lundi 30 juin 2008

Comment reconnaître un article de merde ?




(si tu as pensé, lecteur, en ton for intérieur « c'est synonyme », sache que tu es d'ores et déjà foudroyé sur l'autel du SNJ)


Pour commencer, ça se passe :




Petite démonstration rapide :


1- consanguinité journalistique et redondance :

> il n'est pas question de commenter les études scientifiques visant à « identifier des types de caractéristiques communes aux gays » mais de commenter leurs commentaires, tels qu'ils ont été publiés dans d'autres supports journalistiques (ici le Los Angeles Times, le New York Magazine, et Slate)


2- exposé incomplet :

> quand Guillemette Faure mentionne les recherches de Anthony Bogaert de l’université Brock d’Ontario et Ray Blanchard1 de l’université de Toronto, montrant que le fait de posséder un frère aîné augmente la probabilité d’être gay de 33%, elle oublie de préciser (et c'est pourtant ce qu'avaient fait les scientifiques lors de leurs conférences de presse...) que si la probabilité d’être homosexuel dans une population est environ de 2 % (0,020), une augmentation de 33 % ne la fait jamais grimper qu’à 0,027, et il faut dépasser cinq frères aînés pour approcher les 0,1 (une chance sur dix). Tout de suite, ça choque moins, évidemment.

> ensuite, quand elle précise, à raison que « la corrélation ne s’observe pas avec des frères adoptés », elle oublie aussi de mentionner l'hypothèse principale expliquant ce fait. Il s'agit de raisons immunitaires. Petit rappel : lorsque le fœtus se développe dans le ventre de sa mère, il représente partiellement un corps étranger, notamment parce qu’il possède pour moitié les gènes du père. Raison pour laquelle, par exemple, surviennent de nombreuses fausses couches « naturelles » au stade précoce. En règle normale, le système immunitaire de la mère finit néanmoins par tolérer la présence du fœtus et les rejets au cours d’une grossesse bien avancée sont rares (pré-éclampsie). Il n’en reste pas moins que les cellules immunitaires développent des anticorps contre les éléments du fœtus franchissant la barrière placentaire pour atteindre le sang maternel. C’est logiquement le cas contre les protéines issues du chromosome Y de l’enfant mâle, puisque la mère est dépourvue de cet Y. C'est d'ailleurs pour cela aussi que les grossesses mâles se passent en général moins bien (plus de nausées et de tâches par exemple) que les grossesses femelles, un XY étant plus « dur » à accepter pour une XX vu qu'il produit plus de protéines différentes. Lors d’une grossesse ultérieure, ces anticorps toujours présents dans le système immunitaire de la mère reconnaissent plus facilement un nouveau fœtus masculin comme un « intrus » dans la maison. La réponse devient plus forte à chaque fois. Et l’influence plus notable. Elle concerne notamment le complexe mineur d’histocompatibilité (antigènes H-Y) exprimé par les hommes. Et plus généralement les processus de développement intra-utérin du système nerveux liés aux chromosomes sexuels. Si les frères adoptés n'influent pas sur le « risque » d'être homosexuel, c'est tout simplement parce qu'ils n'ont pas été portés par la même mère, et n'ont donc pas subi l'influence de son système immunitaire déjà rôdé par d'autres grossesses mâles.


3- marques insidieuses de jugement personnel :

> ici, Guillemette Faure remarque que « cela pourra sembler étrange, mais ces pistes d’études ont d’abord été bien accueillies par les mouvements gay américains ». Étrange quoi ? Que tout le monde ne partage pas les mêmes préjugés anti-scientifiques que Guillemette Faure, super bizarre en effet...


4- insertion de l'article dans un « débat » daté :

> il s'agit évidemment du serpent de mer qu'est l'opposition entre inné et acquis. Au risque de te faire de la peine, lecteur, cela fait assez longtemps (je crois même que je n'étais pas née, c'est pour dire) qu'elle croupit dans les oubliettes des controverses scientifiques périmées. Ça a commencé en 1942, avec la théorie synthétique de l'évolution, ça a continué en 1975 avec la sociobiologie de Edward O. Wilson, ça s'est précisé avec l'evopsy2 dans les années 1990, et ça continue, toujours, aujourd’hui, à l'heure où j'écris ces lignes. Notre « inné » est l'héritier de millions d'années d'évolution « acquise », notre « acquis » se fonde sur des bases innées que la plus autoritaire des éducations aura bien du mal (c'est un euphémisme) à annihiler. En bref, s'il vous-plaît, arrêtez de nous bassiner avec ce genre de faux débats, on sait que vous êtes payés à la ligne, mais quand même.


