lundi 11 mai 2015

Un entretien avec Abnousse Shalmani




Voici quelques jours, je publiais un article sur la mixité sexuelle comme facteur primordial du développement des sociétés, largement inspiré par la lecture du merveilleux livre d'Abnousse Shalmani, Khomeiny, Sade et moi. Malheureusement, par faute de place et contrainte « d'angle », je n'ai pu qu'y intégrer qu'une toute petite partie de l'entretien réalisé à cette occasion. Le voici dans sa version intégrale.


***




Dans quasiment tous les conflits du monde passés et présents, les femmes sont considérées comme un champ de bataille d'une redoutable efficacité pour assujettir un ennemi. Que faire pour retourner cette logique et faire du corps féminin une arme de paix, de liberté et d'égalité ?

Peut-être que la solution n'est justement pas dans le corps féminin arme de paix, de liberté et d'égalité. Les femmes kurdes qui se battent sur le front contre l’État Islamique sont des militaires qui tuent leurs ennemis. Elles sont en guerre, il n'est pas question ici d'autre chose que de retrouver la paix, la liberté et l'égalité. Et pour cela il faut, parfois, en passer par les armes.
A chaque fois qu'il est question de définir une essence féminine, je panique. Est-ce que les femmes sont davantage des vecteurs de paix ? Est-ce qu'une femme est moins apte à se battre qu'un homme ? Les femmes souffrent dans leur corps dans tous les conflits, elles sont des cibles "faciles", elles sont victimes de viol et de violence. Mais les hommes civils aussi - même si eux échappent majoritairement au viol. Je ne sais pas comment nous pouvons "sauver" les femmes victimes de guerre sinon en poursuivant - en harcelant - juridiquement les violeurs et en dénonçant sans relâche le viol comme arme de guerre. Mais définir les femmes comme symboles de paix, c'est encore une fois les renvoyer à une essence féminine. Et cela je le refuse. Il en est de même lorsqu'il s'agit des femmes qui partent en Syrie pour faire le djihad. Elles sont considérées trop souvent comme des victimes, manipulées et inconscientes. Ce n'est pas vrai. Elles font un choix qui correspond à leurs convictions. Accepter qu'une femme désire la guerre et la destruction n'est pas chose aisée et pourtant l'égalité passe aussi par l'acceptation des femmes haineuses, guerrières, combattantes. Au même titre que des hommes.

Aujourd'hui, il est courant d'assimiler la critique de l'islam politique, et notamment des discriminations que les régimes qui s'en revendiquent font subir aux femmes, au mieux comme du colonialisme déguisé en universalisme, au pire comme du racisme, qu'en penses-tu ?

L'universalisme c'est défendre les droits humains, quelle que soit l'origine de l'humain en question. C'est refuser ce qui nous sépare et glorifier ce qui nous unit. Le colonialisme réduisait le colonisé à un être de seconde catégorie, il lui niait le statut de citoyen - et les droits consécutifs - du fait de sa naissance, de sa religion, de sa couleur de sa peau, de son ethnie, de sa position géographique. L'universalisme restaure ses droits bafoués, il transforme le colonisé en citoyen, bannit toute trace de sa naissance, de sa religion, de son ethnie, de la couleur de sa peau, pour qu'il ne demeure plus qu'un individu égal à tout autre et maître de son destin par l'exercice de ses droits politiques et libéré des freins religieuse, autonome.

Je refuse de considérer que les droits dont je bénéficie en tant que Française ne concernent pas une femme indienne ou une femme iranienne. Pourquoi ? Parce qu'elle est née sous des lois qui lui refusent des droits ? Je devrais l'accepter sous prétexte de relativisme culturel ? Je considère que tous les Hommes sont égaux. Partant de ce principe, tous les Hommes méritent les mêmes droits. Quelle que soit leur couleur, leur naissance, leur religion. Est-ce du racisme ? Je considère que c'est le contraire qui est raciste. En quoi une Égyptienne mérite moins de droit, d'égalité que moi ? Au nom de quel principe devrais-je considérer le système des castes comme une spécificité culturelle qu'il serait raciste de dénoncer ? L'universalité des droits, c'est le seul moyen intellectuel de se battre contre les injustices et le pouvoir absolu, c'est le seul moyen de libérer les Hommes du préjugé et de les rapprocher. Les spécificités culturelles sont un frein au progrès, un frein au droit. Et les premières à en souffrir tout autour du monde, ce sont les femmes. Enfin, qu'y a-t-il de si affreux à défendre le droit, la séparation des pouvoirs, la laïcité, la mixité, l'égalité et l'alternance politique ? Qu'y a-t-il de si affreux dans la proclamation de la prééminence du politique sur le religieux ? Qu'a y-a-t-il de si affreux à considérer tout Homme, quelle que soit son origine sociale ou religieuse, comme mon égal devant le droit ?

En 1791, en découvrant la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, Toussaint-Louverture, fils d'esclave, se dresse sur l’Île de Saint-Domingue en tant qu'homme libre. Il lit ce qui doit être lu : tous les hommes sont égaux. En se battant contre l'esclavage avec les principes nés de la Révolution Française, il l'universalise. C'est sublime. Aujourd'hui, en Mauritanie - où malgré la très récente interdiction de l'esclavage, le trafic humain se poursuit en toute impunité - Biram Dah Abeid se bat contre le système esclavagiste. Il dit ne se reconnaître qu'un maître : les Lumières. Il se bat en brandissant Rousseau, Montesquieu, Diderot et Voltaire. Voilà ce qu'est la Révolution Française : un outil pour combattre les ténèbres, un outil à disposition de tous, un outil de libération. En Chine, en Iran, au Maroc, partout dans le monde où le pouvoir absolu sépare les hommes, les penseurs des Lumières sont lus.

Il y a, dans ton livre, une très puissante apologie du rire et de l'humour comme arme contre l'étouffement des barbus et des corbeaux. Depuis plusieurs années, l'humour et l'irrévérence sont, de fait, une cible privilégiée de l'extrémisme et les sociétés occidentales, que ce soit par l'auto-censure ou le durcissement des lois sécuritaires, étouffent de plus en plus. Qu'est-ce que cela t'inspire ?

