mardi 8 juillet 2014

Au nord

La maison est un sujet connu, quasiment élimé de l'art et de la littérature. Avec ses murs où résonnent les souvenirs ancrés dans la sécurité du tangible, les existences passées au gré des héritages et des habitudes, elle offre une résistance en dur à la marche des temps à jamais finis, à leur effacement souverain et tragique. La maison en deviendrait presque un concept portant à bout de planches une réminiscence immédiate, concrète, infaillible, et c'est ainsi qu'une certaine nostalgie, bien souvent sans le vouloir, peut se déclencher face aux édifices, aux lieux de vie censés pallier le mortel, la dissolution, et les rendre un peu plus confortables. Comme pour panser les cicatrices, mettre du sucre sur les plaies, faire office de petit réservoir à présent, solidifier la fuite.

Mais les maisons des pays baltes et du nord de l'Europe photographiées par Natacha Nikouline prennent le trope et l'essorent jusqu'au trognon. A l'image du reste de son travail, il n'y est question que de désincarnation, de jeu froid avec les attendus, de repères qui se dévissent et marchent sur la tête – ou, plus précisément, qui prennent un chemin se dessinant à mesure qu'on y pose les pieds, l'un après l'autre. Ce qu'on croyait connaître se révèle faux, illusoire, truqué, comme autant d'impossibilités déformées par le biais de subtils effets de bascule et de décentrement. On pense reconnaître, mais on ne reconnaît rien, on n'a jamais été là, car là n'a jamais existé. Il n'y a même pas de tristesse ou de regrets, il n'y aurait, à peine, qu'un vide, le contraire achevé de l'habitation.

Une étrange sensation d'intimité aux fondations fantômes. Comme est familière, sans doute, l'absence de mémoire propre aux déracinés. 


Texte d'accompagnement de la série photographique Nocturnes, de Natacha Nikouline

Le plat de résistance

Il y a des familles que l'Histoire heurte de plein fouet. La [s]ienne en fait partie.

Ma grand-mère paternelle s'appelait Bakhrouchine, elle descendait d'une longue lignée de kouptsi, l'élite marchande de Moscou. Ce nom, vous pouvez encore aujourd'hui le retrouver un peu partout dans la capitale russe, au musée du théâtre par exemple, fondé par l'un de mes aïeuls. C'est que cette famille n'a jamais été de celles qui s’assoient sur leur tas d'or et décident de le faire fructifier dans leur coin et pour leurs seuls héritiers : les Bakhrouchine reversaient plus de la moitié de leurs bénéfices à la ville de Moscou. La chose avait valeur de tradition. Ils ont ainsi contribué au financement d'hôpitaux, d'immeubles, joué les mécènes des arts et du spectacle...

Une machinerie qui s'enraye avec la Révolution de 1917, quand les porteurs de ce nom deviennent officiellement des traîtres, des nuisibles, des purgeables. Il y a eu des déportations, des travaux forcés, le Goulag, des disparitions à la pelle derrière les hauts murs de la Loubianka. En 1922, ma grand-mère, Lydia, est poussée à la fuite. Après un difficile périple en Europe, elle s'installe en France en 1926. C'est là que mon père est né, que je suis née, comme tant d'autres enfants et petits-enfants d'immigrés, bercés de loin en loin par un récit qui prend à bien des égards des allures de légende.

En 1994, à Moscou, la récente chute de l'URSS permet un grand rassemblement familial. Mais le raout ressemble davantage à un ramassage de pots cassés : à part du côté des exilés et des jeunes générations, il n'y a quasiment que des femmes – la plupart des hommes restés de gré ou de force en Russie soviétique ont payé de leur vie les caprices d'une idéologie funeste qui souhaitait le bien de tous, sauf de tous ceux dont elle ne souhaitait pas. C'est à l'occasion de cet inventaire de survivants que mon père fait la connaissance d'une autre Natacha, Natacha Sougak, une cousine née en 1923. C'est elle la messagère de la recette présentée ici, la preuve qu'on peut trouver non seulement le bonheur dans les petites choses du quotidien, mais aussi la résistance, une volonté farouche de vivre quand d'autres en ont décidé autrement.

