le palmier à huile ne fait pas que du bien aux écosystèmes des pays tropicaux qui le cultivent, notamment à cause des vilains produits servant à protéger les plantations des ravageurs. Parmi eux, le rat, responsable à lui tout seul de 10% de perte chaque année. Parce qu'il adore boulotter du palmier, le macaque à queue de cochon traîne aussi une sale réputation dans les plantations de Malaisie, mais les recherches d'Anna Holzner et de ses collègues, de l'Institut Max Planck d'anthropologie évolutionnaire de Leipzig, pourraient la dissiper. Non seulement ces singes représentent une nuisance très marginale pour les palmiers – un clan va s'envoyer seulement 0,56% des fruits cultivés sur son territoire –, mais leur appétence pour les rats la compense très largement. Selon les calculs de Holzer et al., un groupe de macaques peut grignoter jusqu'à 3.000 rats par an, soit une belle réduction de 75% de ces ravageurs, et faire passer les dégâts causés par les rongeurs de 10% à 3%. Le gain équivaut au rendement de 406.000 hectares ou 650.000 dollars sonnants et trébuchants. Une découverte qui n'a pas été sans stupéfier les scientifiques, vu qu'ils pensaient le régime du macaque essentiellement frugivore, avec peut-être quelques incartades carnées vers des lézards ou des petits piafs. L'un dans l'autre, l'étude a tout d'une bonne nouvelle pour les primates, qu'ils soient à queue de cochon, cultivateurs ou militants écologistes : en collaboration avec des ONG et des entreprises huilières, les chercheurs œuvrent désormais à concevoir de plantations durables où les populations de macaques seront préservées et patrouilleront comme raticides à poils. Une stratégie gagnant-gagnant pour la biodiversité comme pour l'agro-industrie.
Chronique "Peggy la Science", in Causeur n°72 (octobre 2019)
Téléphone caleçon
L'effet dit de la « dernière tournée », conceptualisé en 1979 par le psychologue social James W. Pennebaker et ses collègues, statue que plus l'heure de fermeture du bar approche, plus vous aurez de chances d'y trouver quelqu'un à votre goût pour le ramener chez vous. Ce qui signifie, basiquement, que moins nous avons d'opportunités de choix, plus nous nous décidons vite et moins nous faisons la fine bouche. Quarante ans plus tard, une équipe dirigée par l'anthropologue Helen Fisher a voulu savoir si ce qui s'observait sur un laps de temps relativement court pouvait s'appliquer à l'échelle d'une vie. En l'espèce : est-ce que les femmes ont tendance à davantage sauter sur tout ce qui bouge lorsqu'elles approchent de la ménopause, alors qu'elles étaient plus précautionneuses et sélectives lorsque leurs ovocytes étaient plus frais ? La réponse est oui, avec un constat sans appel : seule la prise de décision sexuelle est accélérée, tout le reste de l'activité libidinale restant inchangée.
Aux jeux des amours et des hasards contemporains, c'est une question qui se pose : mais au fait, pourquoi des hommes se photographient-ils les bas morceaux avant d'intégrer ces images à leurs correspondances galantes ? Selon un sondage YouGov de 2017, du côté des émetteurs, le phénomène des dick-pics (« photos de bite », dans la langue de Molière) concernerait 27% des hommes de 19 à 39 ans et, du côté des destinataires, 53% de leurs homologues féminines. Si on y réfléchit trois secondes, il ne s'agit que la métamorphose ultra-moderne d'une très vieille habitude tant, depuis que le monde est monde, le phallus et l'imagerie phallique symbolisent à la fois la masculinité triomphante et nombre de ses annexes thématiques comme la puissance, la virilité, la force et même le statut social. Par exemple, chez les Bororos du Brésil, étudiés notamment par Lévi-Strauss, plus votre étui pénien est long, plus vous êtes de la haute. Des graffitis offerts à la postérité par des soldats romains sur le mur d'Hadrien aux zizis gribouillés à la hâte et aux quatre coins de la planète sur des tables d'écoliers ou des cloisons de lieux d'aisance, l'obsession pour l'organe masculin ne date pas d'hier et n'est sans doute pas près de nous abandonner demain. Ce qui ne répond toujours pas à la question : en plus d'en avoir la possibilité technologique, pourquoi les hommes sont-ils si friands de selfies génitaux ? Pour le savoir, cinq psychologues œuvrant au Canada et aux États-Unis se sont retroussé les manches et ont conçu, excusez du peu, la première étude de l'histoire de la science à analyser, données empiriques à l'appui, les raisons et les traits de personnalité des envoyeurs de ces autoportraits très intimes. Grâce à leur échantillon de 1087 hommes hétérosexuels, où une bonne moitié étaient familiers de la pratique, les chercheurs ont pu déterminer que la motivation numéro un de ces messieurs traduisait un « état d'esprit transactionnel ». En d'autres termes, que s'ils montraient leurs parties, c'est parce qu'ils voulaient que leurs correspondantes leur rendent la monnaie de leur pièce et leur montrent les leurs, le tout non pas pour les humilier, les rabaisser, leur faire peur ou encore les oppresser, mais tout simplement pour pimenter l'ambiance et passer le plus vite possible du virtuel au réel. Malheureusement, si cela part d'un bon sentiment, l'astuce est loin de marcher à tous les coups. Pourquoi ? Parce qu'hommes et femmes n'ont, en moyenne, pas les mêmes critères en ce qui concerne leurs stimuli sexuels, les femmes étant aussi dégoûtées par l'obscénité que les hommes sont titillés par des images crues. « Cela ne veut pas dire qu'il faut accepter aveuglément ce type d'activité », tient à préciser Cory L. Pedersen, l'auteur principal de l'étude et directeur du laboratoire de recherches en sexologie scientifique ORGASM de l'université polytechnique de Kwantlen (Canada). Selon Pedersen, interrogé par Eric W. Dolan de PsyPost, ces travaux ne justifient pas non plus l'impunité des hommes envoyant de manière non sollicitée de telles images, car cela « viole le consentement ». Par contre, s'il y a quelque chose à retenir de son étude, c'est que « sans la science pour guider notre compréhension de nos comportements, nous avons toutes les chances de nous tromper sur les intentions des individus ». Comme le fait de croire que l'envoi de dick-pics traduirait de la misogynie, du sexisme, de l'hostilité ou encore un tempérament impulsif, colérique ou agressif alors, qu'au pire, elles ne sont que la traduction, là encore, d'un très archaïque et très universel trait humain : la difficulté qu'il y a à se mettre dans la tête d'autrui lorsqu'on veut le mettre dans son lit.