Le rire, l'humour sont des armes pour casser le drame. Ce que les dictatures et les religieux ont en commun, c'est le sérieux et la peur. Le rire est non seulement une défense mais aussi une attaque contre les lignes droites et rigides de la peur. Enfant, en Iran, dans l'immédiat après-révolution, je me souviens de mes parents et de leurs amis qui s'acharnaient à se retrouver le soir venu pour boire, chanter, danser. Faire tout ce qui était interdit et rire des barbus et des corbeaux. Seuls, ils pleuraient, ils s'inquiétaient. Mais ensemble, ils se serraient les coudes en riant de l'absurdité d'un régime qui refusaient aux femmes le port de lunettes de crainte qu'elles ne soient maquillées en dessous.

L'irrévérence, l'irrespect, c'est le refus du sacré. Car le sacré est immobile, le sacré fait le nid de tous les interdits et de tous les crimes. Rire du pouvoir, des religieux, des puissants, c'est les décrédibiliser, les minimiser. Je crois en la puissance du rire pour renverser les pires dictateurs. Avant la Révolution Française, la littérature libertine effectuait ce travail indispensable au changement qu'est le renversement des mentalités. En désacralisant dans ses pages les figures de la noblesse et du clergé, elle préparait la Révolution. Lire aujourd'hui la littérature libertine, c'est prendre conscience de l'importance du pied de nez, de la désacralisation, de l'absurde. C'est d'une modernité incroyable. Après les attentas de janvier à Paris, j'ai repris mes chers auteurs libertins, je me suis replongée dans ces pages qui refusent les interdits et célèbrent l'individualisme, la différence, l’ambiguïté, le blasphème. C'était salvateur.

Alors, oui, il faut absolument refuser l'auto-censure, il faut se forcer à dire des gros mots, à rire de tout ce sérieux, de tous les barbus, les islamistes comme les radicaux de gauche ou de droite, il ne faut pas avoir peur, il faut être fier d'être, non pas des enfants du christianisme, mais des enfants des Lumières. Des sales mômes qui ne respectent rien.

L'un des éléments les plus primordiaux de ton système de pensée concerne l'inclusion des femmes dans l'espace public, inclusion à laquelle tu as été sensibilisée par la littérature érotique et libertine. Est-ce que les progrès de l'égalité et de la mixité sont concomitants à une révolution sexuelle, que ce soit dans les mœurs, les pratiques, les mentalités ou les représentations, notamment artistiques ?

Les femmes sont - depuis le jour où un homme a remarqué qu'il était "physiquement" supérieur à la femme - maintenues dans l'espace privé. Le gynécée grec par exemple, ces appartements dévolus aux femmes à l'intérieur de la maison grecque, est un repoussoir à mes yeux. C'est à la prison du gynécée que les femmes doivent échapper et c'est l'espace public qu'elles doivent conquérir pour exister à l'égal des hommes. Il n'y a pas d'autres alternatives. Dans les sociétés où la charria est le droit, les femmes ont un accès limité à l'espace public. A des degrés divers, elles ne peuvent évoluer librement dans les rues, elles n'ont pas accès au travail, au débat public, aux décisions. Au Liban, considéré comme un État "plus tendre" avec les femmes, une mère n'a aucun droit sur ses enfants qui sont toujours sous la tutelle du père. Et le divorce y est toujours interdit - mais divorcer à l'étranger est reconnu, l'hypocrisie étant l'autre plaie des sociétés orientales.

En France, avant l'égalité de droit entre les sexes, des femmes comme Georges Sand, Rachilde ou Madeleine Pelletier se travestissaient pour pouvoir fréquenter seules des cafés, certains musées, les bibliothèques, voyager, fumer en public. Elles étaient alors considérées comme des affranchies sexuelles parce qu'elle osaient évoluer dans l'espace public, l'espace des hommes et du pouvoir. C'est exactement ce qu'a fait de nos jours, une Égyptienne durant 43 ans : Sisa Abou Daooh s'est travesti en homme pour subvenir à ses besoins et ceux de sa famille. C'est dire la difficulté d'être femme dans des sociétés qui refusent l'égalité et la mixité. Exister à égalité dans l'espace public est le baromètre de la condition des femmes dans toutes les sociétés.

Pour répondre plus directement à ta question, oui la révolution sexuelle est indispensable à l'égalité entre les sexes, quel que soit le domaine. Car qu'est-ce que la révolution sexuelle si ce n'est la prise de possession de leur corps par les femmes ? Le jour où les femmes maîtrisent leur sexualité, possèdent leur corps, elle possèdent des droits. Parce que le patriarcat a maintenu les femmes dans une dépendance, parce que la sexualité est le premier interdit, transgresser cet interdit, c'est refuser la dépendance. La jour où une femme prend conscience que son corps est à elle, et à elle seule, elle devient autonome. L'importance de la virginité dans les sociétés patriarcales est une plaie, la discrimination qui touche les femmes non-mariées est une tragédie, le recours systématique à l'insulte "pute" dans les sociétés patriarcales est la preuve que tant que les femmes n'auront pas accompli leur révolution sexuelle, rien ne changera pour elles.

Enfin, dans le littérature libertine, ce qui a tout de suite parlé à la petite fille sous voile islamique que j'avais été, c'est la libération du corps qui va toujours de pair avec la destruction du préjugé. L'héroïne libertine, pour devenir un être libre, doit accepter que la sexualité n'est un danger ni pour elle, ni pour la société, que ses préjugés cadenassent l'exercice de son esprit critique, que la raison est un havre de joie et la parole une arme de destruction. Le dévoilement du corps est impossible sans le dévoilement des préjugés. Et le contraire est tout aussi vrai.

Lors de la publication de la photo de Golshifteh Farahani nue, j'ai beaucoup vu tourner cet article, avec une argumentation qui revient de plus en plus souvent lorsque des femmes arabes ou non-occidentales mêlent libération sexuelle et libération politique et qui peut se résumer ainsi : on ne s'intéresse à ces femmes que lorsqu'elles se foutent à poil. Parallèlement, on entend aussi souvent ce genre d'argument lors des débats sur le port du voile : qu'une femme siliconée, mini-jupée, stringuée, subit en fin de compte le même genre de discrimination qu'une femme voilée. Qu'en penses-tu ?