En 2011, j'ai décidé à mon tour de me rendre en Russie, avec en tête l'idée de rencontrer cette femme, encore âprement solide du haut de ses quatre-vingt-huit ans. C'était la première fois de ma vie que je visitais ce pays, Moscou, avec comme projet de documenter la cuisine de mes ancêtres russes, de rassembler toutes ces recettes transmises à travers les époques et malgré les épreuves. Sans un moment d'hésitation, Natacha Sougak passa aussitôt en cuisine pour me préparer un gâteau qu'elle allait me servir dans un trésor : les quelques pièces de vaisselle familiale qu'elle avait réussi à soustraire au délire totalitaire. Un confiturier en cristal et une assiette, simplement rehaussée d'initiales, appartenant à un trousseau vieux de plus d'un siècle et demi. De quand date cette recette ? Natacha était incapable de le dire d'ailleurs le gâteau n'a pas vraiment de nom , mais elle demeurait persuadée d'une chose : la recette remonte bien avant la Révolution d'Octobre, tant elle est emblématique de la famille Bakhrouchine, de sa volonté de ne jamais se vautrer dans le faste et le luxe, de ne pas outrepasser l'essentiel, de toujours préférer la simplicité...

Mais ce gâteau de restes, d’accommodement de résidus est aussi, à l'évidence, comme un décalque culinaire de temps bien souvent sombres. Comme si on pouvait y goûter les petites combines, la survie coûte que coûte, l'amélioration de l'ordinaire – un ordinaire qui, pendant de longues décennies, fut synonyme de représailles collectives contre votre arbre généalogique. Ce gâteau sans nom est un dessert de fête, mais aussi une douceur vers laquelle, dans les pires moments de leur existence, Natacha Sougak et tant de membres de ma famille sont inlassablement revenus. C'est un gâteau-pilier, une recette-consolation. Un gâteau rempli de liesses et de peines, de drames et d'espoirs. Et en cela, il est universel, en plus d'être absolument délicieux.

Texte paru dans Noor - Revue pour un Islam des Lumières (n°2, janvier 2014), en accompagnement de photographies de Natacha Nikouline

mardi 17 juin 2014

Et bientôt tu passeras à autre chose

Bien sûr, on les a lues les histoires de hordes folles, les voisins de la veille qui se retournent contre les mêmes à qui ils disaient poliment bonjour dans la cage d'escalier, les couverts de famille qu'on retrouve chez une autre au retour du calvaire, les communautés tellement soudées qu'on ne comprend pas comment on en est « arrivé là », à se dépiauter à la machette à peine les consignes dictées à la radio, et encore et encore.

On les a tous sur le bout de la cervelle, des doigts, de la langue, on se dit qu'il faut des circonstances exceptionnelles pour que cela explose, des crises. On se dit que ça n'arrivera pas « chez nous », qu'on a évolué, que c'est une histoire de sauvages, une histoire de passé, qu'on a appris.

« Chez moi », la seule chose qu'on a appris, la seule chose qui se transmet, c'est qu'il ne faut rien transmettre – le sous-entendu étant que la vraie liberté consiste à savoir se cacher, se dissimuler, se fondre. L'intégration, paraît-il. Une autre variante de cette « éducation », c'est qu'il n'y a aucune confiance à céder à tes congénères, rien à en espérer et rien qui ne doive t'étonner. Qu'il n'y aura toujours qu'une seconde entre le moment où tu ne t'y attendais pas et celui où on te fait comprendre à coup de pioche, de pelle ou de fourche que tu étais, quand même, encore un peu trop visible. Savoir que rien n'est exceptionnel, circonstanciel, qu'il n'y a pas eu de provocation ou de goutte qui a fait déborder le vase. Que ça a été et que c'est toujours là, que des fois ça s'endort, mais que ça ne meurt pas.