Mixité bien ordonnée
Mixité bien ordonnée
À l'heure où Marlène Schiappa, notre Secrétaire d'État chargée de l'égalité femmes-hommes et de la lutte contre les discriminations, travaille d'arrache-pied à augmenter la présence du beau sexe dans les emplois et secteurs professionnels les plus prestigieux, une étude sur la manière dont hommes et femmes ne collaborent pas de la même manière avec leurs congénères selon qu'ils évoluent dans un groupe mixte ou unisexe devrait être d'urgence versée à ses dossiers. Dans cette recherche, menée en Russie et rassemblant quinze expériences et 180 volontaires (dont 77 femmes), Anastasia Peshkovskaya, Tatiana Babkina et Mikhail Myagkovn, chercheurs en sciences cognitives et en mathématiques appliquées, montrent que la coopération est meilleure dans les groupes mixtes et masculins et moins bonne dans les groupes exclusivement féminins, où la défiance et la compétition sont bien plus accentuées et les échanges plus difficiles. De fait, lorsqu'elles ont affaire à leurs semblables, les femmes ont plus de chance de recourir à des stratégies de type « œil pour œil, dent pour dent », à faire preuve de bien moins d'indulgence en cas de trahison et à encourager des punitions plus sévères en cas de transgression des règles.
L'effet dit de la « dernière tournée », conceptualisé en 1979 par le psychologue social James W. Pennebaker et ses collègues, statue que plus l'heure de fermeture du bar approche, plus vous aurez de chances d'y trouver quelqu'un à votre goût pour le ramener chez vous. Ce qui signifie, basiquement, que moins nous avons d'opportunités de choix, plus nous nous décidons vite et moins nous faisons la fine bouche. Quarante ans plus tard, une équipe dirigée par l'anthropologue Helen Fisher a voulu savoir si ce qui s'observait sur un laps de temps relativement court pouvait s'appliquer à l'échelle d'une vie. En l'espèce : est-ce que les femmes ont tendance à davantage sauter sur tout ce qui bouge lorsqu'elles approchent de la ménopause, alors qu'elles étaient plus précautionneuses et sélectives lorsque leurs ovocytes étaient plus frais ? La réponse est oui, avec un constat sans appel : seule la prise de décision sexuelle est accélérée, tout le reste de l'activité libidinale restant inchangée.
Chronique "Peggy la Science", in Causeur n°71 (septembre 2019)
Le pire n'est jamais certain
Comme son nom l'indique, le trouble anxieux généralisé (TAG) se caractérise par la peur de tout et de n'importe quoi, un sentiment d'angoisse diffus qui ne vous quitte pas, des soucis excessifs, la conviction que le pire est toujours sûr et que tout tournera forcément mal. Véritable et très handicapante maladie qui ne se résume pas au seul fait d'avoir une mère ashkénaze, sa thérapie cognitive de choix consiste, avec l'aide d'un professionnel en santé mentale, à considérer ses angoisses comme des hypothèses et à voir si la vie les confirme ou non. Sauf qu'à l'instar des paranoïaques qui ne sont pas forcément dénués d'ennemis, on peut parfaitement envisager que les angoisses des anxieux ne soient pas toujours ni automatiquement irrationnelles. Deux chercheurs en psychologie clinique affiliés à l'université de Pennsylvanie (États-Unis) viennent de se pencher sur la question – à quelle fréquence ces préoccupations sont-elles fondées ? Leur réponse et bonne nouvelle : quasi jamais. Dans leur étude, 28 patients atteints de trouble anxieux généralisé devaient, tous les jours et plusieurs fois par jour (on le leur rappelait par SMS) noter le plus précisément possible toutes les angoisses qui leur passaient par la tête. Ensuite, pendant un mois, ils étaient invités à les surveiller et à dire aux chercheurs si elles finissaient par se réaliser. Bien sûr, l'expérience s'est focalisée sur des soucis réalisables le temps de l'exercice – donc oui pour « je vais louper mon examen demain », mais non pour « je vais mourir d'un cancer » ou « les nazis vont revenir ». En moyenne, les participants ont signalé entre trois et quatre soucis testables par jour. Résultat ? 91,4% des angoisses n'ont donné aucune suite et sur les 8,6% restants, les choses ont été moins pires que prévu dans un cas sur trois. Pour environ un participant sur quatre, aucune angoisse ne s'est jamais réalisée durant l'expérience. L'étude confirme par ailleurs le bien-fondé de la thérapie cognitive de l'anxiété généralisée : le fait de se concentrer sur ses soucis et de surveiller leur potentielle concrétisation se traduit par une amélioration notable de son état. À l'inverse, les quelques patients qui ont vu leurs préoccupations se réaliser étaient en moins bonne forme à la fin qu'au début de l'expérience. On touche ici du doigt la fonction adaptative de l'anxiété : nous dire de faire attention aux dangers. Et comme les détecteurs de fumée, c'est beaucoup moins grave s'ils se déclenchent trop que pas assez.