Une femme d'origine musulmane qui ose le corps, qui ose le dévoilement, accomplie un acte politique. Parce que le corps féminin est tabou dans les sociétés musulmanes, la nudité revendiquée est un outil de libération. C'est mathématique.

Je n'ai pas le sentiment qu'on s'intéresse aux femmes musulmanes quand elles sont nues, j'ai même l'impression du contraire au regard des débats incessants et quotidiens sur le voile. Mais enfin, qu'est-ce que cette folie autour d'un corps de femme nu ? Lorsque des sportifs ou des mannequins hommes posent nus, il n'est jamais question que d'esthétique, quand un homme se promène torse nu dans les rues d'une ville en été, il ne viendrait à l'idée de personne de l'insulter pour attentat à la pudeur. Un corps de femme nu, c'est toujours une provocation, c'est toujours une atteinte à la morale, c'est systématiquement sexualisé. Et quand il revêt un caractère politique, voilà que pointe quand même la question de la sensualité, de la concupiscence, du "elle l'a fait exprès pour se faire remarquer". Mais oui, c'est exactement pour ça qu'elle l'a fait. Pour dire : "ce corps est à moi, il n'est ni sale, ni dangereux et il mérite les mêmes droits que le corps d'un homme".

Oui, un nu peut juste être beau et plaisant à regarder. Oui, un nu politique est une arme pour se défendre contre le voile, contre les tentatives d'enfermement de la femme dans son essence. Dans tous les pays où les droits des femmes ne sont pas respectés, les femmes sont recouvertes de noir, leurs corps est sexualisé à outrance. La nudité renverse la sexualisation du corps. Soudain, c'est le voile qui est sexué et la nudité qui est anodine. Le dévoilement de Golshifteh Farahani est un doigt d'honneur à la société iranienne et ses interdits qui étouffent les femmes.

Le parallèle entre le voile et les femmes siliconées me rend malade. Le voile est un outil de domination patriarcale. Le voile ne couvre pas la nudité de la femme - c'est la fonction des vêtements - mais son essence. Le voile est une obligation religieuse, le levier de contrôle des femmes et de leur sexualité. C'est aussi un choix mais un choix religieux et/ou politique donc un acte idéologique qui peut être en contradiction avec les lois de la République. Une femme siliconée ou en mini-jupe ou très maquillée est une juste une femme siliconée, en mini-jupe, très maquillée. Il n'y a rien de politique ou de discriminatoire, c'est un choix esthétique. Si une femme désire se conformer à ce qu'elle pense être un canon féminin, c'est son choix esthétique. Je déplore que certaines femmes imaginent que leur avenir tient seulement à la taille de leur bonnet ou à la fermeté de leur postérieur ou à l'ourlet de leurs lèvres. Dans mon monde idéal, le bonheur vient plutôt du cerveau, de la culture, du corps qui respire, du plein exercice des droits. Ce qui ne m'empêche pas d'apprécier une belle robe poétiquement soulevée par un vent printanier. Je ne vois pas pourquoi je me rajouterais des seins et personne ne me discrimine parce que j'ai des petits seins. Par contre, une jeune femme qui refuse le voile dans un quartier où toutes les femmes le portent risque d'être mise à l'écart, insultée, agressée. Et je préfère vivre dans une société où le corps des femmes est libre de se vêtir comme bon lui semble, de promener ses jambes nues dans toutes les rues, d'être fière de son décolleté plutôt que dans une société où le corps est si mal vu, mal aimé, qu'il soit nécessaire de le couvrir pour qu'il échappe aux regards - donc au désir.

Quelle est ton appréciation du féminisme actuel ? Est-ce qu'il y a un courant, des figures, dans lesquels tu te reconnais plus que d'autres ?

Je crois que je suis une individualiste forcenée. Je n'ai jamais voulu appartenir à aucun mouvement, je crains la foule, les groupes m'angoissent. J'ai besoin de me sentir libre, donc d'éviter toute paroisse. Il existe des féministes que je respecte mais que je ne peux suivre à la lettre. Sur la question de la prostitution par exemple. Je suis pour combattre fermement le proxénétisme et le trafic humain, mais il m'est impossible de condamner la prostitution quand c'est un choix. Même si ce choix ne concerne que 20% des prostitués en France, c'est 20% quand même. Et abolir la prostitution relève de la morale. Et je n'aime pas les décisions morales. Nous ne savons jamais jusqu'où elles peuvent nous mener.

La figure d'Elisabeth Badinter est très importante pour moi. C'est une des rares féministes avec qui je suis d'accord sur tout. J'apprécie beaucoup Caroline Fourest et Fiammetta Venner et j'ai toujours du plaisir à lire Joumana Haddad. J'aime les femmes de combat, les femmes grandes gueules, les femmes indépendants qui ne craignent pas d'être mal aimées ou pas aimées du tout. Les femmes solitaires et les guerrières, les femmes aventureuses. Les femmes qui n'ont pas peur de leur cul et des gros mots - encore eux.

A la question de savoir si je suis féministe, c'est oui dans le sens où je suis une égalitariste absolue. Je suis pour que les femmes possèdent et exercent les mêmes droits et devoirs que les hommes, je suis pour que les femmes aient accès au marché du travail au même titre que les hommes, qu'elles soient soignées comme les hommes, qu'elles soient décisionnaires de leur vie au même titre que les hommes. Mais je ne crois ni aux qualités proprement féminines ni profondément masculines. Je crois que tout est une question de tempérament et de choix. Une femme n'est pas un meilleur politique qu'un homme parce qu'elle est une femme. Jamais je ne voterais pour un candidat d'après son sexe, mais au vu de ces propositions et de son engagement. Mais quand j'entends qu'il est possible que le prochain président des États-Unis soit Hillary Clinton, je ressens une forte émotion. Parce que je suis une femme et qu'à l'annonce de certains événements, je mesure le chemin parcouru par les femmes. Cela ne suffit pas à transformer Hillary Clinton en une meilleure femme politique, mais cela me rend fière d'être femme et d'avoir conscience des luttes magnifiques que mon sexe a mené et du chemin qui nous reste à parcourir. Je suis une sentimentale !

Quand Maryam Mirzakhani a récemment été récompensée par la Médaille Fields, elle a déclaré qu'elle n'avait pas le « désir d'être le visage des femmes en mathématiques ». Qu'est-ce que t'inspire cette réaction d'une femme, qui a tout pour être un « modèle » et qui met en garde contre la tentation d'en chercher ?

