dimanche 5 janvier 2020

Napoléon Chagnon, l'anthropologue contre les idéologues


L'histoire plaît aux autodidactes : parce que l'institution académique ne fait rien qu'à étouffer les vrais talents et promouvoir les demi-habiles, les conformistes et les cireurs de pompes, la science avance sans elle. En annexe de cette fable, il y a la figure du génie broyé de son vivant par des coteries de médiocres mais qui, une fois mort, se voit réhabilité au centuple. Comme s'il adressait son plus beau doigt à la postérité et nous incitait à l'optimisme – vous verrez, la vérité finit toujours par triompher.

C'est l'histoire que raconte le majeur de Galilée, relique païenne trônant au musée d'histoire des sciences de Florence des siècles après le procès, l'abjuration de « l’hérésie copernicienne », la prison à vie commuée en assignation à résidence et la mort interdite de pierre tombale. C'est le symbole autour duquel Alice Dreger, historienne des sciences, construit son Galileo's middle finger, catalogue de cabales académiques fomentées au nom d'une de nos religions contemporaines – la « justice sociale » et son orthodoxie identitariste de gauche. L'anthropologue Napoléon Chagnon, mort le 21 septembre, y occupe une place centrale.

Parce qu'il voulait suivre la « nouvelle synthèse » sociobiologique et souleva, comme il le résume dans son autobiographie, « la possibilité anthropologiquement désagréable que la nature humaine soit elle aussi animée par une biologie produite par l'évolution », Chagnon fut la victime d'une des pires chasses aux sorcières scientifiques de ces quarante dernières années. Le paroxysme, comme l'écrit Dreger, « de ce qui se passe lorsque les cœurs en viennent à tellement saigner que les cerveaux ne sont plus correctement oxygénés ».

Il y a deux ans, en découvrant Dreger à un moment où j'étais moi-même la cible d'une telle hémorragie en miniature, j'ai ressenti une étrange émotion. Un mélange de terreur et de réconfort. La terreur, parce que son inventaire ordonne d'abandonner tout espérance : même au sein du bastion censément le plus rationnel qui soit, nos cervelles de macaques à peine mutés boivent les rumeurs comme du petit lait et font la fine bouche dès qu'il s'agit d'en vérifier les fondements. Le réconfort, parce que je comprenais que je n'étais ni seule, ni anormale, ni même crypto-nazie comme je commençais (presque) à le croire à force de le voir répété. J'avais seulement travaillé avec ou sur des scientifiques « coupables » d'avoir poursuivi des idées aussi passionnantes qu'impopulaires et subséquemment « punis » de leur tarabustage de vaches sacrées par des menaces de mort, des semaines passées sous protection policière, des vies personnelles sabotées et de la santé ruinée. En lisant Dreger, j'ai aussi pleinement saisi le conseil que Chagnon m'avait donné une quinzaine d'années plus tôt.

À l'époque, je projetais une réorientation vers des recherches de terrain intégrant anthropologie et biologie. Chagnon était mon fanal. Comme des millions d'autres lecteurs, j'avais été subjuguée par sa monographie sur les Yanomamö, le « peuple féroce » du mythique bassin de l'Orénoque. En mal de ressources bibliographiques, je lui avais aussi écrit pour savoir « Comment faire pour devenir vous ? ». Il allait me donner les références, tout en me dissuadant de continuer dans sa voie : « Tu as vu ce qu'ils m'ont fait ? Alors que je suis une sommité ? Toi tu n'es même pas encore née que tu es déjà morte. Barre-toi du monde académique le plus vite possible ». Notre bref échange s'arrêta là. Je savais vaguement qu'un livre très critique à son égard venait de sortir. Je sais aujourd'hui que je ne connaissais même pas le quart de son histoire, celle de la sommité qui se fait accuser de génocide par un faussaire que ses pairs décident de prendre au sérieux pour vider des années de querelles.

Comme me le fait remarquer sa petite-fille, la cinéaste Caitlin Machak, le calvaire de Chagnon s'éclaire d'autant mieux qu'on y voit « une histoire de surdoué » parti de rien et qui n'a pas son pareil pour susciter les jalousies. Né en 1938 à Port Austin, au Michigan, dans une famille miséreuse d'origine franco-canadienne de douze enfants – son prénom impérial lui vient de son grand-père, un de ses frères écopera de « Verdun » –, Chagnon entre à l'université grâce au peu d'argent que son père avait réussi à économiser sur sa pension de G.I. et ses petits boulots. S'il débute des études orientées vers la physique et l'ingénierie, en travaillant à côté comme ambulancier ou arpenteur-géomètre, les quelques heures que son cursus réserve aux sciences humaines le font « tomber amoureux » de l'anthropologie. Il se décide pour une carrière consacrée à l'étude de peuples « vraiment primitifs », qu'il mènera à l'université du Michigan, Penn State, Northwestern, l'université de Californie à Santa Barbara et l'université du Missouri. En 1964, le doctorant Chagnon s'envole pour la jungle vénézuélienne et un premier séjour de recherche qui inaugure une série d'une petite trentaine en trente ans. Lorsqu'il est titularisé à l'université du Michigan, Chagnon a 27 ans. Son étude des Yanomamö ouvre quant à elle une fenêtre sur l'histoire de humanité vieille de dizaines de milliers d'années.

À l'instar de Marx, Chagnon montre que l'histoire des peuples est bien l'histoire des guerres, sauf que ses données contredisent un axiome du matérialisme historique : les Yanomamö ne se tapent pas dessus pour des choses, mais pour des femmes. « Dans les années 1960, la théorie anthropologique la plus scientifique affirmait que les membres des tribus, tout comme ceux des nations industrialisées, ne se battaient que pour des ressources matérielles rares – nourriture, pétrole, terres, approvisionnement en eau [...]. Pour un anthropologue, laisser entendre que les conflits avaient quelque chose à voir avec les femmes, c'est-à-dire la compétition sexuelle et reproductive, équivalait à un blasphème ou, au mieux, à une absurdité. [...] D'un autre côté, aux yeux des biologistes, une telle observation n'avait non seulement rien de surprenant, mais elle était parfaitement normale pour une espèce à reproduction sexuée. Ce qui les étonnait, c'était que les anthropologues pussent considérer ridicule l'application aux humains de la lutte reproductive, tant la compétition des mâles rivalisant pour des femelles était un phénomène répandu dans le monde animal ».

L'histoire que raconte Chagnon ne se contente pas d'agacer la « biophobie » de ses collègues. Étayée des données ethnographiques parmi les plus précises jamais produites, elle a le malheur de dynamiter le mythe du « bon sauvage ». En plus d'avoir des conditions de vie largement en deçà de la « précarité » – « Nous avons tous fait du camping, mais imaginez les conséquences hygiéniques d'un camping de trois ans au même endroit avec deux cents congénères sans égouts, eau courante ni collecte des déchets, et vous aurez une petite idée de la vie quotidienne chez les Yanomamö. Et de la vie telle qu'elle était durant une bonne partie de l'histoire humaine » – Chagnon observe combien les Yanomamö ne vivent absolument pas en symbiose édénique avec leur environnement qu'ils saccagent dès qu'ils en ont l'occasion, soit grosso modo quand ils ne sont pas trop occupés à sniffer des plantes hallucinogènes ou à tuer des enfants – ceux de leurs rivaux en priorité, mais parfois les leurs. Pour fignoler la cible qu'il a dans le dos, Chagnon atteste que les hommes les plus violents – les unokais, statut honorifique accordé aux tueurs – se reproduisent davantage que les autres. La violence ne serait donc pas qu'un phénomène « socialement construit ».

L'histoire de Chagnon est aussi celle d'un tempérament. Sarah Blaffer Hrdy me parle de son « Nap » comme d' « un homme chaleureux et bon enfant avec un formidable sens de l'humour », mais qui avait aussi « une personnalité que l'on pourrait qualifier de “teigneuse”. Il aimait provoquer les gens ». Pour Machak, c'est le caractère d'un gosse obligé de « faire ses preuves » parce que né à une sale époque et d'un homme aux valeurs profondément libérales qui, coupé du monde moderne au moment de sa « révolution culturelle », n'en rattrapera jamais les codes. Dreger a une jolie formule en parlant de « sa surdité politique – son incapacité (ou sa réluctance constitutive) à chanter juste ». Son autre gros problème ? Son obstination à croire sa dévotion envers la méthode scientifique suffisante pour lui garantir le salut.

À l'heure où Chagnon pense naïvement se ranger des controverses en prenant sa retraite, l'ouvrage d'un dénommé Patrick Tierney est annoncé. L'homme, aujourd'hui volatilisé, se présentait comme un « journaliste anthropologue », mais Dreger le soupçonne d'avoir été « une marionnette » en « service commandé » de Terence Turner et Leslie Sponsel, deux adversaires de Chagnon. Dans son livre – et son article du New Yorker qui fera le tour du monde – Tierney livre une litanie d'accusations aussi mensongères que dévastatrices contre Chagnon et le généticien James V. Neel, son ami et collaborateur en Amazonie mort d'un cancer quelques mois auparavant. Florilège : dans le cadre d'expériences « eugénistes » et « fascistoïdes », Chagnon et Neel ont utilisé un vaccin contre la rougeole qu'ils savaient défectueux et qui fera des centaines de morts parmi les Yanomamö ; Chagnon en a payé d'autres pour qu'ils s’entre-tuent face caméra ; il adorait jeter ses bergers allemands sur les gens et tirer en l'air pour intimider son monde ; la plupart de ses données sur les avantages adaptatifs de la violence sont bidonnées ; il admire le sénateur Joseph McCarthy et sa chasse aux communistes.