5- falsification :

> il en fallait bien une (au moins). Ici : « mais l'hypothèse d'origines biologiques ne signifie pas qu'elle soient exclusivement génétiques (si l'homosexualité était génétique, elle aurait disparu, remarque finement William Saletan dans Slate) ». Comme Guillemette Faure se sert d'autres journalistes pour servir sa soupe, je vais considérer que la soupe de William Saletan, elle la fait sienne. Oui, donc, comment dire cela avec finesse et doigté : c'est complètement con (et ça te rappelle l'histoire du campeur et de la reproduction des pédés, donc tu suis, et je te félicite, lecteur). Pour résumer, Guillemette ne sait visiblement pas que la génétique (qui vise, chacun le sait, à l'eugénisme) est un tout petit peu plus complexe que ce que les journalistes anti-science veulent bien lui faire dire (et accessoirement, nous faire croire). Par exemple, la génétique a inventé le concept de pléiotropie. Sous ce nom barbare se cache une définition assez simple : un même gène peut avoir plusieurs effets, et les effets positifs peuvent contrebalancer les effets négatifs (si l'on considère que ne pas se reproduire en est un). Exemple classique : le même gène qui provoque la drépanocytose (une maladie de l’hémoglobine) procure un certain degré de protection contre la malaria, selon qu’il est à l’état homozygote (un seul exemplaire, effet bénéfique) ou hétérozygote (deux exemplaires, effet délétère). Ce gène persiste donc dans les populations où sévit la malaria puisqu’il possède un avantage lorsqu’on possède un exemplaire unique venu de l’un de ses parents. Mutatis mutandis, il pourrait en être de même pour les gènes (sans doute nombreux) impliqués dans l’orientation sexuelle.

La première preuve empirique du phénomène a été apportée en premier lieu par une équipe italienne dirigée par Andrea Camperio-Ciani (Université de Padoue)3. Les chercheurs ont demandé à 98 homosexuels et 100 hétérosexuels mâles de remplir un questionnaire assez précis sur leur famille : frères et sœurs, cousins et cousines, oncles et tantes, grands-parents. Au total, ils ont obtenu des informations sur plus de 4600 personnes issues des lignées maternelles ou paternelles des sujets concernés. Résultat : les apparentés des lignées maternelles sont plus fécondes chez les homos que chez les hétéros, différence qui ne se retrouve pas pour la lignée paternelle. Exemple : les mères d’homosexuels ont en moyenne 2,69 enfants contre 2,32 ; les tantes maternelles 1,98 contre 1,51 ; les grands-mères maternelles 3,55 contre 3,39. Cet avantage systématique ne se retrouve pas dans les équivalents paternels, distribués de manière aléatoire.

Conclusion des chercheurs : certains gènes qui prédisposent à l’homosexualité chez les hommes et qui sont transmis par lignées maternelles seulement confèrent une fertilité plus importante aux femmes. Les gènes en question sont probablement sur le chromosome X. Et cet avantage adaptatif expliquerait 14 % de la variance de la probabilité d’être homo et hétéro. Si elle est répliquée sur d’autres échantillons plus nombreux, cette étude sera la première démonstration de l’effet pléiotropique important des gènes d’orientation sexuelle dans l’évolution humaine. Et expliquerait pourquoi la minorité homosexuelle n’a jamais disparu de nos sociétés, même quand elle était persécutée ou réprouvée par la majorité. Donc voilà, un pédé, ça ne peut pas se reproduire, mais ça peut quand même laisser dans la nature des gènes (frères, sœurs, parents) qui le feront pour lui ; et de finement, que pouic.


