mardi 28 février 2017

Pour une recherche et une médecine sexuellement différenciées : sur les traces de l’épigénétique




Claudine Junien, Université de Versailles Saint-Quentin en Yvelines – Université Paris-Saclay and Nicolas Gauvrit, Université Paris 8 – Vincennes Saint-Denis

Nous avons vu dans notre premier article que, dès la conception, avec une paire différente de chromosomes sexuels – XY pour le garçon et XX pour la fille – 30 % des gènes des hommes et des femmes s’expriment différemment dans tous leurs tissus. Ceci se traduit par de subtiles différences de base, de susceptibilité aux maladies mais aussi en réponse à divers environnements. The Conversation
Notre génome est stable, définitif et identique dans chacune de nos cellules. Pourtant, il ne s’exprime pas de la même façon dans le foie, le rein ou le cerveau… Sans compter des différences selon le contexte physiopathologique, le sexe ou l’âge.
On sait aujourd’hui que cette incroyable plasticité de nos gènes dépend de marques épigénétiques qui peuvent, de plus, être spécifiques du sexe. Elles sont apposées sur certains gènes comme une sorte de mémoire pour se souvenir de son sexe, dès le début de la vie, pour moduler au bon moment, dans la bonne cellule, avec les bonnes hormones, l’expression de certains gènes. Ces différences liées au sexe (DLS) existent dans tous les tissus, incluant les gonades et le cerveau, et donc dans chacune des 60 000 milliards de cellules qui les composent. La santé adaptée à tous ne doit donc plus être unisexe, basée sur l’homme, mais différenciée et sexuée.


Génétique, environnement et épigénétique

L’épigénétique désigne l’étude des influences de l’environnement cellulaire ou physiologique sur l’expression de nos gènes. Pour que nos gènes puissent « s’exprimer » (fonctionner), il faut que l’ADN et des protéines, les histones, autour desquelles l’ADN est enroulé, comportent des marques spécifiques (que l’on appelle épigénétiques) d’activation ou de répression. Alors que la génétique renvoie à la forme écrite des gènes, l’épigénétique renvoie, elle, à leur lecture : un même gène pourra être lu différemment selon le tissu ou certaines circonstances.
Or, il existe des marques épigénétiques spécifiques du sexe apposées sur certains gènes comme une sorte de mémoire sexuée, dès le début de la vie et tout au long de la vie. Ces marques modulent l’expression des gènes en fonction du sexe. Outre ces marques, d’autres facteurs comme des facteurs de transcription, spécifiques du sexe, et les hormones mâles ou femelles elles aussi spécifiques du sexe permettent d’activer ou d’inhiber un gène.
Sous l’influence de l’environnement physico-chimique ou socio-affectif, des modifications des marques se produisent et peuvent perdurer durant la vie de l’individu, voire être transmises à sa descendance. Et c’est seulement à partir de la naissance que les influences liées au genre et autres contraintes sociales pourront marquer nos gènes et laisser des empreintes conférant certaines dispositions à l’individu en fonction de son genre.


Reconnaître nos différences : une question d’échelle

Il est impossible, en termes absolus, de prouver qu’il n’y a aucune différence entre les sexes. De la même façon qu’une carte géographique donnera une précision différente selon le degré de grossissement, on peut rechercher des différences d’un point de vue grossier au niveau comportemental ou anatomique, ou bien, beaucoup plus fin, au niveau cellulaire et moléculaire, génétique et épigénétique.
C’est une des raisons pour lesquelles on constate une grande disparité dans les conclusions des études qui, en fait, dépendent du niveau d’investigation (grossissement), du nombre d’échantillons, des outils utilisés et en particulier statistiques pour mesurer les différences. De nombreuses DLS, biologiques, comportementales ou psychologiques, sont en effet bien établies. Au niveau moléculaire, les études de l’expression de milliers de gènes exprimés dans différents tissus ont permis de démontrer qu’en moyenne on observe une différence homme/femme ou mâle/femelle statistiquement significative du niveau d’expression, pour, environ 30 % des gènes.
Il peut exister des variantes dans les voies empruntées par une cellule mâle ou une cellule femelle dans une situation particulière, tout en parvenant, ou non, au même résultat. Mais les gènes montrant les différences d’expression n’appartiennent pas nécessairement aux mêmes voies métaboliques ou de signalisation. Par exemple, la femelle empruntera la face nord pour parvenir au sommet d’une montagne, alors que le mâle empruntera la face sud. On arrive au même résultat, le sommet de la montagne, mais l’effort, le stress, les équipements nécessaires, le temps de parcours, les risques encourus, ou les paysages seront différents.
De plus, dans toutes nos cellules, ces DLS fluctuent : elles persistent, disparaissent, voire changent de direction. Enfin parallèlement, l’environnement intrautérin, puis celui de l’enfant et de l’adulte viendront contribuer au formatage de notre épigénome pour conférer à l’individu son identité.


Intégrer le sexe et le genre dans la recherche en santé

Il faut reconfigurer le statu quo des connaissances. Les modèles animaux sont susceptibles d’apporter des réponses parfois inaccessibles aux études épidémiologiques, cliniques ou anatomiques chez l’Homme. Ainsi les femelles sont souvent plus sensibles à la douleur, comme la femme. Mais, des données récentes montrent en outre que, dans des conditions expérimentales, l’exposition olfactive à des expérimentateurs hommes entraîne une inhibition de la douleur alors que ce n’est pas le cas avec des expérimentatrices chez les animaux comme chez l’Homme.
Une autre étude a montré que, en cas de lésions nerveuses, les voies de la douleur chez les souris sont différentes chez le mâle et chez la femelle : comme pour l’ascension de la montagne déjà mentionnée, le mâle utilise la microglie de la moelle épinière, alors que les femelles utilisent des cellules T du système immunitaire. On comprend mieux dès lors qu’en se réduisant à l’étude exclusive des mâles, on risque de passer à côté du mécanisme pertinent chez la femelle.
De plus, du fait de ces mécanismes différents, la recherche de cibles pharmacologiques peut s’avérer différente en fonction du sexe car ce qui pourrait être protecteur pour l’un risquerait d’être délétère pour l’autre, d’où la nécessité d’une recherche thérapeutique différenciée. Mais, l’inclusion des femelles dans les études sur l’animal impose des surcoûts ; surtout, elle pourrait être entravée par la variabilité due au cycle de reproduction chez les femelles… même s’il a été démontré que la variabilité sur la plupart des traits étudiés était équivalente chez les femelles et les mâles !


Recherche américaine en santé. National Cancer Institute/Wikimedia

Quant au surcoût, il serait bien de mettre dans la balance celui payé par les femmes victimes d’accidents secondaires qui aboutissent souvent au retrait du marché des médicaments incriminés. Environ 80 % des études chez l’animal n’incluent que des mâles et, de 1997 à 2000, sur 10 molécules retirées du marché, 8 l’ont été en raison d’effets secondaires chez des femmes. C’est pourquoi, aux États-Unis, le NIH (Institut National de la Santé) n’allouera plus désormais de financement aux études qui n’inclueront pas les deux sexes, qu’elles portent sur notre espèce ou sur d’autres animaux.
Plusieurs pays européens ont déjà adopté des politiques similaires, prenant ainsi au moins dix ans d’avance par rapport à la France où, sous prétexte d’anti-sexisme, on évite de reconnaître les différences liées au sexe, au mépris des évidences scientifiques et de l’intérêt de la santé des femmes… et des hommes.


Une recherche et une médecine sexuellement personnalisées

Si les femmes sont les principales victimes de ce déni, les hommes peuvent aussi en pâtir, lorsqu’ils souffrent de maladies que l’on pense, à tort, réservées aux femmes – la dépression et l’ostéoporose pour ne citer que les plus emblématiques.
Mais, on peut surtout se demander pourquoi cette nouvelle preuve scientifique a du mal à passer concernant le cerveau… Avant même la différenciation des gonades, les ébauches embryonnaires du cerveau vont former un socle, nécessairement sexué, sur lequel va s’élaborer notre cerveau au gré des influences environnementales et selon son patrimoine génétique avec soit des chromosomes XX soit des chromosomes XY. La construction cérébrale est donc, tout au long de la vie, sous une double influence génétique et environnementale.
Comment, dès lors, imaginer que les cellules souches sexuées destinées à former les ébauches embryonnaires du cerveau pourraient « perdre leur sexe » en deçà du cou, épargnant le cerveau de ces différences fille/garçon que l’on n’ose regarder en face ? Une revue critique et une prise de conscience des contraintes sociales liées au genre et de leur incorporation biologique devraient permettre de « mettre à plat » notre sexe biologique.
La crainte que toute différence de fait entre hommes et femmes pourrait justifier une discrimination sexiste est une erreur : ce qui est naturel n’est pas nécessairement bon, et ce qui est biologique n’est pas inexorable. C’est aux citoyens de décider des comportements et des modes d’organisation de la société souhaitables, y compris si cela doit aller à l’encontre de nos prédispositions biologiques. Il faudra alors veiller à ne pas céder à la tentation de hiérarchiser les mécanismes complexes impliqués, source potentielle de discriminations, toutes scientifiquement et médicalement injustifiées.