À la veille de la publication, Turner et Sponsel envoient une lettre d' « alerte » à l'American Anthropological Association (AAA) où ils comparent Chagnon à Mengele. Sans même l'ouvrir, l'AAA diligente une commission d'enquête. La manœuvre provoque l'ire de nombreux chercheurs qui démissionnent sur-le-champ de l'AAA. Parmi eux, Raymond Hames, qui recommande cependant Blaffer Hrdy. Elle refusera l'invitation, démissionnera elle aussi et, près de vingt ans plus tard, son souvenir de cet assassinat en règle est encore vif. « J'ai lu les directives de la commission » m'écrit-elle, « et j'ai réalisé qu'il s'agissait d'un coup monté, que la conclusion ne pouvait être que “coupable”. Le problème, c'est que dans les années 1960, lorsque Nap était parti pour la première fois étudier les Yanomamö, il pensait s'être engagé à faire de la recherche scientifique. Au fil de sa carrière, les “règles” ont changé, une transformation qui peut se résumer en ce qu'un détracteur de Chagnon proclamait à l'époque et que je n'ai jamais oublié : “On ne fait pas de la science, on fait le bien.” […] Alors si le but de la commission était de savoir si Chagnon avait ou non œuvré à aider les Yanomamö, la seule réponse honnête allait forcément être “Non, il était là pour faire des recherches". Je ne voulais pas participer à cette mascarade ».

En 2002, juste avant que la commission ne rende un rapport mi-chèvre mi-chou – Chagnon y est exonéré des charges les plus graves, tout en étant rappelé à l'ordre pour des manquements éthiques anachroniques – Blaffer Hrdy reçoit un étrange courrier de la part de Jane Hill, sa directrice : « Détruisez ce message. Le livre n'est qu'un tas de fumier (nous utiliserons des mots plus ripolinés dans notre rapport, mais nous sommes tous d'accord là-dessus). Je pense néanmoins que l'AAA devait faire quelque-chose, parce que je suis persuadée que les travaux des anthropologues auprès des peuples indigènes en Amérique latine [...] et leur avenir ont été gravement remis en question par ces accusations. Le silence de l'AAA aurait été interprété comme un acte d'approbation ou de lâcheté. La postérité jugera du bien-fondé de cette décision ».

À la fin de son autobiographie, Chagnon s'excuse pour le ton de plus en plus « déprimant » pris par son écriture, accablé qu'il était par « la puanteur persistante » laissé par « l'explosion dans la presse nationale et internationale d'un extraordinaire scandale ». Il venait pourtant d'être élu à l'Académie des sciences américaine, distinction comparable à un Prix Nobel, mais il préférait lister tout ce dont la cabale l'avait privé. « Je n'ai pas beaucoup voyagé, pas beaucoup pêché, je n'ai pas chassé la grouse et le faisan avec mes chiens, je n'ai pas été à beaucoup de concerts, pas lu beaucoup de romans pour le plaisir et je n'ai pas passé davantage de temps avec ma famille ». L'histoire d'un temps pour toujours perdu et d'un génie qui, s'il n'avait pas dû attendre la mort pour être réhabilité, n'en avait pas moins été broyé.

Article paru dans Causeur n°74

dimanche 8 décembre 2019

Chronique "Peggy la science", in Causeur n°73 (novembre 2019)

Crabe à la carte

Tous les animaux sont capables d'apprendre mais la complexité de l'apprentissage spatial n'est pas donnée à tout le monde. Comme son nom l'indique, l'apprentissage spatial désigne le processus grâce auquel un organisme arrive à se repérer dans un endroit donné et à adapter son comportement en fonction des informations mémorisées. Jusqu'à présent, cette aptitude n'avait été démontrée que chez les vertébrés et quelques insectes – les fourmis et les abeilles sont parmi les bestioles les plus spatialement futées, c'est-à-dire flexibles, de la planète. Du côté de leurs cousins crustacés, les données se font plus rares. Que les crustacés possèdent significativement moins de neurones que les insectes – un cerveau d'écrevisse renferme grosso modo 90.000 neurones, contre plus d'un million chez l'abeille – pourrait prédire quelque difficulté en la matière. Mais en fait non : les crustacés décapodes manifestent une belle sophistication cognitive et parviennent à intégrer un itinéraire ou à naviguer dans un lieu inconnu. D'où l'idée d'une équipe de chercheurs en biologie marine : prendre une douzaine de crabes enragés (c'est le nom de l'espèce, pas de leur maladie) pour voir s'ils arrivaient à se débrouiller dans un labyrinthe débouchant sur une récompense – une moule – et à se rappeler l'itinéraire quatre semaines plus tard. Pour parvenir au bout du labyrinthe et pendant une heure maximum, les crabes devaient effectuer cinq changements de direction et risquaient à trois reprises le cul-de-sac. Ce qui n'est pas rien, qu'on possède ou non une cervelle de crabe. En quatre semaines, à raison d'un essai par semaine, les chercheurs ont observé un progrès constant de leurs cobayes à pinces. Au bout de trois semaines, les crabes trouvaient la sortie à tous les coups, arrivaient même à la moule de plus en plus vite et, plus important encore, prenaient la mauvaise direction bien moins souvent. Deux semaines plus tard, les scientifiques allaient complexifier l'exercice : plus aucune moule n'attendait les crustacés ! Pas de panique, tout ce petit monde a relevé le défi en moins de 8 minutes.


Dans certaines régions du Ghana, lorsque quelqu'un se suicide, on sort son cadavre par la fenêtre ou par un trou creusé spécialement dans un mur pour préserver la maison du mauvais œil. Si le suicidé s'est pendu à un arbre, il doit être abattu et brûlé. Aux États-Unis, une chambre d'hôtel de luxe est dévaluée aux yeux de potentiels clients si quelqu'un s'y est donné la mort. Selon Jesse Bering et ses collègues, les tabous stigmatisant le suicide dans le monde entier sont renforcés par un biais cognitif : l'essentialisme psychologique. Soit l'idée que les parties d'un tout posséderaient une nature interne, invisible, une essence qui leur donnerait une identité fixe et dicterait leurs comportements. L'essentialisme psychologique va souvent de pair avec la contamination symbolique, soit la croyance qu'il suffit à deux objets (ou entités) de se retrouver en présence l'un de l'autre pour échanger des propriétés de manière irrémédiable. Croire qu'un suicidé est forcément une mauvaise personne relève de l'essentialisme psychologique. Ne pas vouloir dormir dans son lit, c'est de la contamination symbolique. Est-il possible que ces croyances nous polluent la tête même lorsque notre vie est en danger ? Selon l'étude de Bering et al., la réponse est peut-être bien que oui. Lorsqu'on demande à des gens de s'imaginer en attente d'une greffe de cœur, ils sont bien plus rétifs à l'accepter s'il provient d'un suicidé que d'une personne victime d'un accident ou d'un homicide. Les chercheurs font cependant remarquer que le cœur n'est pas n'importe quel organe – dans bien des cultures qui y situent le siège de l'âme, il véhicule son propre essentialisme psychologique, le cardiopsychisme. Leurs résultats ont donc toutes les chances d'être moins inquiétants dans un véritable contexte clinique. Sans compter que les suicidés font de toutes façons de très mauvaises fermes à greffons : leurs cadavres sont souvent retrouvés trop tard pour que leurs organes aient encore une quelconque utilité.

À bon macaque bon rat 

On le sait, il y a de l'huile de palme partout. On le sait aussi, le palmier à huile ne fait pas que du bien aux écosystèmes des pays tropicaux qui le cultivent, notamment à cause des vilains produits servant à protéger les plantations des ravageurs. Parmi eux, le rat, responsable à lui tout seul de 10% de perte chaque année. Parce qu'il adore boulotter du palmier, le macaque à queue de cochon traîne aussi une sale réputation dans les plantations de Malaisie, mais les recherches d'Anna Holzner et de ses collègues, de l'Institut Max Planck d'anthropologie évolutionnaire de Leipzig, pourraient la dissiper. Non seulement ces singes représentent une nuisance très marginale pour les palmiers – un clan va s'envoyer seulement 0,56% des fruits cultivés sur son territoire –, mais leur appétence pour les rats la compense très largement. Selon les calculs de Holzer et al., un groupe de macaques peut grignoter jusqu'à 3.000 rats par an, soit une belle réduction de 75% de ces ravageurs, et faire passer les dégâts causés par les rongeurs de 10% à 3%. Le gain équivaut au rendement de 406.000 hectares ou 650.000 dollars sonnants et trébuchants. Une découverte qui n'a pas été sans stupéfier les scientifiques, vu qu'ils pensaient le régime du macaque essentiellement frugivore, avec peut-être quelques incartades carnées vers des lézards ou des petits piafs. L'un dans l'autre, l'étude a tout d'une bonne nouvelle pour les primates, qu'ils soient à queue de cochon, cultivateurs ou militants écologistes : en collaboration avec des ONG et des entreprises huilières, les chercheurs œuvrent désormais à concevoir de plantations durables où les populations de macaques seront préservées et patrouilleront comme raticides à poils. Une stratégie gagnant-gagnant pour la biodiversité comme pour l'agro-industrie. 