Aujourd'hui, peut-être que notre « civilisation » nous incite simplement à attendre des exceptions, des excuses et des circonstances pour exprimer ce besoin multi-millénaire de se taper sur la gueule. Tant qu'on ne le comprendra pas, tant qu'on ne l'analysera pas, tant qu'on continuera à trouver un tant soit peu positif et valorisant de faire des catégories de pour et de contre, d'avec moi et d'anti, d'ami et d'ennemi, il pourra tranquillement s'en donner à cœur joie.

jeudi 25 avril 2013

La mémoire immédiate

Très petit enfant, j’aimais la sieste des jours d’été, peu après le repas de midi. Je ne dormais pas. La chambre était grande et fraîche. On avait fermé les persiennes. De l’autre côté de la fenêtre, c’était le jardin ; un grand marronnier touchait presque les vitres. Ces après-midi éclatantes de soleil devenaient, à travers ce feuillage palmé et derrière ces persiennes métalliques, des nuits étranges et brèves, où les pénombres étaient traversées d’éclats discrets. Cela diffusait de partout, imperceptiblement. Un moment d’accoutumance et, sur l’arête d’une commode, un bois de lit, un pli de rideau, une rainure de parquet jaillissait, timide et droite, la lumière. Ces lignes incompréhensibles faisaient apparaître un autre monde, où les objets familiers tombaient dans un crépuscule naïf, tandis que s’avançaient peu à peu des univers anonymes et brisés, géométriques et vibrants de moîteurs.

Même si on détestait les siestes, on a vu cela, tout petit. D’ailleurs, on ne savait rien voir d’autre. Le monde était limpidement inhabité et, au moindre regard de trop, il laissait apercevoir quels déserts sensibles le composaient.

Les gens qui contemplent des photos de famille ou d’amis et qui paraissent s’en émouvoir, ceux qui caressent un vieil objet, ceux qui visitent les lieux de leur enfance m’étonnent. Nos images vraiment vécues ne sont pas là. Elles commencent quand toute signification cède, s’éloigne, s’abolit. Le ciment d’un seuil anonyme, les voltes d’un escalier silencieux, l’angle de deux murs, accentué d’une lumière impassible, qui tranche à peine sur les murailles ouatées d’une chambre, sont comme la permanence ou la naissance instantanée de cette autre mémoire. Vieillard, moribond, tandis qu’on commencera de suffoquer dans un lit au fond d’une pièce obscure, on ne verra plus rien que ce présent intangible, ces clartés linéaires et abstraites, ces pénombres véhémentes qu’on avait découvertes, si longtemps plus tôt, lorsque, ces vieux beaux jours, on atteignait doucement l’enfance dans une chambre aux volets clos sur l’été.

C’est la beauté et la douleur des espaces qui se construisent sans nous. À la fois nous les ignorons et nous sentons leur être ; plutôt nous le reconnaissons, manifeste dès que le nôtre se sépare des objets, des personnes, des parcours dont il se meublait. À côté des spectacles que nous créons à notre usage, et qui s’épuisent tout entiers dans notre effort de les vivre, il y a, toujours certaine, l’évidence d’un monde inhumain qui n’a nul besoin de ce théâtre, et qui parle sourdement d’infini. De longues années après les choses qu’on a vécues, ce qui les réveille, ce qui nous piège à un souvenir quand nous nous croyions libérés de toute souffrance de la mémoire, ce n’est donc pas un portrait, un récit, une vieille lettre, mais ces apparitions de formes nues – rai de lumière le long d’une porte qui bâille, silhouette qui disparaît au détour d’une maison, le soir, éclat, profond d’un noir absolu, des lignes qui composent l’intérieur des solides où nous habitons, ici, chez nous, là où nous ne regardons pas, et qui semblent autant de signes immatériels et durs d’une solitude que nous ne regardons pas non plus.

Qui étions-nous vraiment, l’instant où nous avons d’abord vu ces ombres, esquissées derrière nos ombres de bonheur ou de drame, nos illusions d’événements, notre désir des quelques êtres que nous avions fugitivement réussi à rapprocher de nous ? Nul autre que le spectateur figé d’une réalité qui, sans ces fantômes pour danser devant elle, nous serait restée invisible parce qu’intolérable : ce dehors froid des choses sans devenir.