Le retard français

La France a accumulé un retard considérable par rapport à d’autres pays européens (Allemagne, Hollande, Suède, Italie), au Canada, aux États-Unis ou encore à Israël, qui ont des sociétés savantes dédiées et des instituts de médecine de genre pratiquant la double approche basée sur le sexe et le genre, depuis une bonne dizaine d’années.
Il a fallu attendre juin 2016 pour que l’Académie nationale de médecine organise une conférence de presse sur le sujet. L’alerte a été entendue par les médias, mais combien de patientes osent-elles demander à leur médecin un diagnostic sexué ? Combien de médecins s’intéressent-ils à une question dont ils n’ont jamais entendu parler sur les bancs de la Faculté et qui n’est pas sans leur paraître accessoire, voire entachée d’un féminisme sans rapport avec la science ?
Les différences biologiques doivent être prises en compte dès le stade de la recherche fondamentale et clinique et il faut d’urgence que l’enseignement de la médecine inclut une prise en compte transversale des DLS autres que celles liées à la reproduction.

Peggy Sastre auteure de « Le sexe des maladies » (éditions Favre, 2014), et de « La domination masculine n’existe pas » (éditions Anne Carrière, 2015), nous a apporté une large contribution pour la réalisation de cet article et nous l’en remercions chaleureusement. Les auteurs remercient également Nicole Priollaud, chargée de la communication à l’Académie Nationale de médecine pour son engagement et ses précieux conseils pour la rédaction de nos deux articles.

Claudine Junien, Professeur des Universités Université Versailles Saint Quentin, chercheuse épigénétique à l'INRA, Université de Versailles Saint-Quentin en Yvelines – Université Paris-Saclay and Nicolas Gauvrit, Chercheur au Laboratoire CHart (EPHE/Université Paris-Saint-Denis), Maître de conférences en mathématiques à l'ESPE Lille-Nord-de-France, Université Paris 8 – Vincennes Saint-Denis

This article was originally published on The Conversation. Read the original article.

lundi 27 février 2017

Pour une recherche et une médecine sexuellement différenciées : des faits biologiques irréfutables


Claudine Junien, Université de Versailles Saint-Quentin en Yvelines – Université Paris-Saclay and Nicolas Gauvrit, Université Paris 8 – Vincennes Saint-Denis

Sous prétexte de parité, on a trop longtemps évité en France de reconnaître les différences biologiques liées au sexe (DLS), entre les hommes et les femmes, au nom de l’égalité mais au mépris des évidences scientifiques. Or certaines stratégies thérapeutiques ou préventives efficaces pour les individus d’un sexe ne sont pas adaptées à l’autre sexe. Ainsi, depuis des années, les essais cliniques incluent, de façon générale, beaucoup moins de femmes que d’hommes, et les femmes font près de deux fois plus d’accidents secondaires liés aux médicaments que les hommes. The Conversation
Le coût humain et financier de cette ignorance, voire de cet aveuglement, est exorbitant ; il serait pourtant évitable à condition que les scientifiques et les médecins en prennent conscience pour alerter et agir en réparant enfin cette grave injustice médicale. Il est temps de rattraper plus de 10 ans de retard par rapport à nos voisins européens et de mettre en place une médecine différenciée dans l’intérêt même de la santé des femmes… et des hommes.


Des différences sexuelles sous-estimées

Dès 1905, Nettie Stevens, une chercheuse américaine, avait découvert le rôle du chromosome Y dans la détermination sexuelle. Sur un petit coléoptère du genre Tenebrio, elle avait repéré chez les mâles des cellules reproductrices avec deux chromosomes, soit un X, soit un Y, et chez celles des femelles un seul X ; elle en avait logiquement conclu que le sexe de la progéniture dépendait exclusivement des chromosomes paternels…
Une découverte longtemps considérée comme iconoclaste au nom d’une croyance, encore tenace, qui fit répudier tant de femmes, jugées « incapables » de donner naissance à un fils… Mais que plus personne ne conteste aujourd’hui… Où l’on se pose une autre question : avant même que le blastocyste (une centaine de cellules) ne s’implante dans l’utérus de la mère, pourquoi le petit embryon mâle, avec sa croissance accélérée, se distingue-t-il déjà d’un petit embryon femelle ? Pourquoi, alors que les hormones sexuelles n’ont pas encore fait leur apparition ?
Parce que toutes les cellules de l’embryon ont un sexe : XX pour les filles, XY pour les garçons, ce qui veut dire que la différenciation sexuelle apparaît dès la conception, dès la première cellule, indifféremment du genre, bien avant la différenciation des gonades qui conditionne l’apparition des hormones, 7 à 8 semaines plus tard, au cours de fenêtres développementales, génétiques et hormonales, aboutissant à des différences anatomiques dans tout notre corps, au niveau du cœur, des vaisseaux sanguins, du cerveau, mais aussi du système immunitaire ou digestif…


La preuve par la génétique

Notre vision de la différenciation sexuelle est aujourd’hui en pleine mutation à la faveur des avancées scientifiques. Notre génome (23 000 gènes) est réparti sur 46 chromosomes soit 23 paires de chromosomes, dont une paire de chromosomes sexuels (XX pour une fille ou XY pour un garçon). Le chromosome Y est présent uniquement chez l’homme.
Or, le sexe biologique a trop longtemps été nié dans notre pays au profit de la primauté du genre, au nom de l’égalité des sexes alors que, rappelons le, si la ressemblance, en termes de séquence d’ADN, entre deux hommes ou deux femmes est de 99,9 %, la ressemblance entre un homme et une femme n’est que de 98,5 %, du même ordre de grandeur qu’entre un humain et un chimpanzé, de même sexe…
Le séquençage du génome humain a pu répertorier une petite centaine de gènes sur le chromosome Y qui s’expriment uniquement dans les cellules d’un mâle. Quant au chromosome X il contient environ 1 500 gènes. On a longtemps cru que l’un des 2 chromosomes X était complètement inactivé au hasard dans toutes les cellules d’une femme, mais en fait environ 15 % échappent à cette inactivation et sont donc plus exprimés dans des cellules XX que dans des cellules XY.
Ainsi les facteurs génétiques qui rendent compte des différences entre mâles et femelles sont précisément d’une part les gènes du chromosome Y qui s’expriment uniquement dans les cellules d’un mâle, et d’autre part les gènes de l’X qui échappent à l’inactivation de l’X et qui sont donc plus exprimés chez une femelle que chez un mâle.
En outre, il existe une grande homologie entre certains de ces gènes de l’X et ceux portés par le chromosome Y. Une trentaine de gènes sont impliqués dans la régulation de l’expression des gènes portés par les autres chromosomes et des protéines et ont un gène homologue sur le chromosome X (les paralogues).
En effet, certains gènes de l’X et de l’Y, codent des enzymes spécifiques de la machinerie épigénétique qui s’expriment dès la mise en route du génome pour venir marquer certains gènes de leur sceau mâle, ou femelle, avec des marques épigénétiques spécifiques. Ces marques mâle- ou femelle-spécifiques permettent l’activation (ou l’inhibition) sélective par les hormones mâles ou les hormones femelles.
Il est bien connu que l’ablation hormonale ne parvient pas toujours à éliminer complètement les différences entre mâles et femelles, ni inversement la supplémentation hormonale à les recréer. Ce qui démontre les rôles organisationnels et activationnels des facteurs génétiques de l’Y et de l’X, au même titre que les hormones. Sachant que le génome est stable et définitif et identique dans chacune de nos cellules, comment expliquer que nos 23 000 gènes ne s’expriment pas de la même façon dans le foie, le rein ou le cerveau et avec notamment des différences selon le sexe ?
Il en découle, sans pouvoir encore toujours l’expliquer que « les maladies aussi ont un sexe ». Ainsi, le retard mental, l’autisme, les tumeurs du cerveau et du pancréas, les accidents vasculaires cérébraux (AVC) ischémiques sont plus masculins, comme les conduites à risque, les addictions et la violence. En revanche, la maladie d’Alzheimer, l’anorexie et autres troubles alimentaires, la dépression, l’ostéoporose, les maladies auto-immunes (maladies thyroïdienne – Hashimoto, Basedow – sclérose en plaques, lupus, etc.) et certains cancers (thyroïde) touchent plus les femmes.