En 2005, le président d'Harvard, Lawrence Summers affirmait que l'absence des femmes parmi les grands mathématiciens était liée à des phénomènes biologiques, les femmes possédant moins "d'aptitudes intrinsèques" pour les mathématiques que les hommes. Alors lorsque neuf ans plus tard, Maryam Mirzakhani, diplômée d'Harvard, est la première femme a remporté la médaille Fields, et bien je jubile... Qu'elle le veuille ou non, elle est un modèle a suivre, un exemple de la plus belle des façons de porter la contradiction à des patriarches pourrissants tels Lawrence Summers.

Justement, je pense que l'absence de mémoire est une des tragédies des femmes et la raison pour laquelle il n'existe pas une internationale des femmes, une solidarité d'instinct pour défendre nos droits, pourquoi des féministes défendent le voile, comment il est possible que les femmes s'avèrent plus anti-féministes que des hommes et creusent leur propre tombe.

Les femmes ont toujours été coupées de leur mémoire, de leur passé par le pouvoir patriarcal pour éviter qu'elles puissent s'inscrire dans le Temps et désirer y exercer un pouvoir né de siècle de présence et de participation à la vie de la Cité. Même quand elles en étaient exclues, elles existaient et pesaient sur la vie publique. Combien de femmes peuvent se réclamer des figures féminines qui ont brillé dans leur siècle ? Pas grand nombre, car nous ne connaissons pas notre illustre passé.

Maryam Mizakahni a tort, car ce qui nous manque, ce qui manque aux petites filles quand elles débutent leur étude, c'est l'existence de figures historiques qui peuvent leur permettre de se projeter autrement que des grandes amoureuses ou des muses ou des maîtresses. Olympe de Gouges est enfin étudiée en classe - ma génération ne la connaissait pas, je ne l'ai jamais étudié ni au collège ni au lycée - mais elles sont où les Madeleines Pelletier, les Reine Christine, les Jane Dieulafoy, les Madame du Châtelet, les Alexandra Kollontaï, les Marguerite Durand ? Elles sont où toutes ces femmes qui nous ont précédé et ont investi l'espace public pour nous montrer qu'il était possible de le faire, qu'il fallait le faire, que notre avenir était là, au centre de la Cité, nos corps bien ancrés et la parole bien haute. Nous avons besoin de nous reconnaître dans des modèles pour avancer. Il nous faut nos Charles de Gaulle et nos Napoléon. Il nous faut retrouver les visages de nos mères, pour les tuer peut-être, mais surtout pour se relier à l'Histoire et désirer bâtir l'avenir en mettant les mains à la pâte.  

vendredi 13 février 2015

Procès Carlton : quand la pudeur fait le jeu des prédateurs sexuels

C'est une petite musique qui commence à faire son petit bonhomme de chemin vers nos petites oreilles : dans le procès du Carlton, on en fait trop niveau "déballage" sexuel. Ça en devient gênant, écœurant, complaisantvulgaire. Vraiment, beurk, on n'était pas "là pour ça".

Il s'agit même d'un des arguments sur lequel insiste son principal et plus célèbre accusé, Dominique Strauss-Kahn – voyez-vous, le monsieur en a assez, il s'agace, que l'on jette ainsi en pâture ses comportements et ses préférences qui, au fond, ne regardent que lui et ses partenaires de fête.

Comment ne pas voir l'énième preuve du gros bagage de malice dont le monsieur est doté ("quelle tristesse, c'était un homme si brillant !") ? On l'écouterait, on croirait revoir Flaubert ou Baudelaire face au triste Pinard, si ce n'est carrément Verlaine disséqué par Théodore 't Serstevens. En somme, l'odieux retour d'autres temps, d'autres mœurs : les forces de l'ordre, dans leur sens le plus strict, remettant la dépravation dans le droit chemin, cette confusion si délétère entre immoralité et illégalité. En 2015, Dodo-dis-donc, c'est vrai qu'il y a de quoi se lasser.

C'est clair, c'est tout vu : il n'y a pas mieux qu'un bel écran de fumée pour aveugler son prétoire et faire oublier les faits. Dans la confusion, hop, hop, hop, se diriger vers l'issue de secours.

Mais s'il est somme toute logique qu'un accusé fasse son maximum pour sauver ses fesses, il est quand même un tantinet plus problématique que les magistrats, en se serrant le nez et la bouche, parviennent au même résultat : user de périphrases et de points de suspension pour ne ne pas dire les choses, et, en fin de compte, ne pas statuer sur des réalités, mais sur des interprétations qui, c'est bien connu, sont sujettes à l'ambiguïté. Une ambiguïté pas vraiment compatible avec une décision de justice objective et impartiale. Comme ça tombe bien.

Dès lors, il n'y a pas de déballage dans le procès du Carlton, si ce n'est celui d'une vérité qui commence à être aussi éculée que négligée : le meilleur allié des violences sexuelles, c'est la pudibonderie.

C'est parler "d'acte contre-nature" pour signifier une sodomie non consentie. C'est laisser des témoins et des accusés ne pas parler, ne pas préciser, parce qu'on touche à des sujets tellement sensibles, tellement graves, que des soupirs et des sanglots suffisent bien pour exprimer ce que tout le monde a bien compris.

Sauf que non, tout le monde ne l'a pas compris, comme en atteste ce qui se déverse actuellement dans les médias et sur les réseaux sociaux : ce qu'il y aurait de répréhensible et de punissable, dans l'affaire, ce sont les partouzes, l'infidélité, le recours à la prostitution. Les viols et les agressions sexuelles présumés dont ont été apparemment victimes certaines femmes qui se sont portées partie-civile, ce n'est même pas secondaire, ça n'existe et n'existera pas. Alors que ces violences semblent bel et bien caractérisées, et ce dès les PV des policiers, qui mentionnent notamment les doutes, si ce n'est les excuses, des auteurs des faits.