Chronique "Peggy la Science", in Causeur n°72 (octobre 2019)

Téléphone caleçon

Aux jeux des amours et des hasards contemporains, c'est une question qui se pose : mais au fait, pourquoi des hommes se photographient-ils les bas morceaux avant d'intégrer ces images à leurs correspondances galantes ? Selon un sondage YouGov de 2017, du côté des émetteurs, le phénomène des dick-pics (« photos de bite », dans la langue de Molière) concernerait 27% des hommes de 19 à 39 ans et, du côté des destinataires, 53% de leurs homologues féminines. Si on y réfléchit trois secondes, il ne s'agit que la métamorphose ultra-moderne d'une très vieille habitude tant, depuis que le monde est monde, le phallus et l'imagerie phallique symbolisent à la fois la masculinité triomphante et nombre de ses annexes thématiques comme la puissance, la virilité, la force et même le statut social. Par exemple, chez les Bororos du Brésil, étudiés notamment par Lévi-Strauss, plus votre étui pénien est long, plus vous êtes de la haute. Des graffitis offerts à la postérité par des soldats romains sur le mur d'Hadrien aux zizis gribouillés à la hâte et aux quatre coins de la planète sur des tables d'écoliers ou des cloisons de lieux d'aisance, l'obsession pour l'organe masculin ne date pas d'hier et n'est sans doute pas près de nous abandonner demain. Ce qui ne répond toujours pas à la question : en plus d'en avoir la possibilité technologique, pourquoi les hommes sont-ils si friands de selfies génitaux ? Pour le savoir, cinq psychologues œuvrant au Canada et aux États-Unis se sont retroussé les manches et ont conçu, excusez du peu, la première étude de l'histoire de la science à analyser, données empiriques à l'appui, les raisons et les traits de personnalité des envoyeurs de ces autoportraits très intimes. Grâce à leur échantillon de 1087 hommes hétérosexuels, où une bonne moitié étaient familiers de la pratique, les chercheurs ont pu déterminer que la motivation numéro un de ces messieurs traduisait un « état d'esprit transactionnel ». En d'autres termes, que s'ils montraient leurs parties, c'est parce qu'ils voulaient que leurs correspondantes leur rendent la monnaie de leur pièce et leur montrent les leurs, le tout non pas pour les humilier, les rabaisser, leur faire peur ou encore les oppresser, mais tout simplement pour pimenter l'ambiance et passer le plus vite possible du virtuel au réel. Malheureusement, si cela part d'un bon sentiment, l'astuce est loin de marcher à tous les coups. Pourquoi ? Parce qu'hommes et femmes n'ont, en moyenne, pas les mêmes critères en ce qui concerne leurs stimuli sexuels, les femmes étant aussi dégoûtées par l'obscénité que les hommes sont titillés par des images crues. « Cela ne veut pas dire qu'il faut accepter aveuglément ce type d'activité », tient à préciser Cory L. Pedersen, l'auteur principal de l'étude et directeur du laboratoire de recherches en sexologie scientifique ORGASM de l'université polytechnique de Kwantlen (Canada). Selon Pedersen, interrogé par Eric W. Dolan de PsyPost, ces travaux ne justifient pas non plus l'impunité des hommes envoyant de manière non sollicitée de telles images, car cela « viole le consentement ». Par contre, s'il y a quelque chose à retenir de son étude, c'est que « sans la science pour guider notre compréhension de nos comportements, nous avons toutes les chances de nous tromper sur les intentions des individus ». Comme le fait de croire que l'envoi de dick-pics traduirait de la misogynie, du sexisme, de l'hostilité ou encore un tempérament impulsif, colérique ou agressif alors, qu'au pire, elles ne sont que la traduction, là encore, d'un très archaïque et très universel trait humain : la difficulté qu'il y a à se mettre dans la tête d'autrui lorsqu'on veut le mettre dans son lit.

Mixité bien ordonnée

À l'heure où Marlène Schiappa, notre Secrétaire d'État chargée de l'égalité femmes-hommes et de la lutte contre les discriminations, travaille d'arrache-pied à augmenter la présence du beau sexe dans les emplois et secteurs professionnels les plus prestigieux, une étude sur la manière dont hommes et femmes ne collaborent pas de la même manière avec leurs congénères selon qu'ils évoluent dans un groupe mixte ou unisexe devrait être d'urgence versée à ses dossiers. Dans cette recherche, menée en Russie et rassemblant quinze expériences et 180 volontaires (dont 77 femmes), Anastasia Peshkovskaya, Tatiana Babkina et Mikhail Myagkovn, chercheurs en sciences cognitives et en mathématiques appliquées, montrent que la coopération est meilleure dans les groupes mixtes et masculins et moins bonne dans les groupes exclusivement féminins, où la défiance et la compétition sont bien plus accentuées et les échanges plus difficiles. De fait, lorsqu'elles ont affaire à leurs semblables, les femmes ont plus de chance de recourir à des stratégies de type « œil pour œil, dent pour dent », à faire preuve de bien moins d'indulgence en cas de trahison et à encourager des punitions plus sévères en cas de transgression des règles.

L'effet dit de la « dernière tournée », conceptualisé en 1979 par le psychologue social James W. Pennebaker et ses collègues, statue que plus l'heure de fermeture du bar approche, plus vous aurez de chances d'y trouver quelqu'un à votre goût pour le ramener chez vous. Ce qui signifie, basiquement, que moins nous avons d'opportunités de choix, plus nous nous décidons vite et moins nous faisons la fine bouche. Quarante ans plus tard, une équipe dirigée par l'anthropologue Helen Fisher a voulu savoir si ce qui s'observait sur un laps de temps relativement court pouvait s'appliquer à l'échelle d'une vie. En l'espèce : est-ce que les femmes ont tendance à davantage sauter sur tout ce qui bouge lorsqu'elles approchent de la ménopause, alors qu'elles étaient plus précautionneuses et sélectives lorsque leurs ovocytes étaient plus frais ? La réponse est oui, avec un constat sans appel : seule la prise de décision sexuelle est accélérée, tout le reste de l'activité libidinale restant inchangée.

Chronique "Peggy la Science", in Causeur n°71 (septembre 2019)

Le pire n'est jamais certain

Comme son nom l'indique, le trouble anxieux généralisé (TAG) se caractérise par la peur de tout et de n'importe quoi, un sentiment d'angoisse diffus qui ne vous quitte pas, des soucis excessifs, la conviction que le pire est toujours sûr et que tout tournera forcément mal. Véritable et très handicapante maladie qui ne se résume pas au seul fait d'avoir une mère ashkénaze, sa thérapie cognitive de choix consiste, avec l'aide d'un professionnel en santé mentale, à considérer ses angoisses comme des hypothèses et à voir si la vie les confirme ou non. Sauf qu'à l'instar des paranoïaques qui ne sont pas forcément dénués d'ennemis, on peut parfaitement envisager que les angoisses des anxieux ne soient pas toujours ni automatiquement irrationnelles. Deux chercheurs en psychologie clinique affiliés à l'université de Pennsylvanie (États-Unis) viennent de se pencher sur la question – à quelle fréquence ces préoccupations sont-elles fondées ? Leur réponse et bonne nouvelle : quasi jamais. Dans leur étude, 28 patients atteints de trouble anxieux généralisé devaient, tous les jours et plusieurs fois par jour (on le leur rappelait par SMS) noter le plus précisément possible toutes les angoisses qui leur passaient par la tête. Ensuite, pendant un mois, ils étaient invités à les surveiller et à dire aux chercheurs si elles finissaient par se réaliser. Bien sûr, l'expérience s'est focalisée sur des soucis réalisables le temps de l'exercice – donc oui pour « je vais louper mon examen demain », mais non pour « je vais mourir d'un cancer » ou « les nazis vont revenir ». En moyenne, les participants ont signalé entre trois et quatre soucis testables par jour. Résultat ? 91,4% des angoisses n'ont donné aucune suite et sur les 8,6% restants, les choses ont été moins pires que prévu dans un cas sur trois. Pour environ un participant sur quatre, aucune angoisse ne s'est jamais réalisée durant l'expérience. L'étude confirme par ailleurs le bien-fondé de la thérapie cognitive de l'anxiété généralisée : le fait de se concentrer sur ses soucis et de surveiller leur potentielle concrétisation se traduit par une amélioration notable de son état. À l'inverse, les quelques patients qui ont vu leurs préoccupations se réaliser étaient en moins bonne forme à la fin qu'au début de l'expérience. On touche ici du doigt la fonction adaptative de l'anxiété : nous dire de faire attention aux dangers. Et comme les détecteurs de fumée, c'est beaucoup moins grave s'ils se déclenchent trop que pas assez.

Vieux mythos

Quelle est la meilleure technique pour vivre centenaire ? Le régime crétois ? Faire dix-mille pas par jour ? Avoir un chien, un chat, ne pas fumer et limiter la viande rouge ? Selon l'état actuel des recherches, les records de longévité des fameuses « zones bleues », ces régions du monde où l'espérance de vie est significativement supérieure à la moyenne des mortels, sont principalement dus à la génétique, à une alimentation riche en légumes et à un épais tissu social. Mais selon Saul Justin Newman, facétieux chercheur en sciences des données affilié à l'université nationale australienne, il y aurait un autre facteur à prendre en compte : le bidonnage. Dans une étude en attente de publication, il montre en effet que l'arrivée de certificats de naissance aux États-Unis s'est soldé par une chute de 69 à 82% du nombre de centenaires. De même, les zones bleues parmi les plus célèbres comme la Sardaigne ou les îles d'Okinawa, au Japon, se caractérisent par un faible niveau de vie, un taux d'alphabétisation au ras des pâquerettes, une criminalité en roue libre et une espérance de vie inférieure aux diverses moyennes nationales. Ce qui fait dire à Newman que « la pauvreté relative et une courte espérance de vie constituent des prédicteurs inattendus d'un statut de centenaire et supercentenaire, et étayent le rôle primordial de la fraude et de l'erreur dans la survenue de records de longévité ». Jeanne Calment, qu'un généalogiste russe dit avoir falsifié le certificat de naissance de sa mère pour frauder les assurances et le trésor public, pourrait s'en retourner dans sa tombe.