Dès la conception, les dés sont jetés…

N’en déplaise à Simone de Beauvoir, on naît femme, on ne le devient pas… Les différences sexuelles n’apparaissent donc pas uniquement avec l’arrivée des hormones sexuelles, après la 8e semaine de gestation, en attendant qu’à partir de la naissance, les influences culturelles façonnent, de concert avec les hormones, notre genre. De nouvelles données scientifiques, largement validées, dont certaines datent tout de même de quelques décennies, bouleversent le schéma égalitariste et étayent un nouvel ordre au niveau cellulaire, attribuant de fait un sexe à toutes nos cellules et ce depuis la conception.
Ce que l’on sait aujourd’hui, c’est que les DLS, avec une paire de chromosomes sexuels (XX ou XY), apparaissent dès la conception, dès la première cellule, positionnant ces différences à un stade bien antérieur à la différenciation des gonades qui conditionne l’apparition des hormones. Dès le stade blastocyste (100 cellules) avant le 6e jour, avant même l’implantation de l’embryon dans l’utérus, 30 % des gènes y compris des gènes portés par les autres chromosomes s’expriment déjà différentiellement. Le chromosome Y, le plus petit de tous, a rétréci au cours de l’évolution. Certains de ses gènes sont impliqués, entre autres, dans des affections cardiovasculaires.


Le social influence le biologique et réciproquement

Il est donc primordial de faire la distinction entre le « genre » et « sexe ». Quand on parle de « sexe », on se réfère uniquement aux caractéristiques biologiques et physiologiques qui différencient les hommes des femmes ; le « genre », lui, désigne les rôles, comportements et attributs différenciés déterminés culturellement par le fait que la société les considère comme appropriés au masculin ou au féminin. Sexe et genre s’influencent l’un l’autre, rendant délicate une séparation claire entre les deux notions dans la pratique et les deux termes sont, hélas, souvent confondus. Certains articles scientifiques évoquent même le « genre » de rongeurs ! Si l’égalité en droit suppose une parfaite similitude de fait, toute différence apparaît alors comme une entorse au cadre égalitaire républicain.


Dépasser une vision binaire du sexe

S’il existe des différences statistiquement significatives (parfois modestes et spécifiques) entre hommes et femmes ce n’est pas dire pour autant que chaque homme ou chaque femme correspond à un « type » particulier. En fonction du caractère étudié, les courbes de distribution pour les femmes chevauchent plus ou moins les courbes de distribution pour les hommes. La masculinité et la féminité ne se réduisent pas à un modèle binaire.
Par exemple, il est bien établi que les hommes sont en moyenne plus grands que les femmes, mais cela n’est évidemment pas applicable à chaque homme et chaque femme en particulier. La sourde inquiétude que toute différence soit systématiquement en défaveur des femmes n’est pas justifiée non plus : les garçons sont plus touchés par le retard mental et sont plus agressifs que les filles en moyenne, par exemple. De nombreuses DLS, biologiques, comportementales ou psychologiques, sont en effet bien établies.
Des DLS existent donc dans toutes nos cellules et dépassent largement celles uniquement liées à la reproduction, aux gonades et aux hormones – cela se manifeste plus tard par des différences biologiques plus générales (comme la taille ou la forme du visage) et des différences psychologiques, dépendant à la fois de la « culture » et de la « nature ».
Pour rechercher les différences et les mécanismes en jeu aptes à faire progresser les connaissances et la médecine, il faut en finir avec notre vision obsolète du sexe et admettre enfin que ce n’est pas en occultant les différences que l’on supprimera les discriminations, bien au contraire. Mieux vaut essayer de comprendre comment évolue dans la réciprocité le binôme sexe/genre. Ce sera l’objet de l’article qui paraîtra demain.


Peggy Sastre, auteure de « Le sexe des maladies » (Éditions Favre 2014), et de « La domination masculine n’existe pas » (Éditions Anne Carrière 2015), nous a apporté une large contribution pour la réalisation de cet article et nous l’en remercions chaleureusement.

Claudine Junien, Professeur des Universités Université Versailles Saint Quentin, chercheuse épigénétique à l'INRA, Université de Versailles Saint-Quentin en Yvelines – Université Paris-Saclay and Nicolas Gauvrit, Chercheur au Laboratoire CHart (EPHE/Université Paris-Saint-Denis), Maître de conférences en mathématiques à l'ESPE Lille-Nord-de-France, Université Paris 8 – Vincennes Saint-Denis

This article was originally published on The Conversation. Read the original article.

mardi 31 janvier 2017

« La tronche en biais », la suite - Episode 2, les sources

Pour ceux qui seraient perdus, ce post est la suite du précédent, lui-même conséquent à mon intervention semi-ratée au live de « La tronche en biais » et au shitstorm qu'elle a pu susciter, avant et après sa survenue. Comme promis, voici une sélection de sources appuyant mes propos (souvent maladroitement exprimés) lors de l'émission.

Autant vous prévenir tout de suite : ce ne sont pas des questions qui s'envisagent (et donc encore moins se « règlent ») en trois minutes de recherches sur Google, ni en quatre ou cinq études isolées (ceux qui le croient se trompent et vous mentent, des études le prouvent). L'apport de la psychologie évolutionnaire sur notre compréhension des différences sexuées étant ancien et conséquent, il est préférable de s'orienter, en priorité et lorsque cela est possible, vers des ouvrages universitaires de synthèse, détaillant l'état des connaissances et des controverses scientifiques. Les voici, avec quelques études et (très bons) ouvrages de vulgarisation complémentaires.
> Sur la psychologie évolutionnaire en général
The evolution of mind: Fundamental questions and controversies, édité par Steven W. Gangestad et Jeffry A. Simpson
> Sur les différences de jalousie et, plus généralement, les différences de psychologie sexuelle
Male, Female: The Evolution of Human Sex Differences, de David C. Geary
Evolutionary Perspectives on Human Sexual Psychology and Behavior, édité par Viviana A. Weekes-Shackelford et Todd K. Shackelford Études :
> Sur la différence de perception des victimes entre viols d'étrangers et d'accointances, et sur le viol conjugal en général :
Evolutionary Forensic Psychology Darwinian Foundations of Crime and Law, édité par Joshua Duntley et Todd K. Shackelford
>> en particulier son chapitre « Intimate partner violence », de Goetz et al.
>> Rape - A Comparison of Stranger and Acquaintance Assaults
The Oxford Handbook of Evolutionary Perspectives on Violence, Homicide, and War, édité par Todd K. Shackelford et Viviana A. Weekes-Shackelford En plus interdisciplinaire : The Evolution of Violence, édité par Todd K. Shackelford et Ranald D. Hansen
En plus vulgarisé (et donc simplifié) :
>> Demonic Males: Apes and the Origins of Human Violence, de Richard Wrangham et Dale Peterson
>> Sex and War: How Biology Explains Warfare and Terrorism and Offers a Path to a Safer World, de Malcolm Potts et Thomas Hayden > Sur l'investissement parental et son impact sur les psychologies et les comportements :
The Oxford Handbook of Sexual Conflict in Humans, édité par Todd K. Shackelford et Aaron T. Goetz
The Oxford Handbook of Evolutionary Family Psychology, édité par Todd K. Shackelford et Catherine A. Salmon Études :
>> Coevolution of parental investment and sexually selected traits drives sex-role divergence

dimanche 11 décembre 2016

« La tronche en biais » - la réponse de l'invitée qui en a gros sur la patate. Première partie : ce que n'est pas la psychologie évolutionnaire.