Comme son nom l'indique, le trouble anxieux généralisé (TAG) se caractérise par la peur de tout et de n'importe quoi, un sentiment d'angoisse diffus qui ne vous quitte pas, des soucis excessifs, la conviction que le pire est toujours sûr et que tout tournera forcément mal. Véritable et très handicapante maladie qui ne se résume pas au seul fait d'avoir une mère ashkénaze, sa thérapie cognitive de choix consiste, avec l'aide d'un professionnel en santé mentale, à considérer ses angoisses comme des hypothèses et à voir si la vie les confirme ou non. Sauf qu'à l'instar des paranoïaques qui ne sont pas forcément dénués d'ennemis, on peut parfaitement envisager que les angoisses des anxieux ne soient pas toujours ni automatiquement irrationnelles. Deux chercheurs en psychologie clinique affiliés à l'université de Pennsylvanie (États-Unis) viennent de se pencher sur la question – à quelle fréquence ces préoccupations sont-elles fondées ? Leur réponse et bonne nouvelle : quasi jamais. Dans leur étude, 28 patients atteints de trouble anxieux généralisé devaient, tous les jours et plusieurs fois par jour (on le leur rappelait par SMS) noter le plus précisément possible toutes les angoisses qui leur passaient par la tête. Ensuite, pendant un mois, ils étaient invités à les surveiller et à dire aux chercheurs si elles finissaient par se réaliser. Bien sûr, l'expérience s'est focalisée sur des soucis réalisables le temps de l'exercice – donc oui pour « je vais louper mon examen demain », mais non pour « je vais mourir d'un cancer » ou « les nazis vont revenir ». En moyenne, les participants ont signalé entre trois et quatre soucis testables par jour. Résultat ? 91,4% des angoisses n'ont donné aucune suite et sur les 8,6% restants, les choses ont été moins pires que prévu dans un cas sur trois. Pour environ un participant sur quatre, aucune angoisse ne s'est jamais réalisée durant l'expérience. L'étude confirme par ailleurs le bien-fondé de la thérapie cognitive de l'anxiété généralisée : le fait de se concentrer sur ses soucis et de surveiller leur potentielle concrétisation se traduit par une amélioration notable de son état. À l'inverse, les quelques patients qui ont vu leurs préoccupations se réaliser étaient en moins bonne forme à la fin qu'au début de l'expérience. On touche ici du doigt la fonction adaptative de l'anxiété : nous dire de faire attention aux dangers. Et comme les détecteurs de fumée, c'est beaucoup moins grave s'ils se déclenchent trop que pas assez.
Vieux mythos
Quelle est la meilleure technique pour vivre centenaire ? Le régime crétois ? Faire dix-mille pas par jour ? Avoir un chien, un chat, ne pas fumer et limiter la viande rouge ? Selon l'état actuel des recherches, les records de longévité des fameuses « zones bleues », ces régions du monde où l'espérance de vie est significativement supérieure à la moyenne des mortels, sont principalement dus à la génétique, à une alimentation riche en légumes et à un épais tissu social. Mais selon Saul Justin Newman, facétieux chercheur en sciences des données affilié à l'université nationale australienne, il y aurait un autre facteur à prendre en compte : le bidonnage. Dans une étude en attente de publication, il montre en effet que l'arrivée de certificats de naissance aux États-Unis s'est soldé par une chute de 69 à 82% du nombre de centenaires. De même, les zones bleues parmi les plus célèbres comme la Sardaigne ou les îles d'Okinawa, au Japon, se caractérisent par un faible niveau de vie, un taux d'alphabétisation au ras des pâquerettes, une criminalité en roue libre et une espérance de vie inférieure aux diverses moyennes nationales. Ce qui fait dire à Newman que « la pauvreté relative et une courte espérance de vie constituent des prédicteurs inattendus d'un statut de centenaire et supercentenaire, et étayent le rôle primordial de la fraude et de l'erreur dans la survenue de records de longévité ». Jeanne Calment, qu'un généalogiste russe dit avoir falsifié le certificat de naissance de sa mère pour frauder les assurances et le trésor public, pourrait s'en retourner dans sa tombe.
Qui ne pine pas dort
Quelle est la meilleure technique pour vivre centenaire ? Le régime crétois ? Faire dix-mille pas par jour ? Avoir un chien, un chat, ne pas fumer et limiter la viande rouge ? Selon l'état actuel des recherches, les records de longévité des fameuses « zones bleues », ces régions du monde où l'espérance de vie est significativement supérieure à la moyenne des mortels, sont principalement dus à la génétique, à une alimentation riche en légumes et à un épais tissu social. Mais selon Saul Justin Newman, facétieux chercheur en sciences des données affilié à l'université nationale australienne, il y aurait un autre facteur à prendre en compte : le bidonnage. Dans une étude en attente de publication, il montre en effet que l'arrivée de certificats de naissance aux États-Unis s'est soldé par une chute de 69 à 82% du nombre de centenaires. De même, les zones bleues parmi les plus célèbres comme la Sardaigne ou les îles d'Okinawa, au Japon, se caractérisent par un faible niveau de vie, un taux d'alphabétisation au ras des pâquerettes, une criminalité en roue libre et une espérance de vie inférieure aux diverses moyennes nationales. Ce qui fait dire à Newman que « la pauvreté relative et une courte espérance de vie constituent des prédicteurs inattendus d'un statut de centenaire et supercentenaire, et étayent le rôle primordial de la fraude et de l'erreur dans la survenue de records de longévité ». Jeanne Calment, qu'un généalogiste russe dit avoir falsifié le certificat de naissance de sa mère pour frauder les assurances et le trésor public, pourrait s'en retourner dans sa tombe.