Qui ne pine pas dort

Certains souvenirs durent toute une vie, d'autres s'effacent en un quart de seconde. Il semblerait qu'il y ait un lien avec le sommeil. Plusieurs études menées sur des rongeurs montrent en effet que les circuits neuronaux actifs pendant l'apprentissage se « rallument » lorsqu'ils dorment. Ce processus semblable à notre sommeil paradoxal pourrait renforcer la mémoire en transférant l'information dans des zones de stockage à long terme. Mais la cervelle mammifère étant ce qu'elle est – complexe – en décrypter plus avant les mécanismes n'est pas chose facile. D'où l'idée de chercheurs de l'Howard Hughes Medical Institute (États-Unis) de se tourner vers les mouches du vinaigre, sympathique bestiole n'ayant, insigne avantage, que quelques neurones dans sa caboche À l'aide d'outils de génétique moléculaire, Ugur Dag et ses collègues ont analysé comment le sommeil jouait sur l'apprentissage de la mouche en général et, en particulier, sur son apprentissage de la séduction. De fait, chez l'insecte, les femelles ont tendance à ne plus vouloir batifoler lorsqu'elles ont déjà été honorées et les mâles ont donc tout intérêt à apprendre quelles belles approcher et lesquelles autres ignorer s'ils ne veulent pas perdre leur temps (qu'ils n'ont pas à foison, car même sans acte de naissance en bonne et due forme, la mouche du vinaigre meurt vite). En moyenne, le souvenir d'un râteau dure une journée chez monsieur mouche. Ce que Dag et al. ont observé, c'est que les mâles qui s'étaient pris plusieurs vestes passaient plus de temps à roupiller. En outre, si les sadiques scientifiques les privaient de sommeil, les mouches n'apprenaient pas de leurs erreurs. Le tout ayant à voir avec les neurones sécréteurs de dopamine, contrôlant à la fois le sommeil et le stockage des souvenirs à long terme.

Chronique "Peggy la Science", in Causeur n°70 (été 2019)


Evolution, piège à cons

C'est un paradoxe du comportement humain dans les sociétés industrielles : en tendance, un statut socio-économique élevé y est négativement associé au succès reproductif. En d'autres termes et à la louche, les riches font moins d'enfants que les pauvres. Un phénomène des plus perturbants lorsqu'on a Darwin en tête, car en toute bonne logique évolutionnaire, en avoir dans les poches (surtout lorsqu'on est un homme) augmente à la fois vos chances auprès de ces dames et votre capacité à sustenter les besoins (forts gourmands) d'une descendance. Une tripotée d'études montrent d'ailleurs qu'il en est ainsi dans les sociétés pré-industrielles peuplant la littérature anthropologique et ethnologique – quelques cadors se partagent la part du lion de la procréation, tandis qu'une foule de miséreux meurent sans avoir eu l'heur de transmettre leurs gènes aux générations futures. Mais dès que la modernité pointe le bout de son nez, la corrélation semble s'inverser, tant et si bien que des esprits chagrins y ont vu un gros indice du fléchissement des lois de la sélection naturelle dans nos cervelles contemporaines, voire un sacré caillou dans la chaussure des sciences darwiniennes du comportement.


Sauf qu'il semblerait que cette inversion des courbes ne soit en réalité qu'une illusion générée par des études mal fagotées, comme l'avancent des chercheurs affiliés notamment à l'université de Stockholm et à l'Institut Max Planck de démographie. Le QI étant lourdement associé au statut social, Martin Kolk et Kieron Barclay ont eu la riche idée d'analyser les liens entre fertilité et aptitude cognitive générale. Pour ne pas bouder leur plaisir, ils ont pondu l'étude la plus solide à ce jour en passant à la moulinette statistique les données de 779.146 hommes (soit tous les Suédois nés entre 1951 et 1967, merci les registres du service militaire) dont la prolificité a été surveillée jusqu'à leurs 50 ans bien tapés (une limite standard de la fenêtre reproductive masculine). Que trouve-t-on dans ce bijou méthodologique ? Que par rapport aux individus dans la moyenne (QI à 100), le groupe le moins doté en intelligence (QI < 76) a 0,56 enfant en moins, tandis que les plus cognitivement privilégiés (QI > 126) en ont 0,09 de plus. La différence pourrait sembler faible, mais elle est largement suffisante pour que les effets cumulés de cette reproduction différentielle se fassent sentir à l'échelle historique d'une population. Et même sans élargir autant la focale, le phénomène est palpable : dans la cohorte examinée par les scientifiques, les hommes à très petit QI ont bien plus de risque de mourir sans descendance (ou de faire tout au plus un seul enfant) par rapport aux gros QI, qui laissent fréquemment derrière eux deux ou trois héritiers. Au passage, que ceux qui flipperaient de voir l'idiocratie advenir après-demain se rassurent, le lien positif entre la reproduction de ces messieurs et leur intelligence semble toujours exister, comme ce fut le cas pendant les centaines de milliers de générations qui nous ont précédés et qui nous ont permis de devenir le singe relativement débonnaire que nous sommes aujourd'hui.

Pour Michel Raymond, directeur de recherche au CNRS et responsable de l'équipe Biologie Évolutive Humaine au sein de l'Institut des Sciences de l'évolution de l'université de Montpellier, une telle sélection différentielle pour les capacités cognitives – au cours de notre histoire évolutive, les gènes des forts en thème ont mieux perduré que ceux des corniauds – explique le « gros organe cognitif » que contient notre « grosse tête », surtout si on la compare aux « primates dont nous sommes les cousins ».

Reste qu'on touche ici un autre paradoxe : toute mirifique qu'elle soit, notre cervelle a encore du mal à comprendre les mécanismes dont elle est le fruit. Raymond y voit principalement deux raisons. La première relève d'une « habitude de baigner dans le dualisme pénétrant les nombreuses facettes de notre culture » avec une « séparation de l'esprit et du corps [qui] tend à prêter à la cognition des propriétés que la science ignore ». Ici, le monde magique de Harry Potter est un cas d'école où l'on trouve d'ailleurs la seconde raison de l'ascension poussive du darwinisme vers notre cervelle : les propriétés cognitives extra-normales ne sont que très rarement associées à la fertilité dans nos productions culturelles les plus populaires et les plus influentes. Sauf que si une meilleure capacité cognitive ne conduit pas à laisser davantage de descendants dans la nature, comment une cognition aussi complexe que la nôtre aurait-elle pu évoluer ?

« Non seulement les enjeux reproductifs ne sont pas expliqués à l'écolier pour mieux comprendre l'Histoire, les agissements des rois et des empereurs, les guerres et les conquêtes, mais la reproduction est aussi absente de l'imaginaire collectif, note Raymond. Ainsi, Dumbledore n'a pas d'enfant, tout comme l'autre très puissant sorcier Voldemort ». Ce qui caractérise aussi Merlin l'enchanteur et bien d'autres personnages de fiction dont les facultés mentales nous émerveillent.

Esprit et corps par défaut séparés, peu ou pas d'exemples de bonus fertile pour l'intelligence qui nous permettraient de saisir l'évolution de nos traits et caractères, « les conditions culturelles ne sont pas propices pour la compréhension intuitive des phénomènes évolutifs relatifs à la psychologie ou la cognition », regrette Raymond. « On sait que le chasseur ne réalise pas un tirage au hasard dans la population des proies : ce sont les animaux ayant un cerveau plus petit qui se retrouvent tendanciellement dans la gibecière. Le chasseur contribue ainsi à modifier la psychologie des proies : par exemple, les plus craintives vis-à-vis de l'homme ont un avantage de survie, et donc de reproduction ».

L'humain n'échappe pas à la règle, même si la règle semble vouloir encore et toujours lui échapper.

Chronique "Peggy la Science" in Causeur n°69 (juin 2019)



A priori, passer une bonne moitié de sa vie sans pouvoir se reproduire ne sert à rien (du moins sur un plan biologique). Tel est pourtant le lot des femelles chez certains animaux, comme dans notre espèce et chez quelques grands mammifères marins comme les orques. Serions-nous des anomalies de la nature ? Que nenni. L'astuce, dictée par la dure loi de la sélection de parentèle, c'est que la fin de la période fertile ne signifie pas forcément l'arrêt complet du destin génétique. En effet, les diverses attentions portées à une progéniture arrivée, elle, à maturité sexuelle, peuvent se traduire par une amélioration de son succès reproducteur individuel tout en s'épargnant les risques inhérents à une reproduction en état de senescence avancée – en partant du principe que vous partagez 50% de votre patrimoine génétique avec vos enfants, mieux vaut qu'ils procréent comme des lapins car vous empocherez 25% supplémentaires à chaque tête de pipe. Cet « effet grand-mère » est avancé pour expliquer l'apparition de la ménopause chez l'humaine qui, à partir d'un certain âge, a davantage à gagner à subvenir à la reproduction de ses enfants et petits-enfants qu'en se fadant elle-même tout le boulot de la gestation et de l'élevage. Jusqu'à présent, le phénomène avait surtout été observé sur des filiations féminines : parce que la reproduction mâle est bien plus incertaine, mieux vaut placer ses billes sur le ventre de ses filles. Mais il semblerait que chez les bonobos, célèbres à la fois pour leurs matriarcats et leur conséquent interventionnisme sexuel, les mères gagnent le gros lot génétique en aidant leurs fils à féconder à tour de bras et ce contrairement aux chimpanzés – leurs très proches cousins plus belliqueux et patriarcaux. Plusieurs stratégies sont mises en œuvre par les mamans bonobos : attirer fiston dans des endroits où pullulent les femelles en chaleur, faire fuir d'éventuels concurrents lorsqu'il a une ouverture et user de son statut social pour lui dégoter les meilleurs partis. Les scientifiques formulent d'ailleurs une hypothèse propre à faire défaillir une féministe orthodoxe : si les bonobos femelles forment de si puissantes coalitions, ce n'est pas parce qu'elles sont de fières amazones ayant déconstruit avant tout le monde la « masculinité toxique », mais parce que cela sert les intérêts reproductifs de leurs fils (et les leurs, par la même occasion). Les chiffres parlent d'eux-mêmes : lorsqu'ils ont maman dans les parages, les bonobos mâles ont jusqu'à trois fois plus de chances que les esseulés de devenir d'heureux papas.