Le mercredi 7 décembre, j'ai été invitée au live de l'émission « La tronche en biais ». Les commentaires que mon intervention a pu susciter sur divers réseaux sociaux avant et après sa survenue, ont mis au jour d'une manière particulièrement saillante la réalité suivante : les critiques faites à la psychologie évolutionnaire relèvent bien davantage de ce que ses détracteurs peuvent envisager de ses conséquences morales, sociales ou même politiques – qui restent encore à prouver – que de ses mérites ou démérites scientifiques – pour leur part testables et attestés. Une réalité qui n'a rien de nouveau, tant elle remonte aux premiers instants de ce paradigme scientifique – qu'on se souvienne, par exemple, du pichet d'eau glacé renversé en 1978 sur la tête du désormais vénérable E.O. Wilson lors d'une conférence de l'Association américaine pour l'avancement des sciences, « action » fomentée par des militants d'extrême-gauche hurlant au retour des heures les plus sombres de notre histoire, dans le contexte d'une campagne diffamatoire attisée par Stephen J. Gould et Richard Lewontin.

Une réalité reposant sur une bonne dose de préjugés, de malentendus et autres blocages qu'il est encore et toujours nécessaire de détricoter, en espérant que l'exercice répondra à bon nombre de questions que les recherches en psychologie évolutionnaire sont à même de susciter.

(Quant à mes aptitudes à l'expression orale en général et dans un contexte conflictuel en particulier, je n'ai rien à dire, si ce n'est qu'on n'est pas loin de la peine perdue)

1/ Préjugé naturaliste

Ce premier point a été assez bien développé durant l'émission, donc je ne vais pas m’appesantir : est-ce que des explications biologiques ont quelque chose à dire du « bien » ou du « mal » ? De ce que la société et ses lois sanctionnent ou valorisent ? Par exemple, est-ce que le viol serait moins condamnable parce qu'il est bien possible qu'il soit directement ou indirectement avantageux d'un point de vue évolutif ? La réponse est non, cela n'a rien à voir et je vous mets au défi de trouver un seul chercheur en psychologie évolutionnaire qui estime et défende le contraire (spoiler : je déteste prendre des risques). A l'inverse, ces scientifiques ont été parmi les premiers à expliquer combien l'organisation politique et judiciaire des groupes humains avait évolué « pour » réguler et maîtriser les besoins sexuels des individus au sein de sociétés de plus en plus démographiquement conséquentes et, dès lors, de plus en plus structurellement complexes. De fait, nous ne pourrions pas vivre dans des sociétés pluralistes, pacifiées et prospères rassemblant plusieurs millions d'individus sans exercer un solide contrôle sur des traits et des comportements adaptés à des clans de quelques dizaines d'individus, confrontés à des environnements hostiles et luttant au quotidien contre d'autres pour ne pas crever le lendemain. Reste que pour pouvoir toujours mieux les contrôler, il n'est peut-être pas inutile de les connaître et de comprendre quel a pu être leur intérêt.

2/ Préjugé déterministe

C'est sans doute l'une des critiques les plus virulentes et les plus fréquentes formulées à l'égard de la psychologie évolutionnaire : qu'elle énoncerait que tous nos comportements sont déterminés par nos gènes et que l'environnement n'y jouerait qu'un rôle mineur, voire nul. De un, le propos relève de la dichotomie nature/culture qui n'a plus lieu d'être vu l'état de nos connaissances actuelles et ce depuis au moins quarante ans. De deux, l'un des fondements de la psychologie évolutionnaire est justement de montrer comment nos traits comportementaux ont été modelés par notre environnement et comment cet environnement est essentiel dans l'expression de tels traits au cours de notre existence individuelle.

Pour le dire autrement: tout trait «inné» l'est devenu parce que sur une période suffisamment longue de notre passé évolutif, il nous aura permis de survivre dans un milieu aux exigences spécifiques. Nos yeux portent encore la trace du temps où nous étions des poissons, notre colonne vertébrale celui où nous étions des singes arboricoles – mais c'est au départ la réfraction de la lumière dans l'eau ou les branches des arbres qui ont « décidé » d'inscrire ces traits dans l’anatomie dont nous héritons lorsque l'ovule de notre mère rencontre le spermatozoïde de notre père.

De la sorte, aucun chercheur en psychologie évolutionnaire n'estime que nous serions « déterminés » ou « câblés » à tel ou tel comportement – nous y sommes simplement « prédisposés ». Si, de fait, la psychologie évolutionnaire théorise que divers mécanismes de traitement de l'information sont présents dans notre cerveau parce que l'évolution les y a placés, ce n'est qu'en rencontrant l'environnement qu'ils se traduisent en comportements. Et même si ces mécanismes peuvent être génétiquement déterminés, cela n'implique jamais que ces comportements le soient aussi. En bref, la psychologie évolutionnaire n'est en rien « déterministe », elle est interactionniste et montre combien la coïncidence de deux critères est toujours nécessaire pour générer un comportement : 1. un module spécialisé dans le traitement d'un input spécifique 2. un stimulus environnemental approprié activant ce module.

L'évolution n'a pas façonné nos cerveaux pour produire en tout lieu et en tout temps les mêmes comportements « dictés » par nos gènes. A l'inverse, nous possédons un ensemble complexe de modules cognitifs dépendant d'un contexte et susceptibles de produire des comportements conditionnés à des variables environnementales. Et pour une espèce aussi sociale et socialement complexe que la nôtre, une variabilité des stratégies comportementales aura sans doute été un déterminant bien plus fort de fitness que sa variabilité morphologique.Voilà ce que dit la psychologie évolutionnaire quand on prend la peine de l'écouter.

(J'y reviendrai dans une partie « Ce qu'est la psychologie évolutionnaire », mais comme je suis aussi désinvolte que la sélection naturelle et que je suis par ailleurs gavée de travail qu'est mon métier, elle arrivera quand elle arrivera. J'annonce aussi une bibliographie sélective de ma bafouille, ainsi que la grande révélation de mes intentions idéologiques cachées dans mon œuvre).

3/ Préjugé panadaptionniste

Que la psychologie évolutionnaire éclairerait tous les comportements humains à la lumière de leur utilité ancestrale, et donc qu'elle serait aisément réfutable parce que ben quand même on voit bien que ya plein de trucs qui servent à rien est une affirmation fausse. Elle a été véhiculée, notamment, par ce cher Stephen J. Gould qui, de nombreux matins de sa vie malheureusement terminée, aurait mieux fait de rester couché. La véritééééééé, c'est que la psychologie évolutionnaire travaille non seulement sur des adaptations, mais aussi et surtout des sous-produits et du bruit adaptatifs. Ainsi, Symons conçoit l'orgasme féminin comme un sous-produit du masculin. Pour Thornhill et Palmer, l'explication évolutive la plus probable au viol serait son statut de sous-produit du désir sexuel masculin. Pour Pinker, la musique est un sous-produit du langage et l'art un sous-produit de la sélection de l'habitat. Pour Dawkins, la religion est un sous-produit de mécanismes sélectionnés par l'évolution pour résoudre des problèmes adaptatifs extérieurs (et de loin) au territoire religieux. En résumé, contrairement à des idées reçues savamment véhiculées par des contempteurs à la bonne conscience aussi bouffie que leur ignorance, ce sont bien plutôt les sous-produits adaptatifs, et donc leur sélection indirecte, qui constituent le gros des travaux en psychologie évolutionnaire.

4/ Préjugé pseudoscientifique

Et je garde le meilleur pour la fin : l'évopsy n'est pas une science parce qu'elle ne produirait pas grand chose d'autre que des explications ad hoc (les just-so stories de Gould) fondées sur des spéculations non testables et donc non falsifiables sur les réalités de notre passé évolutif. En gros, que nous en connaîtrions trop peu sur notre environnement ancestral pour savoir si tel ou tel comportement aura effectivement relevé d'une solution efficace (directe ou indirecte, j'insiste) à des problèmes posés par l'environnement – les fameuses pressions sélectives.