Et c’est ce qui reste du passé dans une mémoire qui néglige les colifichets et les scénarios. À peine quelques passages, devenus illisibles ; à peine quelques visages flous, raturés, flottant dans l’immobilité triste du souvenir. Puis une infinité de nostalgies muettes que ressuscite un coin de ciel blanc, un panneau de bois sans caractère, bizarre au fond d’un jardin sale, une ficelle qui pend d’un poteau – et cette seconde entre deux vies où l’on pénètre dans une pièce avant d’y allumer.

Alors il n’y a pas que ce réel. Celui des choses que notre regard avait cru éviter – mais qui ont absorbé incompréhensiblement l’essentiel des actes que nous jouions devant elles. Contre notre gré, elles nous rendront à jamais solidaires de notre vérité dans chaque minute où nous les subirons, et à travers le temps, et par la seule contrainte de cette présence continuée de ce que nous n’avons pas choisi de rendre présent tandis que nous prétendions créer quelque chose. Nos créations n’ont pas su peupler les lieux, le temps où nous étions, elles n’ont laissé qu’ennui, bibelots, vieux mal, lambeaux inconsistants. Rien à revivre dans ce que nous avons tenté de vivre – tout à revivre, au contraire, dans ces déserts qui nous faisaient détourner les yeux.

Savoir cela peut inspirer une exigence : contempler cet autre présent, immémorial et cruel, à côté du nôtre. Le vrai monde, où plus rien n’est en scène. Tout s’y engloutit des pauvres sources de vie que nous nous efforçons d’être. Ici l’on est perdu, dans l’insupportable plénitude des lignes qui ne délimitent que des absences de nous. S’imposer pourtant cet écart. Et se reconnaître en ces toiles vides contre lesquelles s’élevaient les misérables magies de ce que nous croyions réel, et l’être cendreux des chairs qui ne s’incarnent plus. Comme si leur apparition n’avait exprimé que cette absence et, inlassablement, désigné l’inhumain douloureux du trop humain que nous portons en nous, et qui n’est autre que la mort.



Tony Duvert, Hastaire : la mémoire immédiate, 1977

mardi 12 février 2013

Sans être adulte


Il y a toujours cette facilité dans les conseils, et même dans le ton de voix de ceux qui n'ont pas besoin de travailler pour vivre. Pas besoin de gagner leur vie, s'entend. Mais c'est une facilité de non-dits, de sous-entendus.

Comme cet homme que j'aime beaucoup (à la folie) et qui raconte qu'au final, ce n'est pas difficile de quitter la vie, à comprendre comme le rythme imposé des tâches rémunérées. Expliquer qu'on peut subvenir à ses besoins si on les diminue, si on restreint le stock de ses envies marchandes. Bien sûr, évidemment, quand on a comme lui une énorme propriété de famille, et les rentes d'héritage qui vont avec.

Comme cette femme, que j'aime aussi (passionnément) et qui s'amuse de ne pas me voir voyager plus souvent. Pourquoi je ne fais pas ça, c'est vrai : il y a tant de choses à apprendre de New York et de Singapour. Des villes qu'elle a visitées en tant que femme de, avec la prostitution conjugale et les indemnités qui vont avec. Au final, c'est peut-être toujours sur la liberté qu'on rogne pour augmenter sa part de sécurité.

Et je déteste l'aigreur – involontaire, incontrôlable – que je sens monter en moi lorsque je suis en leur compagnie. C'est un terme qui porte d'ailleurs une métaphore vraiment pertinente : le sentiment acidifie, rogne sur ce que je peux/pouvais ressentir de telle ou telle personne, quand ma situation financière était un peu moins tragique. En gros, quand je dépendais bien plus largement de mes parents. La liberté, la sécurité, on y revient.

Alors je travaille, évidement, je turbine. Je prends mission alimentaire sur mission alimentaire. Et c'est bien simple : toute mon existence semble désormais tournée vers le remplissage de mon frigo. Le paiement de mon loyer, de mon chauffage, de mon électricité, de mon essence, de mes charges sociales. Comme tout le monde oui, c'est bien ça le pire.