Et il est là l'effet littéralement pervers de ce procès et de cette façon de penser : si les accusés sont reconnus coupables, alors les éventuels viols et agressions sexuelles qu'auront subies ces femmes, parce que prostituées au moment des faits, n'auront été qu'une des innombrables conséquences de leur activité ; même pas un dommage collatéral. Une activité non-digne, non-naturelle, non-tolérable. Ils n'existeront pas en tant que tels, comme n'existera pas la justice qu'il serait légitime de leur rendre.

Et si les accusés repartent libres, alors la possibilité de ces viols et de ces agressions sexuelles sera encore moins prise en compte, la justice leur accordera encore moins de crédit, parce que, hé, vous croyiez quoi les cocos ?

Le but n'était pas de s'attaquer une nouvelle fois à la stratégie manifestement bien rodée d'un putatif prédateur sexuel (qui semble toujours imposer sa "sexualité rude" à des femmes pauvres, faibles, semi-folles, influençables, incohérentes, des femmes dont il sera très facile de réduire en poussière la parole, parce qu'au match de la cré-di-bi-li-té, une boniche africaine ayant franchi illégalement les portes de l’eldorado, une petite poulette de journaliste et d'écrivain qui semble rayer le parquet tellement qu'elle veut faire son trou, ou même une subordonnée méticuleusement harcelée, mais qui, pas de bol, a fini par abdiquer en faisant profil bas, ça ne pèse pas lourd face à un Homme Providentiel qui avait tellement le pays dans sa poche qu'il n'était même pas nécessaire d'en passer par les urnes), mais de statuer sur la nature proxénétique de ses "récréations".

Pile, je gagne, face, tu perds.

Alors disons une bonne fois les choses : le problème, ce n'est pas que DSK puisse être un queutard qui pète des rondelles à la chaîne, le problème, c'est qu'il l'ait peut-être fait avec violence, contrainte, menace ou surprise. En d'autres termes, qu'il se soit éventuellement rendu coupable de viols et d'agressions sexuelles.

Le problème, c'est d'insinuer qu'un individu, parce qu'il est prestataire de services sexuels, consent tacitement à toutes les prestations sexuelles possibles et imaginables.

Le problème, c'est en effet d'affecter ces questions au seul et unique terrain de la morale et de la dignité, catégories métaphysiques qui ne veulent jamais dire la même chose, au lieu de les assigner au seul et unique territoire du droit, et notamment du droit du travail.

Le problème, c'est qu'en refusant de parler précisément d'un acte sexuel, de ses circonstances, de son déroulement, en y jetant un voile de pudeur tellement opaque que plus personne n'y voit plus rien, on cache. Et que lorsqu'on cache, on permet à des criminels de faire ce qu'ils veulent, y compris et surtout leurs crimes. C'est tout le problème du viol : ce même voile de pudeur permet autant aux violeurs de violer en toute impunité qu'aux victimes d'en être accablées et de préférer un silence, parfois mortel, à un recours en justice. Et le serpent se mord la queue (aïe).

Le problème des violences sexuelles, ce n'est pas que la honte doive changer de camp, mais qu'elle disparaisse une bonne fois pour toutes et que l'on puisse voir, enfin et en face, la réalité de ces violences afin de les punir et de les prévenir.

Car en matière de violences sexuelles, le diable ne se cache pas dans les détails, bien au contraire, il se cache dans les non-dits et dans les sous-entendus.

mardi 8 juillet 2014

Au nord

La maison est un sujet connu, quasiment élimé de l'art et de la littérature. Avec ses murs où résonnent les souvenirs ancrés dans la sécurité du tangible, les existences passées au gré des héritages et des habitudes, elle offre une résistance en dur à la marche des temps à jamais finis, à leur effacement souverain et tragique. La maison en deviendrait presque un concept portant à bout de planches une réminiscence immédiate, concrète, infaillible, et c'est ainsi qu'une certaine nostalgie, bien souvent sans le vouloir, peut se déclencher face aux édifices, aux lieux de vie censés pallier le mortel, la dissolution, et les rendre un peu plus confortables. Comme pour panser les cicatrices, mettre du sucre sur les plaies, faire office de petit réservoir à présent, solidifier la fuite.

Mais les maisons des pays baltes et du nord de l'Europe photographiées par Natacha Nikouline prennent le trope et l'essorent jusqu'au trognon. A l'image du reste de son travail, il n'y est question que de désincarnation, de jeu froid avec les attendus, de repères qui se dévissent et marchent sur la tête – ou, plus précisément, qui prennent un chemin se dessinant à mesure qu'on y pose les pieds, l'un après l'autre. Ce qu'on croyait connaître se révèle faux, illusoire, truqué, comme autant d'impossibilités déformées par le biais de subtils effets de bascule et de décentrement. On pense reconnaître, mais on ne reconnaît rien, on n'a jamais été là, car là n'a jamais existé. Il n'y a même pas de tristesse ou de regrets, il n'y aurait, à peine, qu'un vide, le contraire achevé de l'habitation.

Une étrange sensation d'intimité aux fondations fantômes. Comme est familière, sans doute, l'absence de mémoire propre aux déracinés. 


Texte d'accompagnement de la série photographique Nocturnes, de Natacha Nikouline

Le plat de résistance

Il y a des familles que l'Histoire heurte de plein fouet. La [s]ienne en fait partie.

Ma grand-mère paternelle s'appelait Bakhrouchine, elle descendait d'une longue lignée de kouptsi, l'élite marchande de Moscou. Ce nom, vous pouvez encore aujourd'hui le retrouver un peu partout dans la capitale russe, au musée du théâtre par exemple, fondé par l'un de mes aïeuls. C'est que cette famille n'a jamais été de celles qui s’assoient sur leur tas d'or et décident de le faire fructifier dans leur coin et pour leurs seuls héritiers : les Bakhrouchine reversaient plus de la moitié de leurs bénéfices à la ville de Moscou. La chose avait valeur de tradition. Ils ont ainsi contribué au financement d'hôpitaux, d'immeubles, joué les mécènes des arts et du spectacle...

Une machinerie qui s'enraye avec la Révolution de 1917, quand les porteurs de ce nom deviennent officiellement des traîtres, des nuisibles, des purgeables. Il y a eu des déportations, des travaux forcés, le Goulag, des disparitions à la pelle derrière les hauts murs de la Loubianka. En 1922, ma grand-mère, Lydia, est poussée à la fuite. Après un difficile périple en Europe, elle s'installe en France en 1926. C'est là que mon père est né, que je suis née, comme tant d'autres enfants et petits-enfants d'immigrés, bercés de loin en loin par un récit qui prend à bien des égards des allures de légende.