6- moins on sait, mieux on se porte :

> En France, de la même manière qu'on t'a appris que la science c'était le mal (Auschwitz, Hiroshima, hein, la preuve), on t'a appris aussi à prendre au sérieux les avis des chrétiens – on n'est pas la fille aînée de l'Église pour rien, quand même, merde, et les valeurs, dans la Constitution européenne, tout ça (pardon, je m'égare). Ainsi, de la même manière qu'on mentionne les visites du « Saint Père » aux Informations de Service Public, ne rechigne-t-on pas (quand on est progressiste, de gauche, cool, tout ça) à critiquer vertement les avis des représentants cléricaux. Ici, chez Guillemette Faure, il s'agit d'un évangéliste américain (tout le monde sait aussi que c'est achtment plus dangereux qu'un bon vieux curé des familles mangeur de baguette). Chez Guillemette Faure ça donne : « Albert Mohler, évangéliste américain, explique déjà que, s’il est opposé à l’avortement d’embryons dont on a identifié l’orientation sexuelle, en revanche : 'si une base biologique est découverte et si un test prénatal est ensuite développé, et si un traitement pour renverser l’orientation sexuelle est développé, nous encouragerons son usage parce que nous devons soutenir avec conviction le recours à tous les moyens appropriés permettant d’éviter la tentation sexuelle et les conséquences inévitables du péché'. » Et ça conclue : « ça passe l'envie de chercher ». Allez, je me contente d'un no comment.


1 Entre autres : Blanchard R. (2001), Fraternal birth order and the maternal immune hypothesis of male homosexuality, Horm. Behav., 40, 2, 105-14 ; Bogaert A.F. (2004), The prevalence of male homosexuality : the effect of fraternal birth order and variations in family size, J. Theor. Biol., 230, 1, 33-7 ; Bogaert A.F. (2006), Biological versus nonbiological older brothers and men's sexual orientation, Proc. Nat. Acad. Sci. USA, 103, 28, 10771-74

2 Détail qui a son importance : quand l'anglais dit « evolutionary psychology », le français dit « psychologie évolutionniste », comme si la théorie de l'évolution était une idéologie et méritait un suffixe en -iste. Pour ma part, je m'efforce de parler de psychologie évolutionnaire, pour conserver la neutralité de l'original – j'accepte le compromis de l' « évopsy », économisant les suffixes.

3 Camperio-Ciani A. et al. (2004), Evidence for maternally inherited factors favouring male homosexuality and promoting female fecundity, Proc. Biol. Sci., 271, 1554, 2217-21



2 commentaires:

Anonyme a dit…

Autant tes précisions scientifiques sont autrement plus éclairantes,encore que, semble-t-il, d'autres études scientifiques privilégient d'autres pistes de recherche, autant tu minimises, je pense, le poids des ligues de vertu dans un contexte américain où l'on n'a pas hésité par le passé à s'attaquer façon commando aux cliniques qui pratiquent l'avortement. Il ne s'agit pas de mettre en cause la science avec un grand S, mais de s'interroger sur ses possibles applications et en l'occurence mauvaises applications. Il ne me paraît pas vain de se demander ce qu'il adviendrait si un filtrage pré-natal était rendu possible. Science sans conscience n'est que ruine de l'âme, comme disait l'autre.
radar qui a chroniqué ledit article et d'autres sur radio campus

peggy a dit…

@Radar : j'ai une sorte de défaut, c'est que je suis pragmatique (ou -tiste si tu veux en faire une religion et/ou une idéologie). En d'autres termes, je m'intéresse aux faits, et surtout pas aux interprétations (prévisions ?) a priori.

A chaque fois qu'une innovation techno-scientifique est à l'aube de sa réalisation (et franchement, le coup du dépistage de l'homosexualité, je pense humblement que nous pouvons encore attendre une belle lurette) des tonnes de vierges effarouchées nous font le couplet de la fin du monde, que ce soit selon des intentions progressistes ("olala tous les cathos coincés vont nous eugéniser du pédé à tour de bras") ou conservatrices ("olala, tous ces pédés vont se mettre à se reproduire à la vitesse grand V".)

J'ai parlé de ce "travers" ici ; la "nature humaine" est assez diverse pour qu'un outil ne rencontre pas chez tout le monde le même usage... Certains vont chez le coiffeur pour se faire des crêtes punks, d'autres une frange sage allant avec le serre-tête en velours, on peut donc rationnellement imaginer qu'il en sera de même pour un test prénatal d'homosexualité.

En tout état de cause, conclure en "ça passe l'envie de chercher" parce que, peut-être, une telle innovation pourrait, peut-être, et encore, on n'est pas spur, tomber entre de "mauvaises" mains, c'est stupide, pour ne pas dire "criminel" (histoire, de moi aussi, utiliser des grands mots).