Parfois, j'ai peur de lire, par crainte de trop mordre sur le petit calendrier organisationnel que je me forge depuis le passage de la nouvelle année : tous les soirs, pour le lendemain, et tous les week-ends pour la semaine qui vient. J'évite aussi de répondre aux mails qui pourraient me lancer sur telle ou telle entreprise « de long-terme » : comprendre, pas immédiatement rémunératrices, si elles le sont un jour. Je me complais dans des loisirs légers pour la tête (qui ne risquent pas de me susciter une inspiration trop chronophage) : des visionnages de blockbusters, de séries, des passages sur les réseaux sociaux. Je me rappelle de mon époque de salariat où, dès la-sortie-du-bureau, je m'avalais des heures de télévision « parce que ça détend ». Comme tout le monde, oui, encore.

Mais je ne pense pas qu'il s'agisse d'une quelconque trop haute estime que j'aurais de moi-même. C'est beaucoup plus basique que cela : il y a des activités qui me donnent envie de crever, d'autres pas. Faire des choses uniquement parce qu'elles sont rémunératrices, et décompter le temps qu'il me reste pour celles qui le sont moins, c'est cela qui me rend séduisant l'appel d'air d'une fenêtre ouverte, au huitième étage.

vendredi 4 janvier 2013

Zèle


La problème, c'est qu'il ne s'agit pas de trier le vrai du faux, le factuel du mensonger, le réel de l'imaginaire. Ce n'est pas parce qu'une chose est véridique, tangible, prouvée qu'elle sera avalée – il faut la déguiser de tout ce tas informe d'affaires humaines, prendre les réflexes et l'affectif en ligne de compte, s’accommoder de feintes et jouer la stratégie.

Comme les vermifuges pour chat qu'il faut enrober de beurre avant d'espérer qu'ils passent, cette fois-ci.

samedi 1 septembre 2012

Citation


Notre société, où règne un désir âpre de luxe et de richesse, ne comprend pas la valeur de la science. Elle ne réalise pas que celle-ci fait partie de son patrimoine moral le plus précieux, elle ne se rend pas non plus suffisamment compte que la science est à la base de tous les progrès qui allègent la vie humaine et en diminuent la souffrance. Ni les pouvoirs publics, ni la générosité privée n'accordent actuellement à la science et aux savants l'appui et les subsides indispensables pour un travail pleinement efficace.  
Marie Curie, Pierre Curie, 1923 

dimanche 20 novembre 2011

Citation

Les vieux n’ont rien à dire, a dit Reger, mais les jeunes ont encore moins à dire, voilà la situation actuelle. Et, naturellement, tous ces gens qui font de l’art ont la vie trop belle, a-t-il dit. Tous ces gens sont bourrés de subventions et de prix, et à tout moment il y a un docteur honoris causa par-ci et un docteur honoris causa par-là et une décoration par-ci et une décoration par-là et à tout moment ils sont assis à côté de tel ministre et, peu après, à côté de tel autre, et aujourd’hui ils sont chez le chancelier et demain chez le président du parlement et aujourd’hui ils sont à la maison des syndicats des socialistes et demain à la maison de la culture des ouvriers catholiques et se font fêter et entretenir. En vérité, les artistes d’aujourd’hui ne sont pas seulement si menteurs dans leurs prétendues œuvres, ils sont tout aussi menteurs dans leur vie, a dit Reger. L’ouvrage menteur alterne constamment, chez eux, avec la vie menteuse, ce qu’ils écrivent est menteur, ce qu’ils vivent est menteur, a dit Reger. Et puis ces écrivains font des tournées de lecture comme on dit, et ils voyagent en tous sens dans toute l’Allemagne et dans toute l’Autriche et dans toute la Suisse et ils n’omettent aucun trou de province, si stupide soit-il, pour y lire à haute voix des extraits de leur merde et se faire fêter, et ils se font bourrer les poches de marks et de schillings et de francs, voilà ce qu’a dit Reger. Rien n’est plus répugnant que ce qu’on appelle une lecture de poète, a dit Reger, il n’y a guère de chose que je déteste plus, mais tous ces gens ne voient rien de mal à lire partout leur merde à haute voix. Au fond, cela n’intéresse personne, tout ce que ces gens ont bien pu écrire au cours de leurs razzias littéraires, mais ils le lisent à haute voix, ils se produisent en public et le lisent à haute voix et ils s’inclinent bien bas devant n’importe quel conseiller municipal débile et devant n’importe quel maire stupide et devant n’importe quel badaud germaniste, voilà ce qu’a dit Reger. De Flensbourg à Bozen, ils lisent leur merde à haute voix et se laissent entretenir sans le moindre scrupule, impudemment. Il n’y a rien de plus insupportable pour moi qu’une soi-disant lecture de poète, a dit Reger, c’est répugnant de s’asseoir là et de lire à haute voix sa propre merde, car tous ces gens en vérité ne lisent à haute voix rien d’autre que de la merde. Quand ils sont encore très jeunes, passe encore, a dit Reger, mais quand ils sont plus âgés et qu’ils atteignent déjà la cinquantaine et plus, c’est tout bonnement écœurant. Mais ce sont justement ces écrivains plus âgés qui font partout ces lectures, a dit Reger, et ils montent sur toutes les estrades et ils s’assoient à toutes les tables pour déclamer leur poésie merdique, leur prose stupide, sénile, voilà ce qu’a dit Reger. Même lorsque leur dentier ne peut plus retenir dans la cavité buccale aucune de leurs paroles mensongères, ils montent sur l’estrade de n’importe quelle salle des fêtes et lisent leurs idioties charlatanesques, voilà ce qu’a dit Reger.