À écouter bien des culturalistes, on en viendrait à croire que les échanges économico-sexuels ne sont que les fruits d'un système de production capitaliste lentement constitué dans notre très oppressive et inégalitaire espèce depuis l'apparition de l'agriculture. Sauf que des chercheurs de l'université de Tel Aviv viennent de tomber sur un gros os pour cette théorie : chez les très mignonnes roussettes d’Égypte, des chauve-souris frugivores, les femelles (ces traînées !) échangent de la nourriture contre du sexe et les mâles pourvoyeurs (ces porcs!) ont ainsi plus de chances de se reproduire que les autres. Heureusement, l'étude ne fait pas que fragiliser l'assise factuelle du féminisme matérialiste, elle permet aussi d'éclaircir le mystère évolutionnaire que peut être le partage alimentaire lorsque que les avantages qu'en retirent les fournisseurs ne sont pas toujours évidents (en dehors des liens de parenté mentionnés précédemment). Les scientifiques parlent parfois de « vol toléré » lorsque que la riposte au pillage de ressources n'est pas rentable pour le floué. À l'inverse, servir ses congénères peut se révéler très avantageux pour le statut social (comme lors du potlatch où ce sont les excès de dépense qui sont les mieux vus) et le succès reproducteur qui lui est généralement attaché. Dans les espèces où les rapports sociaux sont plus ou moins durables, comme les chimpanzés ou les humains, subvenir aux besoins alimentaires de femelles est une stratégie gagnant-gagnant : chez les chasseurs-cueilleurs, il existe une corrélation positive directe entre la générosité d'un individu (en termes de quantité d'aliments offerts au groupe) et le nombre d'enfants qu'il aura. Cet échange « sexe contre nourriture » est donc désormais attesté chez les mammifères volants : les mâles qui se laissent chiper de la nourriture sur leur museau par des femelles voient leurs dons récompensés en tests de paternité positifs.


L’Australie et le Royaume-Uni ont un sacré handicap dans la vie : leurs législations ne leur permettent pas de rémunérer les dons de sperme ni de garantir l'anonymat aux hommes offrant leur précieuse semence à la communauté. Cette valeur n'est pas qu'une figure de style : dans le monde, les banques de sperme constituent une industrie dépassant aujourd'hui les 3 milliards d'euros. Avec l'essor des fécondations in vitro, que ce soit pour des raisons médicales ou sociétales marquant une plus grande tolérance pour les familles monoparentales ou les couples homosexuels, le secteur est promis à une belle croissance. Alors comment faire pour éviter la pénurie de gamètes et inciter aux dons bénévoles ? Selon l'équipe de Laetitia Mimoun, de la Cass Business School de l'université de Londres, jouer sur les archétypes de la masculinité est une excellente stratégie. En l'espèce, son étude montre que les banques de sperme britanniques et australiennes axant leur marketing sur les figures du héros ou chevalier servant sont les plus à même de renflouer leurs stocks. Dans tous les cas, le don de sperme est présenté comme un moyen d'affirmer sa virilité, que ce soit en acceptant un sacrifice (figure du héros, du soldat, etc.) soit en sauvant une vie (comme le font les pompiers ou les secouristes).

D'une mentalité d'assiégé à l'autre – la nécessaire rénovation des « études de genre » ne se résume pas à une querelle de chapelles politiques


Le 3 novembre, Le Point publiait un article intitulé « Études de genre : confessions d'un homme dangereux ». Signé de l'historien canadien Christopher Dummitt, il a été réduit et traduit par mes soins, avant de passer entre les mains des équipes éditoriales du Point, qui se sont occupées de son édition et de sa mise en ligne dans le cadre d'un partenariat, débuté sur mon initiative en septembre 2018, avec le magazine australien Quillette. Christopher Dummitt, professeur associé en études canadiennes à l'université de Trent, y déroule sa « confession d'un socio-constructionniste », pour reprendre le titre choisi dans sa version originale et intégrale.

Le texte de Dummitt suit grosso modo deux lignes directrices. D'une part, le chercheur détaille ses mauvaises pratiques académiques, où l'égotisme, l'idéologie et l'activisme primaient sur la méthode et les données, le tout sans contrôle par des pairs eux-mêmes engagés des travaux hermétiques, endogames et circulaires. De l'autre, il déplore que bon nombre de ses collègues œuvrant dans le champ controversé des « études de genre » fassent toujours un si mauvais travail, avec des conséquences sociales et culturelles de plus en plus problématiques.

S'il est par définition inédit dans sa forme, l'article de Dummitt ne l'est pas dans son fond. L'effort de rénovation de cette partie des sciences sociales aussi lourdement militante qu'elle peut être rationnellement précaire est désormais assez ancien et, parce que la sphère d'influence des « études de genre » s'est considérablement élargie depuis leur venue au monde académique, les échos de ces appels récurrents à leur réforme débordent à intervalles réguliers dans l'espace du débat « profane ». Tel est le contexte de la tribune de Dummitt et si l'auteur fonde principalement son argumentation sur ses propres errements, il se propose aussi comme un « cas-témoin » d'un champ de recherches qui en est coutumier – une extrapolation, soit dit en passant, d'autant plus appuyée dans sa version originale.

La question est importante et loin de se résumer à une controverse d'ordre idéologique. Elle relève aussi (si ce n'est surtout) d'enjeux scientifiques, épistémologiques, culturels et même civilisationnels. Bien des critiques des « études de genre », à l'instar de Dummitt, ciblent ce champ de recherche parce qu'il est si « radical » qu'il va jusqu'à remettre en question l'objectivité de la méthode scientifique elle-même, jugée trahir une « construction sociale » camouflant des rapports de pouvoir, de domination et d'oppression. En d'autres termes, les « études de genre » ne se contentent pas de véhiculer des opinions avec lesquelles tout un chacun peut être ou ne pas être d'accord, elles reposent sur un rapport à la connaissance proprement délirant niant jusqu'à l'existence d'une réalité commune susceptible d'être universellement appréhendée par des outils rationnels. Ce sont des enjeux majeurs.

Malheureusement, depuis une semaine, ils semblent avoir été réduits à l'énième avatar du clivage droite-gauche, avec chaque extrémité du spectre faisant marcher à plein régime sa machine à biais pour plier le texte de Dummitt et le faire rentrer dans leur vision du monde comme dans un lit de Procuste.

Les hostilités ont commencé à droite avec une reprise de l'article au mieux légère, au pire, totalement déformée. Le cas le plus flagrant est celle de Valeurs Actuelles, relayée notamment par la Manif pour tous. Le titre choisi, « “J’ai honte, j’ai tout inventé de A à Z” », fait en effet croire à une citation qui n'est jamais dans le texte, en V.O. comme en V.F. En réalité, Dummitt déclare avoir honte de certaines parties de son livre sur l'histoire de la masculinité au Canada tiré de sa thèse et, du côté de « l'invention de A à Z », elle ne concerne que les liens logiques entre les données historiques issues des archives (étape fondamentale de son travail d’historien où Dummitt se dit « en terrain sûr ») et les interprétations qu'il en donnait, à savoir que la masculinité ne relèverait que d'une pure construction sociale alimentée par des rapports de domination et de pouvoir entre hommes et femmes, sans lien aucun, par exemple, avec des réalités biologiques. Scientifiquement parlant, la faute est déjà suffisamment grosse pour ne pas avoir besoin d'en rajouter. Mais Valeurs Actuelles a jugé bon de charger la mule et de publier des informations erronées, comme le fait que Dummitt serait « un des grands pontes » de « la théorie du genre » (formule qui ne désigne rien de précis) ou encore une « référence mondiale » de son champ de recherche. Ce que Dummitt ne dit, là non plus, jamais dans son texte, en précisant que sa stature de chercheur est relativement modeste, avec une réputation bornée peu ou prou au Canada. D'autres sites, journalistes et commentateurs ont fait cette même erreur, et les réseaux sociaux bruissent depuis de « droitards » n'en pouvant plus de joie d'exhiber « le cas Dummitt » comme une preuve accablante de leurs petites marottes et de leur mentalité d'assiégé.

Rebelote en miroir chez les « gauchistes ».

Le 7 novembre, Libération publiait un article dans sa rubrique CheckNews intitulé « Est-il vrai qu'un des “pères” des études de genre a admis que ce domaine des sciences sociales n'était pas sérieux ? ». Un article, là encore, qui laisse de côté toute la dimension scientifique, culturelle et même civilisationnelle des errements des études de genre exposés par Dummitt et d'autres pour ne se focaliser que sur l'idiotie d'une guéguerre entre méchants de droidroite et gentils de gôgauche.