Qui ne pine pas dort
Certains souvenirs durent toute une vie, d'autres s'effacent en un quart de seconde. Il semblerait qu'il y ait un lien avec le sommeil. Plusieurs études menées sur des rongeurs montrent en effet que les circuits neuronaux actifs pendant l'apprentissage se « rallument » lorsqu'ils dorment. Ce processus semblable à notre sommeil paradoxal pourrait renforcer la mémoire en transférant l'information dans des zones de stockage à long terme. Mais la cervelle mammifère étant ce qu'elle est – complexe – en décrypter plus avant les mécanismes n'est pas chose facile. D'où l'idée de chercheurs de l'Howard Hughes Medical Institute (États-Unis) de se tourner vers les mouches du vinaigre, sympathique bestiole n'ayant, insigne avantage, que quelques neurones dans sa caboche À l'aide d'outils de génétique moléculaire, Ugur Dag et ses collègues ont analysé comment le sommeil jouait sur l'apprentissage de la mouche en général et, en particulier, sur son apprentissage de la séduction. De fait, chez l'insecte, les femelles ont tendance à ne plus vouloir batifoler lorsqu'elles ont déjà été honorées et les mâles ont donc tout intérêt à apprendre quelles belles approcher et lesquelles autres ignorer s'ils ne veulent pas perdre leur temps (qu'ils n'ont pas à foison, car même sans acte de naissance en bonne et due forme, la mouche du vinaigre meurt vite). En moyenne, le souvenir d'un râteau dure une journée chez monsieur mouche. Ce que Dag et al. ont observé, c'est que les mâles qui s'étaient pris plusieurs vestes passaient plus de temps à roupiller. En outre, si les sadiques scientifiques les privaient de sommeil, les mouches n'apprenaient pas de leurs erreurs. Le tout ayant à voir avec les neurones sécréteurs de dopamine, contrôlant à la fois le sommeil et le stockage des souvenirs à long terme.
Chronique "Peggy la Science", in Causeur n°70 (été 2019)
Evolution, piège à cons
C'est un paradoxe du comportement
humain dans les sociétés industrielles : en tendance, un
statut socio-économique élevé y est négativement associé au
succès reproductif. En d'autres termes et à la louche, les riches
font moins d'enfants que les pauvres. Un phénomène des plus
perturbants lorsqu'on a Darwin en tête, car en toute bonne logique
évolutionnaire, en avoir dans les poches (surtout lorsqu'on est un
homme) augmente à la fois vos chances auprès de ces dames et votre
capacité à sustenter les besoins (forts gourmands) d'une
descendance. Une tripotée d'études montrent d'ailleurs qu'il en est
ainsi dans les sociétés pré-industrielles peuplant la littérature
anthropologique et ethnologique – quelques cadors se partagent la
part du lion de la procréation, tandis qu'une foule de miséreux
meurent sans avoir eu l'heur de transmettre leurs gènes aux
générations futures. Mais dès que la modernité pointe le bout de
son nez, la corrélation semble s'inverser, tant et si bien que des
esprits chagrins y ont vu un gros indice du fléchissement des lois
de la sélection naturelle dans nos cervelles contemporaines, voire
un sacré caillou dans la chaussure des sciences darwiniennes du
comportement.
Sauf qu'il semblerait que cette
inversion des courbes ne soit en réalité qu'une illusion générée
par des études mal fagotées, comme l'avancent des chercheurs
affiliés notamment à l'université de Stockholm et à l'Institut
Max Planck de démographie. Le QI étant lourdement associé au
statut social, Martin Kolk et Kieron Barclay ont eu la riche idée
d'analyser les liens entre fertilité et aptitude cognitive générale.
Pour ne pas bouder leur plaisir, ils ont pondu l'étude la plus
solide à ce jour en passant à la moulinette statistique les données
de 779.146 hommes (soit tous les Suédois nés entre 1951 et 1967,
merci les registres du service militaire) dont la prolificité a été
surveillée jusqu'à leurs 50 ans bien tapés (une limite standard de
la fenêtre reproductive masculine). Que trouve-t-on dans ce bijou
méthodologique ? Que par rapport aux individus dans la moyenne
(QI à 100), le groupe le moins doté en intelligence (QI < 76) a
0,56 enfant en moins, tandis que les plus cognitivement privilégiés
(QI > 126) en ont 0,09 de plus. La différence pourrait sembler
faible, mais elle est largement suffisante pour que les effets
cumulés de cette reproduction différentielle se fassent sentir à
l'échelle historique d'une population. Et même sans élargir autant
la focale, le phénomène est palpable : dans la cohorte examinée
par les scientifiques, les hommes à très petit QI ont bien plus de
risque de mourir sans descendance (ou de faire tout au plus un seul
enfant) par rapport aux gros QI, qui laissent fréquemment derrière
eux deux ou trois héritiers. Au passage, que ceux qui flipperaient
de voir l'idiocratie advenir après-demain se rassurent, le lien
positif entre la reproduction de ces messieurs et leur intelligence
semble toujours exister, comme ce fut le cas pendant les centaines de
milliers de générations qui nous ont précédés et qui nous ont
permis de devenir le singe relativement débonnaire que nous sommes
aujourd'hui.