En 1994, à Moscou, la récente chute de l'URSS permet un grand rassemblement familial. Mais le raout ressemble davantage à un ramassage de pots cassés : à part du côté des exilés et des jeunes générations, il n'y a quasiment que des femmes – la plupart des hommes restés de gré ou de force en Russie soviétique ont payé de leur vie les caprices d'une idéologie funeste qui souhaitait le bien de tous, sauf de tous ceux dont elle ne souhaitait pas. C'est à l'occasion de cet inventaire de survivants que mon père fait la connaissance d'une autre Natacha, Natacha Sougak, une cousine née en 1923. C'est elle la messagère de la recette présentée ici, la preuve qu'on peut trouver non seulement le bonheur dans les petites choses du quotidien, mais aussi la résistance, une volonté farouche de vivre quand d'autres en ont décidé autrement.

En 2011, j'ai décidé à mon tour de me rendre en Russie, avec en tête l'idée de rencontrer cette femme, encore âprement solide du haut de ses quatre-vingt-huit ans. C'était la première fois de ma vie que je visitais ce pays, Moscou, avec comme projet de documenter la cuisine de mes ancêtres russes, de rassembler toutes ces recettes transmises à travers les époques et malgré les épreuves. Sans un moment d'hésitation, Natacha Sougak passa aussitôt en cuisine pour me préparer un gâteau qu'elle allait me servir dans un trésor : les quelques pièces de vaisselle familiale qu'elle avait réussi à soustraire au délire totalitaire. Un confiturier en cristal et une assiette, simplement rehaussée d'initiales, appartenant à un trousseau vieux de plus d'un siècle et demi. De quand date cette recette ? Natacha était incapable de le dire d'ailleurs le gâteau n'a pas vraiment de nom , mais elle demeurait persuadée d'une chose : la recette remonte bien avant la Révolution d'Octobre, tant elle est emblématique de la famille Bakhrouchine, de sa volonté de ne jamais se vautrer dans le faste et le luxe, de ne pas outrepasser l'essentiel, de toujours préférer la simplicité...

Mais ce gâteau de restes, d’accommodement de résidus est aussi, à l'évidence, comme un décalque culinaire de temps bien souvent sombres. Comme si on pouvait y goûter les petites combines, la survie coûte que coûte, l'amélioration de l'ordinaire – un ordinaire qui, pendant de longues décennies, fut synonyme de représailles collectives contre votre arbre généalogique. Ce gâteau sans nom est un dessert de fête, mais aussi une douceur vers laquelle, dans les pires moments de leur existence, Natacha Sougak et tant de membres de ma famille sont inlassablement revenus. C'est un gâteau-pilier, une recette-consolation. Un gâteau rempli de liesses et de peines, de drames et d'espoirs. Et en cela, il est universel, en plus d'être absolument délicieux.

Texte paru dans Noor - Revue pour un Islam des Lumières (n°2, janvier 2014), en accompagnement de photographies de Natacha Nikouline

mardi 17 juin 2014

Et bientôt tu passeras à autre chose

Bien sûr, on les a lues les histoires de hordes folles, les voisins de la veille qui se retournent contre les mêmes à qui ils disaient poliment bonjour dans la cage d'escalier, les couverts de famille qu'on retrouve chez une autre au retour du calvaire, les communautés tellement soudées qu'on ne comprend pas comment on en est « arrivé là », à se dépiauter à la machette à peine les consignes dictées à la radio, et encore et encore.

On les a tous sur le bout de la cervelle, des doigts, de la langue, on se dit qu'il faut des circonstances exceptionnelles pour que cela explose, des crises. On se dit que ça n'arrivera pas « chez nous », qu'on a évolué, que c'est une histoire de sauvages, une histoire de passé, qu'on a appris.

« Chez moi », la seule chose qu'on a appris, la seule chose qui se transmet, c'est qu'il ne faut rien transmettre – le sous-entendu étant que la vraie liberté consiste à savoir se cacher, se dissimuler, se fondre. L'intégration, paraît-il. Une autre variante de cette « éducation », c'est qu'il n'y a aucune confiance à céder à tes congénères, rien à en espérer et rien qui ne doive t'étonner. Qu'il n'y aura toujours qu'une seconde entre le moment où tu ne t'y attendais pas et celui où on te fait comprendre à coup de pioche, de pelle ou de fourche que tu étais, quand même, encore un peu trop visible. Savoir que rien n'est exceptionnel, circonstanciel, qu'il n'y a pas eu de provocation ou de goutte qui a fait déborder le vase. Que ça a été et que c'est toujours là, que des fois ça s'endort, mais que ça ne meurt pas.

Aujourd'hui, peut-être que notre « civilisation » nous incite simplement à attendre des exceptions, des excuses et des circonstances pour exprimer ce besoin multi-millénaire de se taper sur la gueule. Tant qu'on ne le comprendra pas, tant qu'on ne l'analysera pas, tant qu'on continuera à trouver un tant soit peu positif et valorisant de faire des catégories de pour et de contre, d'avec moi et d'anti, d'ami et d'ennemi, il pourra tranquillement s'en donner à cœur joie.

jeudi 25 avril 2013

La mémoire immédiate

Très petit enfant, j’aimais la sieste des jours d’été, peu après le repas de midi. Je ne dormais pas. La chambre était grande et fraîche. On avait fermé les persiennes. De l’autre côté de la fenêtre, c’était le jardin ; un grand marronnier touchait presque les vitres. Ces après-midi éclatantes de soleil devenaient, à travers ce feuillage palmé et derrière ces persiennes métalliques, des nuits étranges et brèves, où les pénombres étaient traversées d’éclats discrets. Cela diffusait de partout, imperceptiblement. Un moment d’accoutumance et, sur l’arête d’une commode, un bois de lit, un pli de rideau, une rainure de parquet jaillissait, timide et droite, la lumière. Ces lignes incompréhensibles faisaient apparaître un autre monde, où les objets familiers tombaient dans un crépuscule naïf, tandis que s’avançaient peu à peu des univers anonymes et brisés, géométriques et vibrants de moîteurs.