Thomas Bernhard, Maîtres anciens

samedi 21 mai 2011

Comme beaucoup de messieurs

« Vivre dans cette société, c’est au mieux y mourir d’ennui. Rien dans cette société ne concerne les femmes. » Voilà ce que je me répète, en boucle, depuis dimanche. Depuis le début de cette affaire, dont il importe vraiment peu que son accusé soit coupable ou pas. Non, cela ne change rien.

Depuis dimanche, je vois la queue leu leu de ses thuriféraires comme des bouteilles de verre sur un mur, qui tombent, une à une, faisant enfin de la place, me donnant enfin l'occasion de reprendre mon souffle.

Sauf que cette respiration ne vient pas, ou alors entre deux apnées, la tête sous l'eau, le corps qui pédale. Le spectacle flou, lointain, d'un débat qui dévie sur des questions annexes, pour les mêmes raisons politiques qui ont fait que l'accusé a pu, jusqu'ici, devenir reine du bal. Plein de petites fourmis déboussolées autour d'une allumette, qui continuent à cacher bien poliment sous le tapis les choses qui fâchent, à oublier l'appui où ça fait mal, à rester docilement dans les plate-bandes de la politique correcte : « Art de conduire les affaires de l'État, science et pratique du gouvernement de l'État ».

« Vivre dans cette société, c’est au mieux y mourir d’ennui. Rien dans cette société ne concerne les femmes. »

Certes, au départ, la distance, le rire, l'humour permettent de survivre (et c'est fondamentalement à cela qu'ils servent), et j'en ai profité, première concernée, de leur formidable pouvoir anesthésiant. L'essentiel, c'est de ne pas se rendre compte de ce qui se joue, s'étirer les nerfs aux maximum, ne pas s'user. Surtout ne pas s'user.

Car contrairement à ce que certains de mes détracteurs semblent penser, ma « formation » darwinienne ne me rend pas « ambiguë » face au viol, au contraire, loin de là : tout ce que cette dense littérature m'a appris, c'est que tout homme est un violeur en puissance, qu'il faut juste quelques circonstances, de minimes variations environnementales, pour que tout bascule. Non, il faut être précis : pour que tout se mette en place. Les carrés avec les carrés, et les ronds à la chaîne. Banalité prévisible d'une source qui coule, de haut en bas.

Alors non, excusez-moi, mais vraiment pas, l'argument de l'insoupçonnabilité ne prend pas. S'il n'y avait qu'un sujet à retenir, d'ailleurs, qu'un axe à trouver, ce serait celui-là : l'homme insoupçonnable. L'homme brillant, vaillant, avec tous ses amis en rang d'oignon, main dans la main en file indienne, l'homme qui a toutes les apparences pour lui, celles qui les font tou(te)s tomber de leur chaise (qu'on se rassure, elle n'était pas très haute), l'homme avec ses traits tirés et sa mine déconfite, l'homme et sa descente aux enfers, les larmes aux yeux, l'homme et son suicide médiatico-politique.