Pour Michel Raymond, directeur de
recherche au CNRS et responsable de l'équipe Biologie Évolutive
Humaine au sein de l'Institut des Sciences de l'évolution de
l'université de Montpellier, une telle sélection différentielle
pour les capacités cognitives – au cours de notre histoire
évolutive, les gènes des forts en thème ont mieux perduré que
ceux des corniauds – explique le « gros organe cognitif »
que contient notre « grosse tête », surtout si on
la compare aux « primates dont nous sommes les cousins ».
Reste qu'on
touche ici un autre paradoxe : toute mirifique qu'elle soit,
notre cervelle a encore du mal à comprendre les mécanismes dont
elle est le fruit. Raymond y voit principalement deux raisons. La
première relève d'une « habitude
de baigner dans le dualisme pénétrant les nombreuses facettes de
notre culture » avec
une « séparation de
l'esprit et du corps [qui] tend à prêter à la cognition des
propriétés que la science ignore ».
Ici, le monde magique de Harry Potter est un cas d'école où l'on
trouve d'ailleurs la seconde raison de l'ascension poussive du
darwinisme vers notre cervelle : les propriétés cognitives
extra-normales ne sont que très rarement associées à la fertilité
dans nos productions culturelles les plus populaires et les plus
influentes. Sauf que si une meilleure capacité cognitive ne conduit
pas à laisser davantage de descendants dans la nature, comment une
cognition aussi complexe que la nôtre aurait-elle pu évoluer ?
« Non
seulement les enjeux reproductifs ne sont pas expliqués à l'écolier
pour mieux comprendre l'Histoire, les agissements des rois et des
empereurs, les guerres et les conquêtes, mais la reproduction est
aussi absente de l'imaginaire collectif,
note Raymond. Ainsi, Dumbledore n'a
pas d'enfant, tout comme l'autre très puissant sorcier Voldemort ».
Ce qui caractérise aussi Merlin l'enchanteur et bien d'autres
personnages de fiction dont les facultés mentales nous émerveillent.
L'humain n'échappe pas à la règle, même si la règle semble vouloir encore et toujours lui échapper.
Chronique "Peggy la Science" in Causeur n°69 (juin 2019)
A priori, passer une bonne moitié de
sa vie sans pouvoir se reproduire ne sert à rien (du moins sur un
plan biologique). Tel est pourtant le lot des femelles chez certains
animaux, comme dans notre espèce et chez quelques grands mammifères
marins comme les orques. Serions-nous des anomalies de la nature ?
Que nenni. L'astuce, dictée par la dure loi de la sélection de
parentèle, c'est que la fin de la période fertile ne signifie pas
forcément l'arrêt complet du destin génétique. En effet, les
diverses attentions portées à une progéniture arrivée, elle, à
maturité sexuelle, peuvent se traduire par une amélioration de son
succès reproducteur individuel tout en s'épargnant les risques
inhérents à une reproduction en état de senescence avancée – en
partant du principe que vous partagez 50% de votre patrimoine
génétique avec vos enfants, mieux vaut qu'ils procréent comme des
lapins car vous empocherez 25% supplémentaires à chaque tête de
pipe. Cet « effet grand-mère » est avancé pour
expliquer l'apparition de la ménopause chez l'humaine qui, à partir
d'un certain âge, a davantage à gagner à subvenir à la
reproduction de ses enfants et petits-enfants qu'en se fadant
elle-même tout le boulot de la gestation et de l'élevage. Jusqu'à
présent, le phénomène avait surtout été observé sur des
filiations féminines : parce que la reproduction mâle est bien
plus incertaine, mieux vaut placer ses billes sur le ventre de ses
filles. Mais il semblerait que chez les bonobos, célèbres à la
fois pour leurs matriarcats et leur conséquent interventionnisme
sexuel, les mères gagnent le gros lot génétique en aidant leurs
fils à féconder à tour de bras et ce contrairement aux chimpanzés
– leurs très proches cousins plus belliqueux et patriarcaux.
Plusieurs stratégies sont mises en œuvre par les mamans bonobos :
attirer fiston dans des endroits où pullulent les femelles en
chaleur, faire fuir d'éventuels concurrents lorsqu'il a une
ouverture et user de son statut social pour lui dégoter les
meilleurs partis. Les scientifiques formulent d'ailleurs une
hypothèse propre à faire défaillir une féministe orthodoxe :
si les bonobos femelles forment de si puissantes coalitions, ce n'est
pas parce qu'elles sont de fières amazones ayant déconstruit avant
tout le monde la « masculinité toxique », mais parce que
cela sert les intérêts reproductifs de leurs fils (et les leurs,
par la même occasion). Les chiffres parlent d'eux-mêmes :
lorsqu'ils ont maman dans les parages, les bonobos mâles ont jusqu'à
trois fois plus de chances que les esseulés de devenir d'heureux
papas.
À écouter bien des culturalistes, on
en viendrait à croire que les échanges économico-sexuels ne sont
que les fruits d'un système de production capitaliste lentement
constitué dans notre très oppressive et inégalitaire espèce
depuis l'apparition de l'agriculture. Sauf que des chercheurs de
l'université de Tel Aviv viennent de tomber sur un gros os pour
cette théorie : chez les très mignonnes roussettes d’Égypte,
des chauve-souris frugivores, les femelles (ces traînées !)