Même si on détestait les siestes, on a vu cela, tout petit. D’ailleurs, on ne savait rien voir d’autre. Le monde était limpidement inhabité et, au moindre regard de trop, il laissait apercevoir quels déserts sensibles le composaient.

Les gens qui contemplent des photos de famille ou d’amis et qui paraissent s’en émouvoir, ceux qui caressent un vieil objet, ceux qui visitent les lieux de leur enfance m’étonnent. Nos images vraiment vécues ne sont pas là. Elles commencent quand toute signification cède, s’éloigne, s’abolit. Le ciment d’un seuil anonyme, les voltes d’un escalier silencieux, l’angle de deux murs, accentué d’une lumière impassible, qui tranche à peine sur les murailles ouatées d’une chambre, sont comme la permanence ou la naissance instantanée de cette autre mémoire. Vieillard, moribond, tandis qu’on commencera de suffoquer dans un lit au fond d’une pièce obscure, on ne verra plus rien que ce présent intangible, ces clartés linéaires et abstraites, ces pénombres véhémentes qu’on avait découvertes, si longtemps plus tôt, lorsque, ces vieux beaux jours, on atteignait doucement l’enfance dans une chambre aux volets clos sur l’été.

C’est la beauté et la douleur des espaces qui se construisent sans nous. À la fois nous les ignorons et nous sentons leur être ; plutôt nous le reconnaissons, manifeste dès que le nôtre se sépare des objets, des personnes, des parcours dont il se meublait. À côté des spectacles que nous créons à notre usage, et qui s’épuisent tout entiers dans notre effort de les vivre, il y a, toujours certaine, l’évidence d’un monde inhumain qui n’a nul besoin de ce théâtre, et qui parle sourdement d’infini. De longues années après les choses qu’on a vécues, ce qui les réveille, ce qui nous piège à un souvenir quand nous nous croyions libérés de toute souffrance de la mémoire, ce n’est donc pas un portrait, un récit, une vieille lettre, mais ces apparitions de formes nues – rai de lumière le long d’une porte qui bâille, silhouette qui disparaît au détour d’une maison, le soir, éclat, profond d’un noir absolu, des lignes qui composent l’intérieur des solides où nous habitons, ici, chez nous, là où nous ne regardons pas, et qui semblent autant de signes immatériels et durs d’une solitude que nous ne regardons pas non plus.

Qui étions-nous vraiment, l’instant où nous avons d’abord vu ces ombres, esquissées derrière nos ombres de bonheur ou de drame, nos illusions d’événements, notre désir des quelques êtres que nous avions fugitivement réussi à rapprocher de nous ? Nul autre que le spectateur figé d’une réalité qui, sans ces fantômes pour danser devant elle, nous serait restée invisible parce qu’intolérable : ce dehors froid des choses sans devenir.

Et c’est ce qui reste du passé dans une mémoire qui néglige les colifichets et les scénarios. À peine quelques passages, devenus illisibles ; à peine quelques visages flous, raturés, flottant dans l’immobilité triste du souvenir. Puis une infinité de nostalgies muettes que ressuscite un coin de ciel blanc, un panneau de bois sans caractère, bizarre au fond d’un jardin sale, une ficelle qui pend d’un poteau – et cette seconde entre deux vies où l’on pénètre dans une pièce avant d’y allumer.

Alors il n’y a pas que ce réel. Celui des choses que notre regard avait cru éviter – mais qui ont absorbé incompréhensiblement l’essentiel des actes que nous jouions devant elles. Contre notre gré, elles nous rendront à jamais solidaires de notre vérité dans chaque minute où nous les subirons, et à travers le temps, et par la seule contrainte de cette présence continuée de ce que nous n’avons pas choisi de rendre présent tandis que nous prétendions créer quelque chose. Nos créations n’ont pas su peupler les lieux, le temps où nous étions, elles n’ont laissé qu’ennui, bibelots, vieux mal, lambeaux inconsistants. Rien à revivre dans ce que nous avons tenté de vivre – tout à revivre, au contraire, dans ces déserts qui nous faisaient détourner les yeux.

Savoir cela peut inspirer une exigence : contempler cet autre présent, immémorial et cruel, à côté du nôtre. Le vrai monde, où plus rien n’est en scène. Tout s’y engloutit des pauvres sources de vie que nous nous efforçons d’être. Ici l’on est perdu, dans l’insupportable plénitude des lignes qui ne délimitent que des absences de nous. S’imposer pourtant cet écart. Et se reconnaître en ces toiles vides contre lesquelles s’élevaient les misérables magies de ce que nous croyions réel, et l’être cendreux des chairs qui ne s’incarnent plus. Comme si leur apparition n’avait exprimé que cette absence et, inlassablement, désigné l’inhumain douloureux du trop humain que nous portons en nous, et qui n’est autre que la mort.



Tony Duvert, Hastaire : la mémoire immédiate, 1977

mardi 12 février 2013

Sans être adulte


Il y a toujours cette facilité dans les conseils, et même dans le ton de voix de ceux qui n'ont pas besoin de travailler pour vivre. Pas besoin de gagner leur vie, s'entend. Mais c'est une facilité de non-dits, de sous-entendus.

Comme cet homme que j'aime beaucoup (à la folie) et qui raconte qu'au final, ce n'est pas difficile de quitter la vie, à comprendre comme le rythme imposé des tâches rémunérées. Expliquer qu'on peut subvenir à ses besoins si on les diminue, si on restreint le stock de ses envies marchandes. Bien sûr, évidemment, quand on a comme lui une énorme propriété de famille, et les rentes d'héritage qui vont avec.

Comme cette femme, que j'aime aussi (passionnément) et qui s'amuse de ne pas me voir voyager plus souvent. Pourquoi je ne fais pas ça, c'est vrai : il y a tant de choses à apprendre de New York et de Singapour. Des villes qu'elle a visitées en tant que femme de, avec la prostitution conjugale et les indemnités qui vont avec. Au final, c'est peut-être toujours sur la liberté qu'on rogne pour augmenter sa part de sécurité.

Et je déteste l'aigreur – involontaire, incontrôlable – que je sens monter en moi lorsque je suis en leur compagnie. C'est un terme qui porte d'ailleurs une métaphore vraiment pertinente : le sentiment acidifie, rogne sur ce que je peux/pouvais ressentir de telle ou telle personne, quand ma situation financière était un peu moins tragique. En gros, quand je dépendais bien plus largement de mes parents. La liberté, la sécurité, on y revient.