Signé de Jacques Pezet, son titre reprend une question posée par un internaute à laquelle l'équipe de CheckNews a estimé bon de répondre, comme il est d'usage dans cette rubrique de « vérification de l'info ». Selon la présentation qu'en fait Jacques Pezet sur son compte Twitter, son article a vu le jour parce que « la presse de droite française » aurait voulu « décrédibiliser les études de genre en brandissant le repenti de ce qui semblait être une figure de pointe dans le domaine, qui dénonçait le manque de sérieux de ses pairs, guidés par l'idéologie ».

La « vérification de l'info » de Jacques Pezet cible donc la renommée présumée de Christopher Dummitt et, une fois attestée comme peu ou prou inexistante, le volet de la « décrédibilisation » coule de source : elle n'a pas lieu d'être. La méthode a de quoi laisser songeur tant elle confond erreur conséquente et, ici, inconséquente : que Dummitt soit ou non une « référence » des études de genre n'enlève rien à l'intérêt et à la portée de son exposé. S'il avait eu à « vérifier » le mea culpa d'une ex astrologue dans le Guardian dénonçant la dangerosité de son ancienne pratique, Jacques Pezet aurait-il considéré comme suffisant des messages d'Elizabeth Teissier ou de Françoise Hardy lui disant que Felicity Carter leur était inconnue au bataillon ? C'est pourtant sur une telle « logique » que CheckNews construit son « argumentation » pour laisser entendre que les aveux de Dummitt ne confesseraient rien d'autre qu'une querelle de chapelles politiques.

Une autre « vérification de l'info » aurait pu constater le décalage manifeste entre la source et sa reprise. Le phénomène est certes déplorable, mais des plus courants dans la presse, y compris « de gauche » – ce qui ne le rend pas moins déplorable, nous sommes d'accord. Mais là où je ne suis pas d'accord, c'est lorsqu'on entend amalgamer non seulement la source primaire et ses reprises biaisées et erronées – qu'elles soient du fait de rédactions ou de journalistes s'exprimant à titre privé sur Twitter et que CheckNews a le malheur d'avoir dans le pif – pour y déceler, semble-t-il, les indices d'un grand complot visant à saper les études de genre non pas pour des raisons scientifiques, mais idéologiques. Une nouvelle fois, on ne parle pas du sujet, mais de ses propres marottes et de sa propre mentalité d'assiégé.

Sauf qu'il y a encore plus grave dans l'article de CheckNews et je me limiterai à deux exemples. Le premier est la présentation que fait Jacques Pezet de Quillette – un soi-disant « site réactionnaire qui, sous couvert de liberté d’expression, va laisser le champ libre à un discours académique qui peut être racialiste, xénophobe, antiféministe ou transphobe ». En lien semblant sourcer cette affirmation comme venant du camp « de gauche », CheckNews oriente ses lecteurs vers RationalWiki. Sur ce même site, à la page Mali, on peut lire qu'avant « d'être colonisé par les grenouilles Français, le Mali était le siège d'un grand empire. Le seul truc vraiment cool là-bas, c'est qu'il y a plein de chèvres ». Est-ce là ce que pense « la gauche » du Mali ? Ou faut-il accorder à cette « définition » le même crédit qu'au chapelet d'anathèmes censé caractériser la ligne éditoriale de Quillette ?

Le second est la contextualisation que propose Jacques Pezet des débats sur le manque de scientificité des « études de genre » et de l'exemple qu'il donne des « trois Américains » ayant piégé en octobre 2018 des « revues scientifiques avec des articles canulars pour discréditer les études de genre ». Il commet ici deux erreurs supplémentaires. L'une est inconséquente – les trois auteurs de la série de canulars sont Helen Pluckrose (Britannique) et James Lindsay et Peter Boghossian (Américains) – et l'autre conséquente : le projet dit « Sokal au carré » ne visait pas à « discréditer les études de genre », mais en révéler les pires défaillances et en appeler à réformer en profondeur un champ de recherche parasité et corrompu par l'identitarisme, comme sont parasités et corrompus par cette même « intersecte » les mouvements libéraux de justice sociale parmi les plus essentiels de ces cinquante dernières années. Ce que, depuis la fuite de leur expérience dans la presse et son arrêt prématuré, Pluckrose, Lindsay et Boghossian n'ont cessé de répété en long, en large et en condensé.

Comme l'écrit sur Twitter Christopher Dummitt, « si certains à droite exagèrent mes propos et déforment mes arguments, la gauche les ignore totalement et se focalise sur des attaques ad hominem. Tout ce débat pour savoir qui serait le “père” des études de genre est idiot et sans intérêt. Le vrai problème, c'est que mon travail est conforme aux paramètres de ces disciplines. Et que les erreurs ou les sauts de logique que j'ai commis sont régulièrement commis par d'autres. »

Une autre de ces informations qui n'aura pas été vérifiée par CheckNews. Sans doute parce qu'elle n'avait pas été relayée par « la presse de droite » ?


Version originale de l'article paru dans Le Point le 12 novembre 2019

samedi 7 décembre 2019

La qualification du crime


Soigner une maladie exige d'en comprendre les causes. Les violences conjugales sont une pathologie affectant le plus petit organe du corps social, le couple.

Au stade où nous en sommes de l'histoire en forme d'auto-domestication de notre espèce, le couple est une communauté d'égaux où il n'est plus tolérable que l'un impose sa loi à l'autre. Les violences conjugales sont très durement sanctionnées par le droit, charpente civilisatrice s'il en est. Depuis un quart de siècle, en France, tuer son conjoint est un crime plus grave que de tuer son voisin. C'est logique, et c'est heureux.

Mais l'ouverture du « Grenelle des violences conjugales » a été l'occasion d'un étrange glissement sémantique traduisant un mauvais diagnostic posé sur la maladie qu'il entend traiter. Selon des figures féministes commentant ce dispositif, le Grenelle ne porterait pas sur les « violences conjugales », mais les « violences faites aux femmes ». De même, le terme de meurtre ou d'homicide conjugal a été largement remplacé par celui de « féminicide », qui met l'accent sur le sexe et le genre des victimes comme s'il s'agissait de la raison de leur mort tragique. Ce n'est pas le cas. Si les victimes des violences conjugales sont majoritairement des femmes, ces violences touchent aussi des hommes et surviennent dans des couples de même sexe, selon une fréquence au moins équivalente (et selon certaines études, supérieure) aux couples hétérosexuels. Les femmes tuées par un homme dans notre pays et de par le monde ne le sont pas parce qu'elles sont des femmes. Elles sont mortes parce qu'elles étaient épouse, compagne, convoitée sans envie réciproque de « faire couple », etc. Ce n'est donc pas leur identité ou leur nature qui a fait d'elles des victimes, mais leur statut.

En termes biologiques, les violences conjugales sont une forme extrême de « rétention de partenaire », soit toutes les tactiques permettant de préserver son succès reproducteur en ne perdant pas son compagnon d'accouplement. Ici, darwiniens et féministes radicales pourraient être sur la même longueur d'ondes : il en va d'un continuum entre la main que l'on serre quand on se promène dans rue et celle que l'on envoie dans la gueule. Ces stratégies ne sont pas équivalentes, mais elles visent un même objectif : contrôler et orienter la sexualité d'autrui à son profit en prévenant, punissant et palliant l'infidélité. Comme pour bien des phénomènes construits sur des fondations biologiques, ils surviennent et perdurent parce qu'ils émergent d'un « calcul » avantageux pour (les gènes de) leurs agents. Dans sa forme masculine, la rétention de partenaire répond à l'incertitude de paternité inhérente à la reproduction des mammifères placentaires. Les hommes ayant le plus à perdre en cas de tromperie, ils ont aussi le plus à gagner à l'éviter par tous les moyens, y compris létaux. Voici quelques traces* des racines évolutionnaires des violences conjugales : elles sont quasi exclusivement motivées par la jalousie, la courbe des risques suit celle de la fertilité féminine, les femmes y sont d'autant plus vulnérables qu'elles ne sont pas mariées avec leur agresseur, ont « recomposé » avec lui une famille avec leurs enfants « d'un premier lit » ou forment (en étant les plus jeunes) un couple à forte différence d'âge. Il ne s'agit en aucun cas de justifications, d'excuses ou d'une incitation à regarder ailleurs, seulement d'une étiologie que l'on ne peut ignorer pour avoir quelque espoir de prévenir et traiter le mal.

*d'autres sont consignées dans mon livre La domination masculine n'existe pas (Éditions Anne Carrière)


Version originale de l'éditorial parue dans Le Point le 12 septembre 2019

Interview "Nouvelles féministes"

J'ai été interviewée à la rentrée 2019 par un étudiant en journalisme préparant un dossier sur les "Nouvelles féministes", voici ses questions et mes réponses :



On voit émerger depuis plusieurs années, un militantisme féministe toujours plus actif sur internet. Comment le décririez-vous ?
Les réseaux sociaux ont été une aubaine pour les activistes et la militance en général, les féministes ne sont pas une exception. Leurs modalités d'action ne sont pas non plus spécifiques, il s'agit de trouver des messages simples et de les répéter ad nauseam. De ne pas véhiculer des arguments, des outils pour la pensée, l'échange, le dialogue, mais des éléments de langage et du débat préfabriqué. Ce n'est pas un monde, ce ne sont pas des codes qui m'intéressent.