S'il s'agit de mon préjugé préféré, c'est que mon mauvais esprit jubile de voir de soi-disant sceptiques, adorateurs de l'esprit critique et autres zététiciens certifiés conformes n'avoir d'autre argument à la bouche sur cette question que des il paraît, des on m'a dit que, des oula attention, ça a mauvaise réputation-beurk-ça-pue – sans évidemment le moindre petit bout de commencement de cheminement vers la fumée pour vérifier s'il y a bien du feu en dessous ou juste les manipulations d'usage de ceux qui ont un clébard à piquer et donc tout intérêt à lui diagnostiquer une rage fictive. Gould, cette petite crapule, ne disait-il pas : « comment pouvons nous obtenir les informations essentielles requises pour montrer la validité des récits adaptatifs [sur l'environnement ancestral alors que] nous ne connaissons même pas l'environnement originel de nos ancêtres (…) la stratégie fondamentale proposée par les psychologues évolutionnaires pour identifier une adaptation est donc non-testable et non-scientifique ». Bigre, on cloue des cercueils avec moins que ça.

Sauf qu'en réalité, contrairement à ce qu'affirmait Gould, la « stratégie fondamentale » de l'évopsy est à des années-lumière des trépignements de son indignation vertueuse (et peut-être de la vôtre). Non, déso pas déso, ce n'est pas ainsi que les psychologues évolutionnaires mènent leurs travaux. Au lieu de chercher des explications à des faits connus, ils préfèrent largement générer des hypothèses qui les mèneront à découvrir des faits jusqu'alors inconnus – comme la jalousie sexuellement différenciée que j'ai citée lors de l'émission.

Ensuite, dire qu'on en connaît assez peu sur notre environnement ancestral est formellement juste – si on considère que cet environnement était totalement hermétique à l'histoire que nous raconte la physique, la géologie ou encore la biologie. Voici 3 millions d'années – et a fortiori 300.000 ans – l'univers était régi par les mêmes lois physiques et chimiques qui le gouvernent aujourd'hui et le monde structuré par des caractéristiques géographiques et écologiques similaires au nôtre – des forêts, des montagnes, des lacs, des cavernes, peuplés de végétaux, d'animaux et de pathogènes équivalents à ceux que nous pouvons croiser et combattre aujourd'hui. Et aujourd'hui comme avant-hier, les femmes sont et étaient les seules à pouvoir tomber enceintes – un « scénario » constituant, je récapépète, les ¾ des recherches en évopsy.

Donc si le psittacisme du « l'évopsy n'est pas une science » vous démange encore, fermez votre bouche. La psychologie évolutionnaire est tout à fait apte à produire des hypothèses testables et falsifiables – et le fait même très bien – et l'état actuel de nos connaissances communes (celles qui, comme le nuage de Tchernobyl, passent les frontières des disciplines) nous en apprend énormément sur les aspects de notre passé évolutif les plus pertinents pour comprendre notre présent.

5/ Le créationnisme mental

Allez, non, je fais comme mon prof d'abdos : encore un petit dernier pour la route ! Qu'est-ce qui dérange, au fond, dans l'idée que nos comportements et tout ce qui peut les façonner aient été eux-mêmes modelés par l'évolution, au même titre que nos corps ? La même blessure narcissique infligée par L'Origine des Espèces et que nous avons, plus de 150 ans plus tard, encore tant de mal à digérer : nous sommes des animaux comme les autres, nous ne pouvons nous targuer d'aucune « différence de nature » d'avec le reste du monde vivant. Et comme avec toute dissonance cognitive, on cherche à se rassurer : oui, oui, bien sûr que l'humain a des organes, une physiologie qui se sont lentement façonnés selon la double loi du hasard et de la nécessité, SAUF que (à la grâce d'un quelconque processus aussi mystérieux que magique) les logiques qui s'appliquent à l'intégralité absolument totale du vivant ne s'appliquent pas à sa psychologie, à ses attitudes et à ses comportements. L'évolution serait donc pertinente pour expliquer tout ce qui se passe en-dessous de son menton, mais pas au-dessus. Parce que ? Parce que c'est comme ça. Et les ceusses hurlant au manque de scientificité d'une science qui en est bien une de se réfugier derrière un mécanisme imaginaire expliquant, sans jamais avoir été proposé ni encore moins testé, pourquoi et comment les lois de l'évolution des espèces ont perdu leur force dans la lignée conduisant à la nôtre. N'est-elle pas féroce, l'ironie de ce créationnisme mental ?

Cette formule m'est venue en rédigeant la conclusion de La domination masculine n'existe pas, à l'été 2015. L'été dernier, en lisant le dernier ouvrage de Frans de Waal qui n'était pas encore traduit en français, mon petit cœur d'autodidacte a fait un sacré bond en voyant qu'il dénonçait lui aussi le phénomène, désigné sous sa plume comme « néo-créationnisme ». Je lui laisserai donc le provisoire dernier mot :

« Il ne faut pas confondre le néo-créationnisme avec le dessein intelligent, ce dernier n'étant que du vieux créationnisme habillé à la mode du jour. Le néo-créationnisme est plus subtil en ce qu'il admet l'évolution, mais seulement à moitié. Son principe fondamental, c'est que notre corps descend du singe, pas notre esprit. Sans le dire explicitement, il suppose que l'évolution s'est arrêtée à la tête humaine. L'idée est omniprésente dans la plupart des sciences humaines et sociales et dans une grosse partie de la philosophie. Elle considère notre esprit comme si original qu'il est absurde de le comparer à d'autres, si ce n'est pour confirmer son statut exceptionnel. Elle adore postuler tout un tas de différences mentales, et ce même si la brièveté de leur durée de vie ne cesse d'être attestée. Elle est née de la conviction qu'un événement majeur a dû survenir après notre séparation d'avec les singes: un changement miraculeux opéré ces quelques derniers millions d'années, si ce n'est plus récemment encore. A l'évidence, aucun savant contemporain n'osera parler d'étincelle divine, et encore moins de création, mais difficile de nier l'assise religieuse de cette position. »

lundi 11 mai 2015

Un entretien avec Abnousse Shalmani




Voici quelques jours, je publiais un article sur la mixité sexuelle comme facteur primordial du développement des sociétés, largement inspiré par la lecture du merveilleux livre d'Abnousse Shalmani, Khomeiny, Sade et moi. Malheureusement, par faute de place et contrainte « d'angle », je n'ai pu qu'y intégrer qu'une toute petite partie de l'entretien réalisé à cette occasion. Le voici dans sa version intégrale.


***




Dans quasiment tous les conflits du monde passés et présents, les femmes sont considérées comme un champ de bataille d'une redoutable efficacité pour assujettir un ennemi. Que faire pour retourner cette logique et faire du corps féminin une arme de paix, de liberté et d'égalité ?

Peut-être que la solution n'est justement pas dans le corps féminin arme de paix, de liberté et d'égalité. Les femmes kurdes qui se battent sur le front contre l’État Islamique sont des militaires qui tuent leurs ennemis. Elles sont en guerre, il n'est pas question ici d'autre chose que de retrouver la paix, la liberté et l'égalité. Et pour cela il faut, parfois, en passer par les armes.
A chaque fois qu'il est question de définir une essence féminine, je panique. Est-ce que les femmes sont davantage des vecteurs de paix ? Est-ce qu'une femme est moins apte à se battre qu'un homme ? Les femmes souffrent dans leur corps dans tous les conflits, elles sont des cibles "faciles", elles sont victimes de viol et de violence. Mais les hommes civils aussi - même si eux échappent majoritairement au viol. Je ne sais pas comment nous pouvons "sauver" les femmes victimes de guerre sinon en poursuivant - en harcelant - juridiquement les violeurs et en dénonçant sans relâche le viol comme arme de guerre. Mais définir les femmes comme symboles de paix, c'est encore une fois les renvoyer à une essence féminine. Et cela je le refuse. Il en est de même lorsqu'il s'agit des femmes qui partent en Syrie pour faire le djihad. Elles sont considérées trop souvent comme des victimes, manipulées et inconscientes. Ce n'est pas vrai. Elles font un choix qui correspond à leurs convictions. Accepter qu'une femme désire la guerre et la destruction n'est pas chose aisée et pourtant l'égalité passe aussi par l'acceptation des femmes haineuses, guerrières, combattantes. Au même titre que des hommes.

Aujourd'hui, il est courant d'assimiler la critique de l'islam politique, et notamment des discriminations que les régimes qui s'en revendiquent font subir aux femmes, au mieux comme du colonialisme déguisé en universalisme, au pire comme du racisme, qu'en penses-tu ?