Alors je travaille, évidement, je turbine. Je prends mission alimentaire sur mission alimentaire. Et c'est bien simple : toute mon existence semble désormais tournée vers le remplissage de mon frigo. Le paiement de mon loyer, de mon chauffage, de mon électricité, de mon essence, de mes charges sociales. Comme tout le monde oui, c'est bien ça le pire.

Parfois, j'ai peur de lire, par crainte de trop mordre sur le petit calendrier organisationnel que je me forge depuis le passage de la nouvelle année : tous les soirs, pour le lendemain, et tous les week-ends pour la semaine qui vient. J'évite aussi de répondre aux mails qui pourraient me lancer sur telle ou telle entreprise « de long-terme » : comprendre, pas immédiatement rémunératrices, si elles le sont un jour. Je me complais dans des loisirs légers pour la tête (qui ne risquent pas de me susciter une inspiration trop chronophage) : des visionnages de blockbusters, de séries, des passages sur les réseaux sociaux. Je me rappelle de mon époque de salariat où, dès la-sortie-du-bureau, je m'avalais des heures de télévision « parce que ça détend ». Comme tout le monde, oui, encore.

Mais je ne pense pas qu'il s'agisse d'une quelconque trop haute estime que j'aurais de moi-même. C'est beaucoup plus basique que cela : il y a des activités qui me donnent envie de crever, d'autres pas. Faire des choses uniquement parce qu'elles sont rémunératrices, et décompter le temps qu'il me reste pour celles qui le sont moins, c'est cela qui me rend séduisant l'appel d'air d'une fenêtre ouverte, au huitième étage.

vendredi 4 janvier 2013

Zèle


La problème, c'est qu'il ne s'agit pas de trier le vrai du faux, le factuel du mensonger, le réel de l'imaginaire. Ce n'est pas parce qu'une chose est véridique, tangible, prouvée qu'elle sera avalée – il faut la déguiser de tout ce tas informe d'affaires humaines, prendre les réflexes et l'affectif en ligne de compte, s’accommoder de feintes et jouer la stratégie.

Comme les vermifuges pour chat qu'il faut enrober de beurre avant d'espérer qu'ils passent, cette fois-ci.

samedi 1 septembre 2012

Citation


Notre société, où règne un désir âpre de luxe et de richesse, ne comprend pas la valeur de la science. Elle ne réalise pas que celle-ci fait partie de son patrimoine moral le plus précieux, elle ne se rend pas non plus suffisamment compte que la science est à la base de tous les progrès qui allègent la vie humaine et en diminuent la souffrance. Ni les pouvoirs publics, ni la générosité privée n'accordent actuellement à la science et aux savants l'appui et les subsides indispensables pour un travail pleinement efficace.  
Marie Curie, Pierre Curie, 1923 

dimanche 20 novembre 2011

Citation

Les vieux n’ont rien à dire, a dit Reger, mais les jeunes ont encore moins à dire, voilà la situation actuelle. Et, naturellement, tous ces gens qui font de l’art ont la vie trop belle, a-t-il dit. Tous ces gens sont bourrés de subventions et de prix, et à tout moment il y a un docteur honoris causa par-ci et un docteur honoris causa par-là et une décoration par-ci et une décoration par-là et à tout moment ils sont assis à côté de tel ministre et, peu après, à côté de tel autre, et aujourd’hui ils sont chez le chancelier et demain chez le président du parlement et aujourd’hui ils sont à la maison des syndicats des socialistes et demain à la maison de la culture des ouvriers catholiques et se font fêter et entretenir. En vérité, les artistes d’aujourd’hui ne sont pas seulement si menteurs dans leurs prétendues œuvres, ils sont tout aussi menteurs dans leur vie, a dit Reger. L’ouvrage menteur alterne constamment, chez eux, avec la vie menteuse, ce qu’ils écrivent est menteur, ce qu’ils vivent est menteur, a dit Reger. Et puis ces écrivains font des tournées de lecture comme on dit, et ils voyagent en tous sens dans toute l’Allemagne et dans toute l’Autriche et dans toute la Suisse et ils n’omettent aucun trou de province, si stupide soit-il, pour y lire à haute voix des extraits de leur merde et se faire fêter, et ils se font bourrer les poches de marks et de schillings et de francs, voilà ce qu’a dit Reger. Rien n’est plus répugnant que ce qu’on appelle une lecture de poète, a dit Reger, il n’y a guère de chose que je déteste plus, mais tous ces gens ne voient rien de mal à lire partout leur merde à haute voix. Au fond, cela n’intéresse personne, tout ce que ces gens ont bien pu écrire au cours de leurs razzias littéraires, mais ils le lisent à haute voix, ils se produisent en public et le lisent à haute voix et ils s’inclinent bien bas devant n’importe quel conseiller municipal débile et devant n’importe quel maire stupide et devant n’importe quel badaud germaniste, voilà ce qu’a dit Reger. De Flensbourg à Bozen, ils lisent leur merde à haute voix et se laissent entretenir sans le moindre scrupule, impudemment. Il n’y a rien de plus insupportable pour moi qu’une soi-disant lecture de poète, a dit Reger, c’est répugnant de s’asseoir là et de lire à haute voix sa propre merde, car tous ces gens en vérité ne lisent à haute voix rien d’autre que de la merde. Quand ils sont encore très jeunes, passe encore, a dit Reger, mais quand ils sont plus âgés et qu’ils atteignent déjà la cinquantaine et plus, c’est tout bonnement écœurant. Mais ce sont justement ces écrivains plus âgés qui font partout ces lectures, a dit Reger, et ils montent sur toutes les estrades et ils s’assoient à toutes les tables pour déclamer leur poésie merdique, leur prose stupide, sénile, voilà ce qu’a dit Reger. Même lorsque leur dentier ne peut plus retenir dans la cavité buccale aucune de leurs paroles mensongères, ils montent sur l’estrade de n’importe quelle salle des fêtes et lisent leurs idioties charlatanesques, voilà ce qu’a dit Reger.

Thomas Bernhard, Maîtres anciens