Comment internet a t-il (ou non) participer au renouvellement des idées féministes ?
Je ne vois pas de renouvellement, mais une sorte d'éternel retour du pire. Les « débats » qui semblent aujourd'hui hyper « actuels » sur l'écriture inclusive, les prétendues attaques contre la « dignité » féminine dans l'art / la publicité ou la soi-disant « invisibilisation » du clitoris, on les entendait déjà chez les suffragettes ou sur les campus nord-américains des années 1960 et 1970. La seule différence, à mon sens, avec des époques antérieures, c'est l'ampleur qu'a pris la propagande. Sa maintreamisation. Si les réseaux sociaux y sont pour quelque chose, c'est dans le sens où ils offrent aux journalistes une réserve quasi infinie de contenus très faciles et économiques à produire en masse, avec un taux de viralité souvent assez élevé.


Quelles sont les courants dominants qui s’expriment sur internet ?
Ce sont les mêmes courants dominants que partout ailleurs. Du victimaire, du constructionnisme, de la théorie du complot à peine déguisée en lutte contre le grand Satan patriarcal, sans compter l'émergence d'un courant anti-science et anti-raison gravitant autour d'une valorisation de la figure de la sorcière. On voudrait faire passer les femmes pour des décérébrées, réactiver les pires clichés misogynes, on ne s'y prendrait pas autrement. C'est navrant.


Quelle vision du féminisme défendez-vous de vôtre côté ?
Pour tout vous dire, vous tombez à une période où j'ai de moins en moins envie de défendre quoi que ce soit en général et un quelconque féminisme en particulier. La profonde bêtise de bien des débats estampillés « féministes » m'épuise et je n'aime pas être épuisée. Mon prochain livre n'en parle quasiment pas. Il est bien possible que le suivant n'en parle pas du tout. Avant d'être féministe – c’est-à-dire de défendre une égalité en droits absolue des hommes et des femmes – je suis pacifiste et rationaliste. Le féminisme que je soutiens étaye la concorde civile et s'intègre dans une vision rationnelle du monde. Celui que je critique sème des graines de guerre civile et se gave d'obscurantisme.


Que pensez-vous des pratiques militantes telles que le « public shaming » ?
Beaucoup de mal. Comme de l'ostracisme en général, dont le public shaming n'est qu'un échantillon. Dans son dernier livre, Dominion, Tom Holland voit dans le féminisme dénonciateur un avatar d'une antique culture chrétienne et son argumentation est très convaincante. Le tour profondément religieux que prend le féminisme depuis plusieurs années n'est pas à sous-estimer, il me semble. Et c'est d'autant plus cocasse que « la sorcière » soit désormais une figure tutélaire, car personne n'est meilleure en « chasse aux sorcières » qu'une féministe des réseaux sociaux...

mardi 26 novembre 2019

La chasse à la pub sexiste est absurde


Les publicités sexistes n'ont plus droit de cité au Royaume-Uni. Depuis le 14 juin, l'organisme chargé du contrôle des publicités diffusées dans les médias traditionnels et numériques, l'ASA, traque et censure tout contenu véhiculant des « stéréotypes de genre potentiellement dommageables ». Parmi les représentations hors-la-loi, le shérif des réclames cite la ménagère jonglant entre les lessives et l'aspirateur pendant que son mari n'en fout pas une ou le businessman en pleine bouffée de panique devant un paquet de couches. Selon l'ASA, ces directives sont issues d'un rapport, publié en juillet 2017, riche en « preuves suggérant que des stéréotypes nuisibles peuvent restreindre les choix, les aspirations et les opportunités des enfants, adolescents et adultes, et que ces stéréotypes peuvent être renforcés par certaines publicités pour contribuer aux inégalités de résultats liées au genre dans la société ».


Ce champ lexical délicieusement bureaucratique où l'on frémit face aux méchants stéréotypes, aux opportunités cadenassées et à la bigarrure des existences est issu d'une littérature académique et militante où les « preuves » sont en réalité aussi fragiles que sont fortes les contraintes qu'elles motivent. Soit la merveilleuse recette d'une usine à gaz aux coûts d'exécution inversement proportionnels à son efficacité, et donc à l'assentiment qu'elle est à même de susciter.

La règle est aussi élémentaire que trop souvent ignorée : avant de prendre des mesures liberticides et, par définition, susceptibles d'être froidement accueillies, il convient de démontrer de manière robuste qu'elles apporteront des bénéfices importants à une grande partie de la population, tant elles correspondent à des problèmes dont la réalité, l'ampleur et la gravité en justifieront les coûts, les contraintes et les contrôles.

Il en va d'ailleurs d'un aspect assez peu étudié de l'actuelle crise des populismes : elle est aussi alimentée par une contestation de plus en plus forte des bureaucraties nationales et supranationales qui ne sont plus perçues comme vectrices de gains existentiels concrets. Comme si leur autorité suivait la loi des rendements décroissants, avec des mesures toujours plus lourdes et des bénéfices toujours plus ténus. Là où la situation est la plus explosive, c'est lorsque les contraintes désignent une partie de la population comme les adversaires du bon comportement, de la bonne pensée, de la bonne marche en avant. À ce titre, elles sont ressenties comme des leçons de morale et de maintien, et sont violemment rejetées.

La principale assise théorique de la chasse à la pub sexiste est la « menace du stéréotype » qui, pour la résumer, énonce que les préjugés auraient une action auto-handicapante sur les individus – c'est l'idée qu'un même exercice serait plus ou moins bien réussi par des filles selon qu'il est présenté comme du « dessin » ou de la « géométrie » parce que « la société » pousse les petites filles à douter de leurs compétences mathématiques et, en fin de compte, les empêche de devenir astronautes. Sauf qu'à l'heure où les sciences humaines et biomédicales sont en pleine crise de la reproductibilité, la faiblesse de cette théorie ne cesse d'être dénoncée par les experts.

En d'autres termes, la censure que met en œuvre l'ASA repose sur un château de sable scientifique. Le pire dans l'histoire ? Que les censeurs n'ont même pas consulté le rapport qu'ils prétendent exploiter car on peut y lire : « Concernant l'origine des différences genrées, il n'existe aucun consensus scientifique et elles sont probablement le fruit d'une combinaison de facteurs innés et culturels. La littérature n'est pas concluante sur le rôle que joue la publicité dans la construction ou le renforcement des stéréotypes de genre comme dans les comportements genrés stéréotypés ». À moins qu'ils n'aient choisi de l'ignorer et de suivre la voie de l'ingénierie sociale, aussi idéologiquement biaisée que socialement incendiaire.

Version originale de l'éditorial paru dans Le Point le 15 juillet 2019

jeudi 4 juillet 2019

Chronique "Peggy la science", in Causeur n°68 (mai 2019)



Chez les Indiens Kogi de Colombie, le mythe de la création des sexes n'est pas une affaire de côte mal taillée mais de poil pubien fertile. C'est lorsque la Mère primordiale s'arracha un poil de chatte pour le planter au mitan d'un corps agame que ce dernier se vit pousser un pénis – et que l'humanité fut divisée en hommes et femmes. L'histoire peut être cocasse, mais elle révèle surtout combien l'importance accordée à la toison pubienne est loin de se limiter à l'époque contemporaine. Contestant l'idée que le défrichage des bas morceaux serait une invention aussi occidentale que récente, et uniquement fruit des « injonctions » d'une société hypnotisée par les films de boules et les marchands du temple cosmétique, Lyndsey K. Craig et Peter B. Gray, anthropologues à l'université du Nevada, ont décidé de mener la première analyse « systématique et interculturelle » de l'épilation pubienne. Leur étude exploite des « données descriptives » portant sur 72 cultures disséminées de par le monde et les époques – pour des publications courant de 1894 à 2001. Il en ressort que la pratique est bien universelle et ne peut être exclusivement expliquée par la publicité et la pornographie de masse, vu qu'aucune des sociétés pré-industrielles étudiées n'y avait accès. Pour ces maillots primitifs, la technique de choix est l'extraction manuelle – avec divers ersatz de pinces à épiler, comme les Indiens Tapirapé qui se servent de coquilles de palourdes ou les Selknams de la Terre de Feu (aujourd'hui disparus) qui s'arrachaient les poils avec les doigts et une mixture de cendres. Craig et Gray montrent par ailleurs que si les femmes sont les premières concernées, les hommes ne sont pas en reste, tant il n'est pas rare que le débroussaillage soit intégré dans un rituel marital marquant l'entrée à la fois dans l'âge adulte et la vie sexuelle. La motivation numéro un est d'ordre hygiénique – comme chez les Ila (Afrique australe) où les femmes craignent que leurs poils ne piquent le pénis de leur partenaire et l'infectent. Ce qui fait dire aux chercheurs que l'épilation intime relève d'une évolution bioculturelle et que l'entretien de la toison pubienne, où la dégradation des protéines, lipides, acides gras et stéroïdes secrétés par les glandes sudoripares produit un fumet variant au gré de l'état reproductif, est avant tout un signal d'activité et de réceptivité sexuelles sur lequel le complexe playboyo-esthétique n'a fait que capitaliser depuis quelques siècles.