échangent de la nourriture contre du sexe et les mâles pourvoyeurs
(ces porcs!) ont ainsi plus de chances de se reproduire que les
autres. Heureusement, l'étude ne fait pas que fragiliser l'assise
factuelle du féminisme matérialiste, elle permet aussi d'éclaircir
le mystère évolutionnaire que peut être le partage alimentaire
lorsque que les avantages qu'en retirent les fournisseurs ne sont pas
toujours évidents (en dehors des liens de parenté mentionnés
précédemment). Les scientifiques parlent parfois de « vol
toléré » lorsque que la riposte au pillage de ressources
n'est pas rentable pour le floué. À l'inverse, servir ses
congénères peut se révéler très avantageux pour le statut social
(comme lors du potlatch où ce sont les excès de dépense qui sont
les mieux vus) et le succès reproducteur qui lui est généralement
attaché. Dans les espèces où les rapports sociaux sont plus ou
moins durables, comme les chimpanzés ou les humains, subvenir aux
besoins alimentaires de femelles est une stratégie gagnant-gagnant :
chez les chasseurs-cueilleurs, il existe une corrélation positive
directe entre la générosité d'un individu (en termes de quantité
d'aliments offerts au groupe) et le nombre d'enfants qu'il aura. Cet
échange « sexe contre nourriture » est donc désormais
attesté chez les mammifères volants : les mâles qui se
laissent chiper de la nourriture sur leur museau par des femelles
voient leurs dons récompensés en tests de paternité positifs.
L’Australie et le Royaume-Uni ont un
sacré handicap dans la vie : leurs législations ne leur
permettent pas de rémunérer les dons de sperme ni de garantir
l'anonymat aux hommes offrant leur précieuse semence à la
communauté. Cette valeur n'est pas qu'une figure de style :
dans le monde, les banques de sperme constituent une industrie
dépassant aujourd'hui les 3 milliards d'euros. Avec l'essor des
fécondations in vitro, que ce soit pour des raisons médicales ou
sociétales marquant une plus grande tolérance pour les familles
monoparentales ou les couples homosexuels, le secteur est promis à
une belle croissance. Alors comment faire pour éviter la pénurie de
gamètes et inciter aux dons bénévoles ? Selon l'équipe de
Laetitia Mimoun, de la Cass Business School de l'université de
Londres, jouer sur les archétypes de la masculinité est une
excellente stratégie. En l'espèce, son étude montre que les
banques de sperme britanniques et australiennes axant leur marketing
sur les figures du héros ou chevalier servant sont les plus à même
de renflouer leurs stocks. Dans tous les cas, le don de sperme est
présenté comme un moyen d'affirmer sa virilité, que ce soit en
acceptant un sacrifice (figure du héros, du soldat, etc.) soit en
sauvant une vie (comme le font les pompiers ou les secouristes).
D'une mentalité d'assiégé à l'autre – la nécessaire rénovation des « études de genre » ne se résume pas à une querelle de chapelles politiques
Le 3 novembre, Le Point publiait un
article intitulé « Études de genre :
confessions d'un homme dangereux ». Signé de l'historien
canadien Christopher
Dummitt, il a été réduit et traduit par mes
soins, avant de passer entre les mains des équipes éditoriales du
Point, qui se sont occupées de son édition et de sa mise en ligne
dans le cadre d'un partenariat, débuté sur mon initiative en
septembre 2018, avec le magazine australien Quillette.
Christopher Dummitt, professeur associé en études canadiennes à
l'université de Trent, y déroule sa « confession d'un
socio-constructionniste », pour reprendre le titre choisi dans
sa
version originale et intégrale.
Le texte de Dummitt suit grosso modo
deux lignes directrices. D'une part, le chercheur détaille ses
mauvaises pratiques académiques, où l'égotisme, l'idéologie et
l'activisme primaient sur la méthode et les données, le tout sans
contrôle par des pairs eux-mêmes engagés des travaux hermétiques,
endogames et circulaires. De l'autre, il déplore que bon nombre de
ses collègues œuvrant dans le champ controversé des « études
de genre » fassent toujours un si mauvais travail, avec des
conséquences sociales et culturelles de plus en plus problématiques.
S'il est par définition inédit dans
sa forme, l'article de Dummitt ne l'est pas dans son fond. L'effort
de rénovation de cette partie des sciences sociales aussi lourdement
militante qu'elle peut être rationnellement précaire est désormais
assez ancien et, parce que la sphère d'influence des « études
de genre » s'est considérablement élargie depuis leur venue
au monde académique, les échos de ces appels récurrents à leur
réforme débordent à
intervalles réguliers dans l'espace du débat
« profane ». Tel est le contexte de la tribune de Dummitt
et si l'auteur fonde principalement son argumentation sur ses propres
errements, il se propose aussi comme un « cas-témoin »
d'un champ de recherches qui en est coutumier – une extrapolation,
soit dit en passant, d'autant plus appuyée dans sa version
originale.
La question est importante et loin de
se résumer à une controverse d'ordre idéologique. Elle relève
aussi (si ce n'est surtout) d'enjeux scientifiques, épistémologiques,
culturels et même civilisationnels. Bien des
critiques des « études de genre », à l'instar de
Dummitt, ciblent ce champ de recherche parce qu'il est si « radical »
qu'il va jusqu'à remettre en question l'objectivité de la méthode
scientifique elle-même, jugée trahir une « construction
sociale » camouflant des rapports de pouvoir, de domination et
d'oppression. En d'autres termes, les « études de genre »
ne se contentent pas de véhiculer des opinions avec lesquelles tout
un chacun peut être ou ne pas être d'accord, elles reposent sur un
rapport à la connaissance proprement délirant niant jusqu'à
l'existence d'une réalité commune susceptible d'être
universellement appréhendée par des outils rationnels. Ce sont des
enjeux majeurs.
Malheureusement,
depuis une semaine, ils semblent avoir été réduits à l'énième
avatar du clivage droite-gauche, avec chaque extrémité du spectre
faisant marcher à plein régime sa machine à biais pour plier le
texte de Dummitt et le faire rentrer dans leur vision du monde comme
dans un lit de Procuste.
Les
hostilités ont commencé à droite avec une reprise de l'article au
mieux légère, au pire, totalement déformée. Le cas le plus
flagrant est celle de Valeurs
Actuelles, relayée notamment par la
Manif pour tous.