Ce n'est pas grave non, vraiment pas grave qu'un suicide, ça se passe en général seul avec ses comptes à régler, et pas en éjaculant de force dans la bouche d'une femme de ménage. Un attentat-suicide, alors. Oui, peut-être. On s'en rapproche.

L'homme qui gagne à tous les coups, l'homme et son impunité, l'homme et son embarras du choix, la proie qui saute l'occasion, tirée au hasard parmi les « perdus d'avance ». Il est là le bon terme, en fait, « perdu d'avance », pas dominé, pas noir, pas femme, pas pauvre. Perdu d'avance. Le large spectre, le stock inépuisable des perdus d'avance.

Dans Il faut qu'on parle de Kevin, la narratrice essaye d'expliquer combien aucun homme ne peut comprendre la peur que son sexe peut provoquer chez une femme. Que ça fait partie de ces rares choses qui surpassent toute empathie, de ces choses qui ne se communiquent pas. Et pourtant, on dit « objectivité », comme dans « ceux qui ont connu le viol ne sont pas objectifs », alors que ce que je vois, moi, chez ceux qui ne connaissent pas ce que ça fait, cette peur collante, c'est juste de l' « ignorance ».

Alors, oui, bien sûr qu'il n'y a pas qu'un seul son de cloche, que des voix s'élèvent, qu'on parle d'insulte faite à toutes les femmes, d'atteinte à leur dignité. Mais il n'y a pas d'insulte, de dignité, ce n'est pas de concepts dont il s'agit, ce n'est pas de l'immatériel, ce ne sont pas des symboles, c'est de la peur. La grande grosse et grasse et primitive peur, la peur de crever, la peur de la soumission à la volonté d'un tiers, sans aucune autre issue que d'attendre que ça passe. La peur des minutes qui défilent à toute vitesse et de celles qui s'étirent comme des heures, l'horizon totalement bouché sur cette seconde respiration qui ne vient décidément pas.

C'est drôle d'ailleurs, quelque part, d'en voir beaucoup parler de suicide, alors que la seule mort volontaire (ou mort plus forte que toi) de l'histoire, c'est celle de ce suicide-induit qu'est le viol, comme ces parasites qui rendent certains insectes zombies et les forcent à se jeter dans l'eau.

C'est drôle aussi, cette carte de l'insoupçonnabilité, une valeur si évidente, si visible, si tellement impossible de passer à côté, qu'elle épargne pourtant la principale intéressée. Celle qui aurait dû se méfier, ne pas sortir seule, ne pas s'habiller ainsi, regarder sa montre, changer de trottoir, fermer sa porte, ouvrir sa porte, crier, se taire. Qu'importe, c'est perdu d'avance. Vouloir + pouvoir = perdu d'avance.

C'est drôle, oui très drôle, ces effets de manche le nez pincé. Parler de morale, ça fera passer la pilule. Ici, on serine le mensonge que le cerveau des hommes et des femmes est identique, mais cela ne dérange personne d'expliquer que les Français et les Américains n'ont pas la même morale – pas le moindre petit haussement de sourcil, et si besoin prendre un proverbe à la rescousse. On ne sait jamais si des simples d'esprit nous écoutent. Plein. Des tas.

« Vivre dans cette société, c’est au mieux y mourir d’ennui. Rien dans cette société ne concerne les femmes. »

La morale, comme on l'apprend dans les livres, c'est un ensemble de comportements prônés et proscrits dont l'apologie et l'interdiction structurent le fonctionnement d'une société. Une structure et un fonctionnement qui ont besoin de leurs vecteurs, de leurs modèles. A une époque où les médias ont remplacé l'agora et le cœur de meute, et sont devenus la place du marché à l'identification, le message est passé chez les insoupçonnables : pas de souci à se servir sur la bête (elle est même là pour ça). Et le message est passé, bien évidemment, chez les perdus d'avance.