Christopher Hitchens, après Sigmund Freud, en parlait comme du « narcissisme des petites différences » – le fait que les ennemis les plus jurés ont toutes les chances de se ressembler énormément. L'étude de Jan-Willem van Prooijen et André P. M. Krouwel, chercheurs en psychologie expérimentale et en sciences politiques à l'université libre d'Amsterdam, confirme la conjecture en montrant que quatre caractéristiques psychologiques unissent les extrémistes de gauche et de droite. La première est une détresse intellectuelle – un sentiment de « perte de repères », d'incertitude, voire d'angoisse – qui agit comme un terreau à radicalité par la quête d'une cause susceptible de redonner du muscle à une estime de soi raplapla. Par exemple, et par rapport aux modérés, les extrémistes disent souvent avoir peur pour leur avenir économique et expriment beaucoup de méfiance vis-à-vis des institutions, notamment gouvernementales. La seconde, découlant de la première, est un « simplisme cognitif » ou un goût prononcé pour le manichéisme, les solutions en noir et blanc et tout ce qui semble clarifier un « environnement social complexe via un ensemble d'hypothèses simples rendant le monde plus compréhensible ». La troisième est un excès de confiance et un sentiment de supériorité idéologique (« j'ai raison et pas toi ») sur tout un tas de sujets allant de la sécurité sociale à l'immigration en passant par la discrimination positive. Une tendance corroborée par des tests vides de toute saveur partisane et qui s'assortit d'une plus grande propension au biais de confirmation. La dernière est un penchant prononcé pour l'intolérance et le dogmatisme – et le fait de voir ses « jugements moraux comme des absolus reflétant une vérité simple et universelle ». Le tout, alertent les chercheurs, étant une formidable recette de castagne entre groupes persuadés de n'avoir rien à voir les uns avec les autres et tout à gagner de l'élimination de leurs « antagonistes ».


À l'heure où la saison du rhume des foins et de la montée de sève bat son plein, une étude publiée quelques jours avant l'équinoxe de printemps a de quoi laisser songeur quant à la précarité de nos préférences amoureuses. Menée par Kathryn M. Lenz (université de l'Ohio) et ses collègues, cette étude établit un lien solide entre réaction allergique et sexuation du cerveau : chez les rats, les femelles ayant été exposées à un allergène durant leur gestation donnent naissance à des petits qui, toute leur vie, auront des comportements sexuels « atypiques ». En d'autres termes, les femelles nées de mères ayant connu l'équivalent murin d'une grosse crise d'asthme se comporteront comme des mâles. De fait, cet effet d' « inversion » est bien plus fort chez les femelles, qui passeront le plus clair de leurs journées à vouloir grimper leurs petites copines et à se transformer en folles du cul à la moindre odeur féminine dans les parages. L'action de l'allergie maternelle sur le développement sexuel de la progéniture est aussi détectable au niveau cellulaire dans le système nerveux des bestioles. Notamment, les filles de mères allergiques auront une zone du cerveau (l'aire préoptique, connue pour réguler la motivation sexuelle des mâles) plus riche en synapses qu'à l'accoutumée. Mais si le changement se fait en miroir chez les mâles, il ne se traduit chez eux que par un moindre intérêt pour la gaudriole, sans coming-out à prévoir.

Quand l'université devient tribunal


Sur les campus de l'anglosphère, les profs ont la trouille. Dans un mélange de consumérisme étudiant, d'emploi académique précaire et de pleutrerie administrative mal camouflée en bienveillance « pastorale », l'ambiance est radioactive. Les élèves peuvent accuser leurs enseignants d'à peu près n'importe quoi et, dans les procédures disciplinaires kafkaïennes qui en découlent, ces derniers n'ont quasiment aucun moyen de se défendre sans bousiller leur carrière et leur santé. Récemment, j'apprenais qu'un professeur new-yorkais était sous le coup d'une plainte pour violation du Titre IX (la législation fédérale sanctionnant les discriminations sexuelles dans les établissements recevant des subsides publics) à cause de deux « crimes » perpétrés dans ses cours de psychologie : avoir parlé de « sexualité féminine » et indiqué que l'anorexie touchait davantage les femmes blanches que les noires. Soit une expression anodine et une réalité scientifique pouvant d'ailleurs s'étendre à tous les troubles du comportement alimentaire. Dans le monde universitaire américain, l'hubris fragiliste de la « culture de la victimisation » est désormais telle que des enseignants sont admonestés pour avoir voulu transmettre leur savoir, la raison d'être de leur travail.

Le 28 mai, une tribune publiée dans The Atlantic dénonçait les périls que ce climat fait peser sur la science et ceux qui l'ignorent. Luana Maroja, professeure de biologie au Williams College et directrice de son programme de biochimie, y détaille comment des faits scientifiques sont victimes de la même censure qui occulte des opinions politiques ou des expressions artistiques jugées offensantes par des étudiants toujours plus avancés dans leur métamorphose en gardes rouges maoïstes. Après avoir banni la formule « femme enceinte » (remplacée par « humain enceint ») et interdit (ou voulu interdire) des pièces de théâtre jugées « racistes » (mais néanmoins écrites par des Afro-Américains), des élèves en viennent à ne plus vouloir entendre parler de QI, d'héritabilité (le degré de transmission génétique d'un trait, physiologique ou comportemental, entre un parent et sa progéniture) et de sélection de parentèle (une des plus grandes avancées de la théorie darwinienne au XXe siècle, permettant notamment de comprendre la coopération et l'altruisme dans le monde animal). Entre autres justifications de leur « dénialisme biologique », les étudiants prétendent que le QI a été inventé pour ostraciser des minorités, que l'héritabilité est un mythe et que la sélection de parentèle légitime le népotisme de Trump. Trois contre-vérités, mais si Maroja cède aux griefs de ses étudiants – ou se retrouve face à une administration acceptant de leur caresser la susceptibilité dans le sens du poil – comment s'y prendra-t-elle pour les sortir de l'erreur si la simple mention de ces phénomènes devient un sacrilège ?

Il y a deux ans, presque jour pour jour, des étudiants d'Evergreen, une autre université d'arts libéraux américaine, patrouillaient sur leur campus armés de battes de base-ball à la recherche d'un professeur de biologie, Bret Weinstein, coupable à leurs yeux de racisme pour avoir critiqué le bien-fondé d'une journée d'exclusion des Blancs. Dans le Wall Street Journal, son épouse Heather Heying, elle aussi biologiste, allait dénoncer une « attaque contre les valeurs des Lumières : la raison, le questionnement et le dissentiment. Les extrémistes de gauche en ont après la science. Pourquoi ? Parce que la science recherche la vérité et que la vérité n'est pas toujours convenable ». En écho au célèbre poème de Martin Niemöller déporté en 1937, Heying intitulait sa tribune : « D'abord ils sont venus chercher les biologistes ».

L'analogie n'est pas exagérée, car vouloir faire taire un enseignant et se boucher les yeux et les oreilles face à des faits qui nous « outragent » est un carburant à ignorance. Une lacune où germent les despotes et prospèrent les tortionnaires.



dimanche 30 juin 2019

Interview avec Nancy Giampolo pour Clarin (Argentine)


Why do you ensure that the new feminism is puritanical and retrograde?
A prostitute and friend of mine once said to me that feminism was a great idea until it came to power. I think it's a good summary of what I'm concerned about in contemporary mainstream feminism. Its main goal is not how to free women or assure the gender equality but to rule and maintain its status. And the thing is that fear has always been a great tool of power – if you make people afraid, they are more prone to obey. Since my first book in 2009, I see mainstream feminism as one of the most blatant proof of the failure of sexual revolution, which was not, in theory, only a sexual liberation (you are free to fuck whoever and whenever you want) but also a liberation from sex (sex as no burden to the soul, especially for women). But with mainstream feminism, the « stain » of sex has never been so salient – in the old days, we punished « bad » women (a stigma that remains with prostitutes), now we punish « bad » men, but the motto is the same : no soul can be freed from the burden of sex. #Metoo is very exemplar of that trend I saw growing on the feminist blogosphere since decades : our first « silence breaker » in France was Sandra Müller, a journalist who said she was sucked into a « spatio-temporal abyss » because a man told her he wanted to make her come all night – with no threat whatsoever and the guy apologized the day after the incident (Müller now faces defamation charges). What message do we convey when we say this ? That a sexual comment has the power to annihilate you ? It's very victorian – women are delicate flowers who have to be put under glass because the world is full of dangers for their « purity ». And it's an old and sorry trick.


In your view, what are the main points that the new feminism uses to undertake "witch hunts"?
Again, a politics of fear. The day after our manifest, some mainstream feminists wrote a counter- letter to accuse us to be defenders of rapists and paedophiles. A former Minister of Women's Rights even said on a very popular radio show that our letter was an excuse to rape in fancy clothes. That's text-book agit-prop : obscure the facts with fear, make people react and not think. Dig trenches between friends and foes, against which everything is allowed. Here, we found again the « stain », the defilement logic : your « ennemies » are not people, they are existential threats, so they must be sought and destroyed.


What is the position the manifesto signers have regarding the sorority concept and the idea that a woman who claims to have been harassed could never lie?
I can't speak for all the signatories, I only speak for me. To me, sorority displays the religious (or "mystic" as Bertrand Russell said) nature of the feminism I despise. When you don't want to understand, let alone change, reality, but to build cults, tribes, ministries where you stay among clones and hunt the heretics. For that, you need a dogma and a gospel - the utopia of the sorority is one of these unfalsifiable categories. And its goes hand in hand with the « believe all victims » mantra, as women were one big and monolithic category of pure angels absolutely devoid of bad intentions. People can lie about being dead to fool the police or insurances, but no woman can lie about being « inappropriately » touched or talked ? Give me a break ! It's a simple law of supply and demand – when victimhood becomes a status currency, you have all the incentives of the world for lying about being one. And now's the time. The backlash will be ugly, but sadly predictible.


What do you think would be truly empowering for a Western woman today?
The same as ever : to have the means to sustain your own existence. Don't depend on anyone and the rest will follow. And as a rationalist feminist, I will add Nullius in verba : Take nobody's word for it. Always check facts and practice critical thinking, as the search for the truth is the best venture ever, whether or not you have a vagina.


Version originale de l'interview parue dans Clarin, le 30 juin 2019