L'universalisme c'est défendre les droits humains, quelle que soit l'origine de l'humain en question. C'est refuser ce qui nous sépare et glorifier ce qui nous unit. Le colonialisme réduisait le colonisé à un être de seconde catégorie, il lui niait le statut de citoyen - et les droits consécutifs - du fait de sa naissance, de sa religion, de sa couleur de sa peau, de son ethnie, de sa position géographique. L'universalisme restaure ses droits bafoués, il transforme le colonisé en citoyen, bannit toute trace de sa naissance, de sa religion, de son ethnie, de la couleur de sa peau, pour qu'il ne demeure plus qu'un individu égal à tout autre et maître de son destin par l'exercice de ses droits politiques et libéré des freins religieuse, autonome.

Je refuse de considérer que les droits dont je bénéficie en tant que Française ne concernent pas une femme indienne ou une femme iranienne. Pourquoi ? Parce qu'elle est née sous des lois qui lui refusent des droits ? Je devrais l'accepter sous prétexte de relativisme culturel ? Je considère que tous les Hommes sont égaux. Partant de ce principe, tous les Hommes méritent les mêmes droits. Quelle que soit leur couleur, leur naissance, leur religion. Est-ce du racisme ? Je considère que c'est le contraire qui est raciste. En quoi une Égyptienne mérite moins de droit, d'égalité que moi ? Au nom de quel principe devrais-je considérer le système des castes comme une spécificité culturelle qu'il serait raciste de dénoncer ? L'universalité des droits, c'est le seul moyen intellectuel de se battre contre les injustices et le pouvoir absolu, c'est le seul moyen de libérer les Hommes du préjugé et de les rapprocher. Les spécificités culturelles sont un frein au progrès, un frein au droit. Et les premières à en souffrir tout autour du monde, ce sont les femmes. Enfin, qu'y a-t-il de si affreux à défendre le droit, la séparation des pouvoirs, la laïcité, la mixité, l'égalité et l'alternance politique ? Qu'y a-t-il de si affreux dans la proclamation de la prééminence du politique sur le religieux ? Qu'a y-a-t-il de si affreux à considérer tout Homme, quelle que soit son origine sociale ou religieuse, comme mon égal devant le droit ?

En 1791, en découvrant la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, Toussaint-Louverture, fils d'esclave, se dresse sur l’Île de Saint-Domingue en tant qu'homme libre. Il lit ce qui doit être lu : tous les hommes sont égaux. En se battant contre l'esclavage avec les principes nés de la Révolution Française, il l'universalise. C'est sublime. Aujourd'hui, en Mauritanie - où malgré la très récente interdiction de l'esclavage, le trafic humain se poursuit en toute impunité - Biram Dah Abeid se bat contre le système esclavagiste. Il dit ne se reconnaître qu'un maître : les Lumières. Il se bat en brandissant Rousseau, Montesquieu, Diderot et Voltaire. Voilà ce qu'est la Révolution Française : un outil pour combattre les ténèbres, un outil à disposition de tous, un outil de libération. En Chine, en Iran, au Maroc, partout dans le monde où le pouvoir absolu sépare les hommes, les penseurs des Lumières sont lus.

Il y a, dans ton livre, une très puissante apologie du rire et de l'humour comme arme contre l'étouffement des barbus et des corbeaux. Depuis plusieurs années, l'humour et l'irrévérence sont, de fait, une cible privilégiée de l'extrémisme et les sociétés occidentales, que ce soit par l'auto-censure ou le durcissement des lois sécuritaires, étouffent de plus en plus. Qu'est-ce que cela t'inspire ?

Le rire, l'humour sont des armes pour casser le drame. Ce que les dictatures et les religieux ont en commun, c'est le sérieux et la peur. Le rire est non seulement une défense mais aussi une attaque contre les lignes droites et rigides de la peur. Enfant, en Iran, dans l'immédiat après-révolution, je me souviens de mes parents et de leurs amis qui s'acharnaient à se retrouver le soir venu pour boire, chanter, danser. Faire tout ce qui était interdit et rire des barbus et des corbeaux. Seuls, ils pleuraient, ils s'inquiétaient. Mais ensemble, ils se serraient les coudes en riant de l'absurdité d'un régime qui refusaient aux femmes le port de lunettes de crainte qu'elles ne soient maquillées en dessous.

L'irrévérence, l'irrespect, c'est le refus du sacré. Car le sacré est immobile, le sacré fait le nid de tous les interdits et de tous les crimes. Rire du pouvoir, des religieux, des puissants, c'est les décrédibiliser, les minimiser. Je crois en la puissance du rire pour renverser les pires dictateurs. Avant la Révolution Française, la littérature libertine effectuait ce travail indispensable au changement qu'est le renversement des mentalités. En désacralisant dans ses pages les figures de la noblesse et du clergé, elle préparait la Révolution. Lire aujourd'hui la littérature libertine, c'est prendre conscience de l'importance du pied de nez, de la désacralisation, de l'absurde. C'est d'une modernité incroyable. Après les attentas de janvier à Paris, j'ai repris mes chers auteurs libertins, je me suis replongée dans ces pages qui refusent les interdits et célèbrent l'individualisme, la différence, l’ambiguïté, le blasphème. C'était salvateur.

Alors, oui, il faut absolument refuser l'auto-censure, il faut se forcer à dire des gros mots, à rire de tout ce sérieux, de tous les barbus, les islamistes comme les radicaux de gauche ou de droite, il ne faut pas avoir peur, il faut être fier d'être, non pas des enfants du christianisme, mais des enfants des Lumières. Des sales mômes qui ne respectent rien.

L'un des éléments les plus primordiaux de ton système de pensée concerne l'inclusion des femmes dans l'espace public, inclusion à laquelle tu as été sensibilisée par la littérature érotique et libertine. Est-ce que les progrès de l'égalité et de la mixité sont concomitants à une révolution sexuelle, que ce soit dans les mœurs, les pratiques, les mentalités ou les représentations, notamment artistiques ?

Les femmes sont - depuis le jour où un homme a remarqué qu'il était "physiquement" supérieur à la femme - maintenues dans l'espace privé. Le gynécée grec par exemple, ces appartements dévolus aux femmes à l'intérieur de la maison grecque, est un repoussoir à mes yeux. C'est à la prison du gynécée que les femmes doivent échapper et c'est l'espace public qu'elles doivent conquérir pour exister à l'égal des hommes. Il n'y a pas d'autres alternatives. Dans les sociétés où la charria est le droit, les femmes ont un accès limité à l'espace public. A des degrés divers, elles ne peuvent évoluer librement dans les rues, elles n'ont pas accès au travail, au débat public, aux décisions. Au Liban, considéré comme un État "plus tendre" avec les femmes, une mère n'a aucun droit sur ses enfants qui sont toujours sous la tutelle du père. Et le divorce y est toujours interdit - mais divorcer à l'étranger est reconnu, l'hypocrisie étant l'autre plaie des sociétés orientales.

En France, avant l'égalité de droit entre les sexes, des femmes comme Georges Sand, Rachilde ou Madeleine Pelletier se travestissaient pour pouvoir fréquenter seules des cafés, certains musées, les bibliothèques, voyager, fumer en public. Elles étaient alors considérées comme des affranchies sexuelles parce qu'elle osaient évoluer dans l'espace public, l'espace des hommes et du pouvoir. C'est exactement ce qu'a fait de nos jours, une Égyptienne durant 43 ans : Sisa Abou Daooh s'est travesti en homme pour subvenir à ses besoins et ceux de sa famille. C'est dire la difficulté d'être femme dans des sociétés qui refusent l'égalité et la mixité. Exister à égalité dans l'espace public est le baromètre de la condition des femmes dans toutes les sociétés.

Pour répondre plus directement à ta question, oui la révolution sexuelle est indispensable à l'égalité entre les sexes, quel que soit le domaine. Car qu'est-ce que la révolution sexuelle si ce n'est la prise de possession de leur corps par les femmes ? Le jour où les femmes maîtrisent leur sexualité, possèdent leur corps, elle possèdent des droits. Parce que le patriarcat a maintenu les femmes dans une dépendance, parce que la sexualité est le premier interdit, transgresser cet interdit, c'est refuser la dépendance. La jour où une femme prend conscience que son corps est à elle, et à elle seule, elle devient autonome. L'importance de la virginité dans les sociétés patriarcales est une plaie, la discrimination qui touche les femmes non-mariées est une tragédie, le recours systématique à l'insulte "pute" dans les sociétés patriarcales est la preuve que tant que les femmes n'auront pas accompli leur révolution sexuelle, rien ne changera pour elles.