« Vivre dans cette société, c’est au mieux y mourir d’ennui. Rien dans cette société ne concerne les femmes. »

Ces derniers jours, je me suis demandé dans quelle société je préférais vivre. Celle où la violence, l'abus de pouvoir et le viol sont proscrits en théorie, mais pas dans certains faits, car il faut bien que le corps exulte...tout le monde le sait tout le monde se tait ...honneur au possible homme providentiel d'une prophétie autoréalisatrice ? Ou celle où la guerre des sexes est ouverte et la loi de la jungle insurmontable ? Je crois que je préfère encore la seconde option, elle a le mérite d'être claire.

mardi 17 mai 2011

Un si petit monde


Au jeu du « quel est le mot que tu détestes le plus », je crois que je choisirais « classe ». C'est un terme en tout cas qui, très souvent, m'appuie sur les côtes et me vide l'intérieur, en me provoquant une colère rentrée et polie, mais terriblement rongeante. Oxydante. Avec un sourire en coin et une respiration gênée.

Classe, une sorte d'adjectif ultime, de nec-plus-ultra, d'envie, whaou trop classe, pour la positivité d'un terme qui, lui aussi, va au-delà des mots.

Car ce que j'y vois, ce qui provoque ainsi l'angoisse de tous les nerfs qui se dirigent en grappe vers le plexus, c'est la classe sociale, la population ultime, les individus nec-plus-ultras, l'envie. Cette espèce de modération à toute épreuve, mais qui brille quand même un peu, juste ce qu'il faut, pas plus, pas trop.

Ça m'arrive aussi, mais moins, avec l'« entre soi », ou encore la « retenue », et la « décence ».

Se retenir, être décent, ne pas trop en dire et ne pas trop en faire, faire attention à ce que les mots ne dépassent pas la pensée, et surtout se soutenir, entre soi, se serrer les coudes, tous ensemble tous ensemble hé hé...Rien qui dépasse, encore une fois.

Ce que j'entends dans ce terme, ce n'est ni l'envie ni la jalousie (en quoi une agonie serait-elle enviable ?), mais c'est le mépris, le mépris qui transpire de toutes ces choses, ces gens et ces situations qualifiés de classe. Pas un mépris de moi pour « eux », mais un mépris d'eux pour tout ce qui ne l'est pas – eux –, pour tout ce qui tâche, brille trop. Pour tout ce qui ne se détecte pas, immédiatement, instinctivement, ces animaux qui se sentent la croupe et voient les joues à peine rouges et les cheveux peignés de ceux qui en sont, ceux qui ont leur place bien au chaud bien en haut de l'arbre, et qui termineront leur vie à vouloir à tout prix que personne ne la prenne. Qui montrent du doigt (mais toujours en retenue et en décence) ceux qui cherchent à s'approprier les codes sans y avoir été tacitement invités.

Tacite, tiens, aussi, je n'aime pas.

Toutes ces (petites) mines de dégoût et ces yeux qui se teintent subtilement de rire, pas fragiles, pas fugaces, non, juste : discrets.

Car c'est là aussi une des caractéristiques de la classe : faire ses coups en douce, derrière les rideaux, s'assurer que rien ne se sache, car en toute impunité, rien ne se saura, et dans le cas contraire, les excuses seront en kit : transparence = fascisme, démocratie = populisme, justice = curée – on a toujours besoin d'experts, n'est-ce pas ? Lentement tirer des toiles et des réseaux, la main nourrissant la main suivante, que tout se tienne bien, avertir fermement, mais toujours calmement : n'envisage pas de ne pas jouer selon les règles, il y aura des conséquences. Toi, tu n'as aucun fil à tirer, sinon tout l'édifice s'effondrera, en priorité sur ta gueule.

Ce qui va avec les purges, les vidanges, l'idée qu'un organisme n'est jamais aussi fort que lorsqu'il a surmonté un tas d'infections – effet d'anticorps.

Il y a d'autre formules aussi : les parvenus, les nouveaux-riches, comme si les anciens riches étaient tellement mieux (tellement plus classe !), comme si le sang avait eu le temps de sécher.