Le titre choisi, « “J’ai honte, j’ai tout inventé de A à
Z” », fait en effet croire à une citation qui n'est jamais
dans le texte, en V.O. comme en V.F. En réalité, Dummitt déclare
avoir honte de certaines parties
de son livre sur l'histoire de la masculinité au Canada tiré de sa
thèse et, du côté de « l'invention de A à Z », elle
ne concerne que les liens logiques entre les données historiques
issues des archives (étape fondamentale de son travail d’historien
où Dummitt se dit « en terrain sûr ») et les
interprétations qu'il en donnait, à savoir que la masculinité ne
relèverait que d'une pure
construction sociale alimentée par des rapports de domination et de
pouvoir entre hommes et femmes, sans lien aucun, par exemple, avec
des réalités biologiques. Scientifiquement parlant, la faute est
déjà suffisamment grosse pour ne pas avoir besoin d'en rajouter.
Mais Valeurs Actuelles a jugé bon de charger la mule et de
publier des informations erronées, comme le fait que Dummitt serait
« un des grands pontes » de « la théorie du
genre » (formule qui ne désigne rien de précis) ou encore une
« référence mondiale » de son champ de recherche. Ce
que Dummitt ne dit, là non plus, jamais dans son texte, en précisant
que sa stature de chercheur est relativement modeste, avec une
réputation bornée peu ou prou au Canada. D'autres sites,
journalistes et commentateurs ont fait cette même erreur, et les
réseaux sociaux bruissent depuis de « droitards » n'en
pouvant plus de joie d'exhiber « le cas Dummitt » comme
une preuve accablante de leurs petites marottes et de leur mentalité
d'assiégé.
Rebelote en miroir chez les
« gauchistes ».
Le 7 novembre, Libération publiait un
article dans sa rubrique CheckNews intitulé
« Est-il vrai qu'un des “pères” des études de genre a
admis que ce domaine des sciences sociales n'était pas sérieux ? ».
Un article, là encore, qui laisse de côté toute la dimension
scientifique, culturelle et même civilisationnelle
des errements des études de genre exposés par Dummitt et d'autres
pour ne se focaliser que sur l'idiotie d'une guéguerre entre
méchants de droidroite et gentils de gôgauche.
Signé de Jacques Pezet, son titre
reprend une question posée par un internaute à laquelle l'équipe
de CheckNews a estimé bon de répondre, comme il est d'usage dans
cette rubrique de « vérification de l'info ». Selon la
présentation qu'en fait Jacques Pezet sur son
compte Twitter, son article a vu le jour parce
que « la presse de droite française » aurait voulu
« décrédibiliser les études de genre en brandissant le
repenti de ce qui semblait être une figure de pointe dans le
domaine, qui dénonçait le manque de sérieux de ses pairs, guidés
par l'idéologie ».
La « vérification de l'info »
de Jacques Pezet cible donc la renommée présumée de Christopher
Dummitt et, une fois attestée comme peu ou prou inexistante, le
volet de la « décrédibilisation » coule de source :
elle n'a pas lieu d'être. La méthode a de quoi laisser songeur tant
elle confond erreur conséquente et, ici, inconséquente : que
Dummitt soit ou non une « référence » des études de
genre n'enlève rien à l'intérêt et à la portée de son exposé.
S'il avait eu à « vérifier » le mea culpa d'une ex
astrologue
dans le Guardian dénonçant la dangerosité de
son ancienne pratique, Jacques Pezet aurait-il considéré comme
suffisant des messages d'Elizabeth Teissier ou de Françoise Hardy
lui disant que Felicity Carter leur était inconnue au bataillon ?
C'est pourtant sur une telle « logique » que CheckNews
construit son « argumentation » pour laisser entendre que
les aveux de Dummitt ne confesseraient rien d'autre qu'une querelle
de chapelles politiques.
Une
autre « vérification de l'info » aurait pu constater le
décalage manifeste entre la source et sa reprise. Le phénomène est
certes déplorable, mais des plus courants dans la presse, y compris
« de
gauche »
– ce qui ne le rend pas moins déplorable, nous sommes d'accord.
Mais là où je ne suis pas d'accord, c'est lorsqu'on entend
amalgamer non seulement la source primaire et ses reprises biaisées
et erronées – qu'elles soient du fait de rédactions ou de
journalistes s'exprimant à titre privé sur Twitter et que CheckNews
a le
malheur d'avoir dans le pif
– pour y déceler, semble-t-il, les indices d'un grand complot
visant à saper les études de genre non pas pour des raisons
scientifiques, mais idéologiques. Une nouvelle fois, on ne parle pas
du sujet, mais de ses propres marottes et de sa propre mentalité
d'assiégé.
Sauf qu'il y a encore plus grave dans
l'article de CheckNews et je me limiterai à deux exemples. Le
premier est la présentation que fait Jacques
Pezet de Quillette – un soi-disant « site réactionnaire
qui, sous couvert de liberté d’expression, va laisser le champ
libre à un discours académique qui peut être racialiste,
xénophobe, antiféministe ou transphobe ». En lien semblant
sourcer cette affirmation comme venant du camp « de gauche »,
CheckNews oriente ses lecteurs vers
RationalWiki. Sur ce même site, à la page
Mali, on peut lire qu'avant « d'être
colonisé par les grenouilles Français, le Mali
était le siège d'un grand empire. Le seul truc vraiment cool
là-bas, c'est qu'il y a plein de chèvres ». Est-ce là ce que
pense « la gauche » du Mali ? Ou faut-il accorder à
cette « définition » le même crédit qu'au chapelet
d'anathèmes censé caractériser la ligne éditoriale de Quillette ?