Enfin, dans le littérature libertine, ce qui a tout de suite parlé à la petite fille sous voile islamique que j'avais été, c'est la libération du corps qui va toujours de pair avec la destruction du préjugé. L'héroïne libertine, pour devenir un être libre, doit accepter que la sexualité n'est un danger ni pour elle, ni pour la société, que ses préjugés cadenassent l'exercice de son esprit critique, que la raison est un havre de joie et la parole une arme de destruction. Le dévoilement du corps est impossible sans le dévoilement des préjugés. Et le contraire est tout aussi vrai.

Lors de la publication de la photo de Golshifteh Farahani nue, j'ai beaucoup vu tourner cet article, avec une argumentation qui revient de plus en plus souvent lorsque des femmes arabes ou non-occidentales mêlent libération sexuelle et libération politique et qui peut se résumer ainsi : on ne s'intéresse à ces femmes que lorsqu'elles se foutent à poil. Parallèlement, on entend aussi souvent ce genre d'argument lors des débats sur le port du voile : qu'une femme siliconée, mini-jupée, stringuée, subit en fin de compte le même genre de discrimination qu'une femme voilée. Qu'en penses-tu ?

Une femme d'origine musulmane qui ose le corps, qui ose le dévoilement, accomplie un acte politique. Parce que le corps féminin est tabou dans les sociétés musulmanes, la nudité revendiquée est un outil de libération. C'est mathématique.

Je n'ai pas le sentiment qu'on s'intéresse aux femmes musulmanes quand elles sont nues, j'ai même l'impression du contraire au regard des débats incessants et quotidiens sur le voile. Mais enfin, qu'est-ce que cette folie autour d'un corps de femme nu ? Lorsque des sportifs ou des mannequins hommes posent nus, il n'est jamais question que d'esthétique, quand un homme se promène torse nu dans les rues d'une ville en été, il ne viendrait à l'idée de personne de l'insulter pour attentat à la pudeur. Un corps de femme nu, c'est toujours une provocation, c'est toujours une atteinte à la morale, c'est systématiquement sexualisé. Et quand il revêt un caractère politique, voilà que pointe quand même la question de la sensualité, de la concupiscence, du "elle l'a fait exprès pour se faire remarquer". Mais oui, c'est exactement pour ça qu'elle l'a fait. Pour dire : "ce corps est à moi, il n'est ni sale, ni dangereux et il mérite les mêmes droits que le corps d'un homme".

Oui, un nu peut juste être beau et plaisant à regarder. Oui, un nu politique est une arme pour se défendre contre le voile, contre les tentatives d'enfermement de la femme dans son essence. Dans tous les pays où les droits des femmes ne sont pas respectés, les femmes sont recouvertes de noir, leurs corps est sexualisé à outrance. La nudité renverse la sexualisation du corps. Soudain, c'est le voile qui est sexué et la nudité qui est anodine. Le dévoilement de Golshifteh Farahani est un doigt d'honneur à la société iranienne et ses interdits qui étouffent les femmes.

Le parallèle entre le voile et les femmes siliconées me rend malade. Le voile est un outil de domination patriarcale. Le voile ne couvre pas la nudité de la femme - c'est la fonction des vêtements - mais son essence. Le voile est une obligation religieuse, le levier de contrôle des femmes et de leur sexualité. C'est aussi un choix mais un choix religieux et/ou politique donc un acte idéologique qui peut être en contradiction avec les lois de la République. Une femme siliconée ou en mini-jupe ou très maquillée est une juste une femme siliconée, en mini-jupe, très maquillée. Il n'y a rien de politique ou de discriminatoire, c'est un choix esthétique. Si une femme désire se conformer à ce qu'elle pense être un canon féminin, c'est son choix esthétique. Je déplore que certaines femmes imaginent que leur avenir tient seulement à la taille de leur bonnet ou à la fermeté de leur postérieur ou à l'ourlet de leurs lèvres. Dans mon monde idéal, le bonheur vient plutôt du cerveau, de la culture, du corps qui respire, du plein exercice des droits. Ce qui ne m'empêche pas d'apprécier une belle robe poétiquement soulevée par un vent printanier. Je ne vois pas pourquoi je me rajouterais des seins et personne ne me discrimine parce que j'ai des petits seins. Par contre, une jeune femme qui refuse le voile dans un quartier où toutes les femmes le portent risque d'être mise à l'écart, insultée, agressée. Et je préfère vivre dans une société où le corps des femmes est libre de se vêtir comme bon lui semble, de promener ses jambes nues dans toutes les rues, d'être fière de son décolleté plutôt que dans une société où le corps est si mal vu, mal aimé, qu'il soit nécessaire de le couvrir pour qu'il échappe aux regards - donc au désir.

Quelle est ton appréciation du féminisme actuel ? Est-ce qu'il y a un courant, des figures, dans lesquels tu te reconnais plus que d'autres ?

Je crois que je suis une individualiste forcenée. Je n'ai jamais voulu appartenir à aucun mouvement, je crains la foule, les groupes m'angoissent. J'ai besoin de me sentir libre, donc d'éviter toute paroisse. Il existe des féministes que je respecte mais que je ne peux suivre à la lettre. Sur la question de la prostitution par exemple. Je suis pour combattre fermement le proxénétisme et le trafic humain, mais il m'est impossible de condamner la prostitution quand c'est un choix. Même si ce choix ne concerne que 20% des prostitués en France, c'est 20% quand même. Et abolir la prostitution relève de la morale. Et je n'aime pas les décisions morales. Nous ne savons jamais jusqu'où elles peuvent nous mener.

La figure d'Elisabeth Badinter est très importante pour moi. C'est une des rares féministes avec qui je suis d'accord sur tout. J'apprécie beaucoup Caroline Fourest et Fiammetta Venner et j'ai toujours du plaisir à lire Joumana Haddad. J'aime les femmes de combat, les femmes grandes gueules, les femmes indépendants qui ne craignent pas d'être mal aimées ou pas aimées du tout. Les femmes solitaires et les guerrières, les femmes aventureuses. Les femmes qui n'ont pas peur de leur cul et des gros mots - encore eux.

A la question de savoir si je suis féministe, c'est oui dans le sens où je suis une égalitariste absolue. Je suis pour que les femmes possèdent et exercent les mêmes droits et devoirs que les hommes, je suis pour que les femmes aient accès au marché du travail au même titre que les hommes, qu'elles soient soignées comme les hommes, qu'elles soient décisionnaires de leur vie au même titre que les hommes. Mais je ne crois ni aux qualités proprement féminines ni profondément masculines. Je crois que tout est une question de tempérament et de choix. Une femme n'est pas un meilleur politique qu'un homme parce qu'elle est une femme. Jamais je ne voterais pour un candidat d'après son sexe, mais au vu de ces propositions et de son engagement. Mais quand j'entends qu'il est possible que le prochain président des États-Unis soit Hillary Clinton, je ressens une forte émotion. Parce que je suis une femme et qu'à l'annonce de certains événements, je mesure le chemin parcouru par les femmes. Cela ne suffit pas à transformer Hillary Clinton en une meilleure femme politique, mais cela me rend fière d'être femme et d'avoir conscience des luttes magnifiques que mon sexe a mené et du chemin qui nous reste à parcourir. Je suis une sentimentale !

Quand Maryam Mirzakhani a récemment été récompensée par la Médaille Fields, elle a déclaré qu'elle n'avait pas le « désir d'être le visage des femmes en mathématiques ». Qu'est-ce que t'inspire cette réaction d'une femme, qui a tout pour être un « modèle » et qui met en garde contre la tentation d'en chercher ?

En 2005, le président d'Harvard, Lawrence Summers affirmait que l'absence des femmes parmi les grands mathématiciens était liée à des phénomènes biologiques, les femmes possédant moins "d'aptitudes intrinsèques" pour les mathématiques que les hommes. Alors lorsque neuf ans plus tard, Maryam Mirzakhani, diplômée d'Harvard, est la première femme a remporté la médaille Fields, et bien je jubile... Qu'elle le veuille ou non, elle est un modèle a suivre, un exemple de la plus belle des façons de porter la contradiction à des patriarches pourrissants tels Lawrence Summers.

Justement, je pense que l'absence de mémoire est une des tragédies des femmes et la raison pour laquelle il n'existe pas une internationale des femmes, une solidarité d'instinct pour défendre nos droits, pourquoi des féministes défendent le voile, comment il est possible que les femmes s'avèrent plus anti-féministes que des hommes et creusent leur propre tombe.