Le second est la contextualisation que
propose Jacques Pezet des débats
sur le manque de scientificité des « études de genre »
et de l'exemple qu'il donne des « trois
Américains » ayant piégé en octobre 2018 des « revues
scientifiques avec des articles canulars pour discréditer
les études de genre ». Il commet ici deux erreurs
supplémentaires. L'une est inconséquente – les trois auteurs de
la série de canulars sont Helen Pluckrose (Britannique) et James
Lindsay et Peter Boghossian (Américains) – et l'autre conséquente
: le projet dit « Sokal au carré » ne visait pas à
« discréditer les études de genre », mais en révéler
les pires défaillances et en appeler à réformer en profondeur un
champ de recherche parasité et corrompu par l'identitarisme, comme
sont
parasités et corrompus par cette même
« intersecte » les mouvements libéraux de justice
sociale parmi les plus essentiels de ces cinquante dernières années.
Ce que, depuis la fuite de leur expérience dans la presse et son
arrêt prématuré, Pluckrose, Lindsay et Boghossian n'ont cessé de
répété en long,
en large et en condensé.
Comme l'écrit sur
Twitter Christopher Dummitt, « si
certains à droite exagèrent mes propos et déforment mes arguments,
la gauche les ignore totalement et se focalise sur des attaques ad
hominem. Tout ce débat pour savoir qui serait le “père” des
études de genre est idiot et sans intérêt. Le vrai problème,
c'est que mon travail est conforme aux paramètres de ces
disciplines. Et que les erreurs ou les sauts de logique que j'ai
commis sont régulièrement commis par d'autres. »
Une autre de ces informations qui
n'aura pas été vérifiée par CheckNews. Sans doute parce qu'elle
n'avait pas été relayée par « la presse de droite » ?
Version originale de l'article paru dans Le Point le 12 novembre 2019
samedi 7 décembre 2019
La qualification du crime
Soigner une maladie exige d'en
comprendre les causes. Les violences conjugales sont une pathologie
affectant le plus petit organe du corps social, le couple.
Au stade où nous en sommes de
l'histoire en forme d'auto-domestication de notre espèce, le couple
est une communauté d'égaux où il n'est plus tolérable que l'un
impose sa loi à l'autre. Les violences conjugales sont très
durement sanctionnées par le droit, charpente civilisatrice s'il en
est. Depuis un quart de siècle, en France, tuer son conjoint est un
crime plus grave que de tuer son voisin. C'est logique, et c'est
heureux.
Mais l'ouverture du « Grenelle
des violences conjugales » a été l'occasion d'un étrange
glissement sémantique traduisant un mauvais diagnostic posé sur la
maladie qu'il entend traiter. Selon des figures féministes
commentant ce dispositif, le Grenelle ne porterait pas sur les
« violences conjugales », mais les « violences
faites aux femmes ». De même, le terme de meurtre ou
d'homicide conjugal a été largement remplacé par celui de
« féminicide », qui met l'accent sur le sexe et le genre
des victimes comme s'il s'agissait de la raison de leur mort
tragique. Ce n'est pas le cas. Si les victimes des violences
conjugales sont majoritairement des femmes, ces violences touchent
aussi des hommes et surviennent dans des couples de même sexe, selon
une fréquence au moins équivalente (et selon certaines études,
supérieure) aux couples hétérosexuels. Les femmes tuées par un
homme dans notre pays et de par le monde ne le sont pas parce
qu'elles sont des femmes. Elles sont mortes parce qu'elles étaient
épouse, compagne, convoitée sans envie réciproque de « faire
couple », etc. Ce n'est donc pas leur identité ou leur nature
qui a fait d'elles des victimes, mais leur statut.
En termes biologiques, les violences
conjugales sont une forme extrême de « rétention de
partenaire », soit toutes les tactiques permettant de préserver
son succès reproducteur en ne perdant pas son compagnon
d'accouplement. Ici, darwiniens et féministes radicales pourraient
être sur la même longueur d'ondes : il en va d'un continuum entre
la main que l'on serre quand on se promène dans rue et celle que
l'on envoie dans la gueule. Ces stratégies ne sont pas équivalentes,
mais elles visent un même objectif : contrôler et orienter la
sexualité d'autrui à son profit en prévenant, punissant et
palliant l'infidélité. Comme pour bien des
phénomènes construits sur des fondations biologiques, ils
surviennent et perdurent parce qu'ils émergent d'un « calcul »
avantageux pour (les gènes de) leurs agents. Dans sa forme
masculine, la rétention de partenaire répond à l'incertitude de
paternité inhérente à la reproduction des
mammifères placentaires. Les hommes ayant le plus à perdre en cas
de tromperie, ils ont aussi le plus à gagner à l'éviter par tous
les moyens, y compris létaux. Voici quelques traces* des racines
évolutionnaires des violences conjugales : elles sont quasi
exclusivement motivées par la jalousie, la courbe des risques suit
celle de la fertilité féminine, les femmes y sont d'autant plus
vulnérables qu'elles ne sont pas mariées avec leur agresseur, ont
« recomposé » avec lui une famille avec leurs enfants
« d'un premier lit » ou forment (en étant les plus
jeunes) un couple à forte différence d'âge. Il ne s'agit en aucun
cas de justifications, d'excuses ou d'une incitation à regarder
ailleurs, seulement d'une étiologie que l'on ne peut ignorer pour
avoir quelque espoir de prévenir et traiter le mal.
*d'autres sont
consignées dans mon livre La domination
masculine n'existe pas (Éditions Anne
Carrière)
Version originale de l'éditorial parue dans Le Point le 12 septembre 2019
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