Les femmes ont toujours été coupées de leur mémoire, de leur passé par le pouvoir patriarcal pour éviter qu'elles puissent s'inscrire dans le Temps et désirer y exercer un pouvoir né de siècle de présence et de participation à la vie de la Cité. Même quand elles en étaient exclues, elles existaient et pesaient sur la vie publique. Combien de femmes peuvent se réclamer des figures féminines qui ont brillé dans leur siècle ? Pas grand nombre, car nous ne connaissons pas notre illustre passé.

Maryam Mizakahni a tort, car ce qui nous manque, ce qui manque aux petites filles quand elles débutent leur étude, c'est l'existence de figures historiques qui peuvent leur permettre de se projeter autrement que des grandes amoureuses ou des muses ou des maîtresses. Olympe de Gouges est enfin étudiée en classe - ma génération ne la connaissait pas, je ne l'ai jamais étudié ni au collège ni au lycée - mais elles sont où les Madeleines Pelletier, les Reine Christine, les Jane Dieulafoy, les Madame du Châtelet, les Alexandra Kollontaï, les Marguerite Durand ? Elles sont où toutes ces femmes qui nous ont précédé et ont investi l'espace public pour nous montrer qu'il était possible de le faire, qu'il fallait le faire, que notre avenir était là, au centre de la Cité, nos corps bien ancrés et la parole bien haute. Nous avons besoin de nous reconnaître dans des modèles pour avancer. Il nous faut nos Charles de Gaulle et nos Napoléon. Il nous faut retrouver les visages de nos mères, pour les tuer peut-être, mais surtout pour se relier à l'Histoire et désirer bâtir l'avenir en mettant les mains à la pâte.  

vendredi 13 février 2015

Procès Carlton : quand la pudeur fait le jeu des prédateurs sexuels

C'est une petite musique qui commence à faire son petit bonhomme de chemin vers nos petites oreilles : dans le procès du Carlton, on en fait trop niveau "déballage" sexuel. Ça en devient gênant, écœurant, complaisantvulgaire. Vraiment, beurk, on n'était pas "là pour ça".

Il s'agit même d'un des arguments sur lequel insiste son principal et plus célèbre accusé, Dominique Strauss-Kahn – voyez-vous, le monsieur en a assez, il s'agace, que l'on jette ainsi en pâture ses comportements et ses préférences qui, au fond, ne regardent que lui et ses partenaires de fête.

Comment ne pas voir l'énième preuve du gros bagage de malice dont le monsieur est doté ("quelle tristesse, c'était un homme si brillant !") ? On l'écouterait, on croirait revoir Flaubert ou Baudelaire face au triste Pinard, si ce n'est carrément Verlaine disséqué par Théodore 't Serstevens. En somme, l'odieux retour d'autres temps, d'autres mœurs : les forces de l'ordre, dans leur sens le plus strict, remettant la dépravation dans le droit chemin, cette confusion si délétère entre immoralité et illégalité. En 2015, Dodo-dis-donc, c'est vrai qu'il y a de quoi se lasser.

C'est clair, c'est tout vu : il n'y a pas mieux qu'un bel écran de fumée pour aveugler son prétoire et faire oublier les faits. Dans la confusion, hop, hop, hop, se diriger vers l'issue de secours.

Mais s'il est somme toute logique qu'un accusé fasse son maximum pour sauver ses fesses, il est quand même un tantinet plus problématique que les magistrats, en se serrant le nez et la bouche, parviennent au même résultat : user de périphrases et de points de suspension pour ne ne pas dire les choses, et, en fin de compte, ne pas statuer sur des réalités, mais sur des interprétations qui, c'est bien connu, sont sujettes à l'ambiguïté. Une ambiguïté pas vraiment compatible avec une décision de justice objective et impartiale. Comme ça tombe bien.

Dès lors, il n'y a pas de déballage dans le procès du Carlton, si ce n'est celui d'une vérité qui commence à être aussi éculée que négligée : le meilleur allié des violences sexuelles, c'est la pudibonderie.

C'est parler "d'acte contre-nature" pour signifier une sodomie non consentie. C'est laisser des témoins et des accusés ne pas parler, ne pas préciser, parce qu'on touche à des sujets tellement sensibles, tellement graves, que des soupirs et des sanglots suffisent bien pour exprimer ce que tout le monde a bien compris.

Sauf que non, tout le monde ne l'a pas compris, comme en atteste ce qui se déverse actuellement dans les médias et sur les réseaux sociaux : ce qu'il y aurait de répréhensible et de punissable, dans l'affaire, ce sont les partouzes, l'infidélité, le recours à la prostitution. Les viols et les agressions sexuelles présumés dont ont été apparemment victimes certaines femmes qui se sont portées partie-civile, ce n'est même pas secondaire, ça n'existe et n'existera pas. Alors que ces violences semblent bel et bien caractérisées, et ce dès les PV des policiers, qui mentionnent notamment les doutes, si ce n'est les excuses, des auteurs des faits.

Et il est là l'effet littéralement pervers de ce procès et de cette façon de penser : si les accusés sont reconnus coupables, alors les éventuels viols et agressions sexuelles qu'auront subies ces femmes, parce que prostituées au moment des faits, n'auront été qu'une des innombrables conséquences de leur activité ; même pas un dommage collatéral. Une activité non-digne, non-naturelle, non-tolérable. Ils n'existeront pas en tant que tels, comme n'existera pas la justice qu'il serait légitime de leur rendre.

Et si les accusés repartent libres, alors la possibilité de ces viols et de ces agressions sexuelles sera encore moins prise en compte, la justice leur accordera encore moins de crédit, parce que, hé, vous croyiez quoi les cocos ?

Le but n'était pas de s'attaquer une nouvelle fois à la stratégie manifestement bien rodée d'un putatif prédateur sexuel (qui semble toujours imposer sa "sexualité rude" à des femmes pauvres, faibles, semi-folles, influençables, incohérentes, des femmes dont il sera très facile de réduire en poussière la parole, parce qu'au match de la cré-di-bi-li-té, une boniche africaine ayant franchi illégalement les portes de l’eldorado, une petite poulette de journaliste et d'écrivain qui semble rayer le parquet tellement qu'elle veut faire son trou, ou même une subordonnée méticuleusement harcelée, mais qui, pas de bol, a fini par abdiquer en faisant profil bas, ça ne pèse pas lourd face à un Homme Providentiel qui avait tellement le pays dans sa poche qu'il n'était même pas nécessaire d'en passer par les urnes), mais de statuer sur la nature proxénétique de ses "récréations".

Pile, je gagne, face, tu perds.

Alors disons une bonne fois les choses : le problème, ce n'est pas que DSK puisse être un queutard qui pète des rondelles à la chaîne, le problème, c'est qu'il l'ait peut-être fait avec violence, contrainte, menace ou surprise. En d'autres termes, qu'il se soit éventuellement rendu coupable de viols et d'agressions sexuelles.

Le problème, c'est d'insinuer qu'un individu, parce qu'il est prestataire de services sexuels, consent tacitement à toutes les prestations sexuelles possibles et imaginables.

Le problème, c'est en effet d'affecter ces questions au seul et unique terrain de la morale et de la dignité, catégories métaphysiques qui ne veulent jamais dire la même chose, au lieu de les assigner au seul et unique territoire du droit, et notamment du droit du travail.

Le problème, c'est qu'en refusant de parler précisément d'un acte sexuel, de ses circonstances, de son déroulement, en y jetant un voile de pudeur tellement opaque que plus personne n'y voit plus rien, on cache. Et que lorsqu'on cache, on permet à des criminels de faire ce qu'ils veulent, y compris et surtout leurs crimes. C'est tout le problème du viol : ce même voile de pudeur permet autant aux violeurs de violer en toute impunité qu'aux victimes d'en être accablées et de préférer un silence, parfois mortel, à un recours en justice. Et le serpent se mord la queue (aïe).

Le problème des violences sexuelles, ce n'est pas que la honte doive changer de camp, mais qu'elle disparaisse une bonne fois pour toutes et que l'on puisse voir, enfin et en face, la réalité de ces violences afin de les punir et de les prévenir.

Car en matière de violences sexuelles, le diable ne se cache pas dans les détails, bien au contraire, il se cache dans les non-dits et dans les sous-entendus.