jeudi 4 juillet 2019

Chronique "Peggy la science", in Causeur n°68 (mai 2019)



Chez les Indiens Kogi de Colombie, le mythe de la création des sexes n'est pas une affaire de côte mal taillée mais de poil pubien fertile. C'est lorsque la Mère primordiale s'arracha un poil de chatte pour le planter au mitan d'un corps agame que ce dernier se vit pousser un pénis – et que l'humanité fut divisée en hommes et femmes. L'histoire peut être cocasse, mais elle révèle surtout combien l'importance accordée à la toison pubienne est loin de se limiter à l'époque contemporaine. Contestant l'idée que le défrichage des bas morceaux serait une invention aussi occidentale que récente, et uniquement fruit des « injonctions » d'une société hypnotisée par les films de boules et les marchands du temple cosmétique, Lyndsey K. Craig et Peter B. Gray, anthropologues à l'université du Nevada, ont décidé de mener la première analyse « systématique et interculturelle » de l'épilation pubienne. Leur étude exploite des « données descriptives » portant sur 72 cultures disséminées de par le monde et les époques – pour des publications courant de 1894 à 2001. Il en ressort que la pratique est bien universelle et ne peut être exclusivement expliquée par la publicité et la pornographie de masse, vu qu'aucune des sociétés pré-industrielles étudiées n'y avait accès. Pour ces maillots primitifs, la technique de choix est l'extraction manuelle – avec divers ersatz de pinces à épiler, comme les Indiens Tapirapé qui se servent de coquilles de palourdes ou les Selknams de la Terre de Feu (aujourd'hui disparus) qui s'arrachaient les poils avec les doigts et une mixture de cendres. Craig et Gray montrent par ailleurs que si les femmes sont les premières concernées, les hommes ne sont pas en reste, tant il n'est pas rare que le débroussaillage soit intégré dans un rituel marital marquant l'entrée à la fois dans l'âge adulte et la vie sexuelle. La motivation numéro un est d'ordre hygiénique – comme chez les Ila (Afrique australe) où les femmes craignent que leurs poils ne piquent le pénis de leur partenaire et l'infectent. Ce qui fait dire aux chercheurs que l'épilation intime relève d'une évolution bioculturelle et que l'entretien de la toison pubienne, où la dégradation des protéines, lipides, acides gras et stéroïdes secrétés par les glandes sudoripares produit un fumet variant au gré de l'état reproductif, est avant tout un signal d'activité et de réceptivité sexuelles sur lequel le complexe playboyo-esthétique n'a fait que capitaliser depuis quelques siècles.


Christopher Hitchens, après Sigmund Freud, en parlait comme du « narcissisme des petites différences » – le fait que les ennemis les plus jurés ont toutes les chances de se ressembler énormément. L'étude de Jan-Willem van Prooijen et André P. M. Krouwel, chercheurs en psychologie expérimentale et en sciences politiques à l'université libre d'Amsterdam, confirme la conjecture en montrant que quatre caractéristiques psychologiques unissent les extrémistes de gauche et de droite. La première est une détresse intellectuelle – un sentiment de « perte de repères », d'incertitude, voire d'angoisse – qui agit comme un terreau à radicalité par la quête d'une cause susceptible de redonner du muscle à une estime de soi raplapla. Par exemple, et par rapport aux modérés, les extrémistes disent souvent avoir peur pour leur avenir économique et expriment beaucoup de méfiance vis-à-vis des institutions, notamment gouvernementales. La seconde, découlant de la première, est un « simplisme cognitif » ou un goût prononcé pour le manichéisme, les solutions en noir et blanc et tout ce qui semble clarifier un « environnement social complexe via un ensemble d'hypothèses simples rendant le monde plus compréhensible ». La troisième est un excès de confiance et un sentiment de supériorité idéologique (« j'ai raison et pas toi ») sur tout un tas de sujets allant de la sécurité sociale à l'immigration en passant par la discrimination positive. Une tendance corroborée par des tests vides de toute saveur partisane et qui s'assortit d'une plus grande propension au biais de confirmation. La dernière est un penchant prononcé pour l'intolérance et le dogmatisme – et le fait de voir ses « jugements moraux comme des absolus reflétant une vérité simple et universelle ». Le tout, alertent les chercheurs, étant une formidable recette de castagne entre groupes persuadés de n'avoir rien à voir les uns avec les autres et tout à gagner de l'élimination de leurs « antagonistes ».


À l'heure où la saison du rhume des foins et de la montée de sève bat son plein, une étude publiée quelques jours avant l'équinoxe de printemps a de quoi laisser songeur quant à la précarité de nos préférences amoureuses. Menée par Kathryn M. Lenz (université de l'Ohio) et ses collègues, cette étude établit un lien solide entre réaction allergique et sexuation du cerveau : chez les rats, les femelles ayant été exposées à un allergène durant leur gestation donnent naissance à des petits qui, toute leur vie, auront des comportements sexuels « atypiques ». En d'autres termes, les femelles nées de mères ayant connu l'équivalent murin d'une grosse crise d'asthme se comporteront comme des mâles. De fait, cet effet d' « inversion » est bien plus fort chez les femelles, qui passeront le plus clair de leurs journées à vouloir grimper leurs petites copines et à se transformer en folles du cul à la moindre odeur féminine dans les parages. L'action de l'allergie maternelle sur le développement sexuel de la progéniture est aussi détectable au niveau cellulaire dans le système nerveux des bestioles. Notamment, les filles de mères allergiques auront une zone du cerveau (l'aire préoptique, connue pour réguler la motivation sexuelle des mâles) plus riche en synapses qu'à l'accoutumée. Mais si le changement se fait en miroir chez les mâles, il ne se traduit chez eux que par un moindre intérêt pour la gaudriole, sans coming-out à prévoir.

Quand l'université devient tribunal


Sur les campus de l'anglosphère, les profs ont la trouille. Dans un mélange de consumérisme étudiant, d'emploi académique précaire et de pleutrerie administrative mal camouflée en bienveillance « pastorale », l'ambiance est radioactive. Les élèves peuvent accuser leurs enseignants d'à peu près n'importe quoi et, dans les procédures disciplinaires kafkaïennes qui en découlent, ces derniers n'ont quasiment aucun moyen de se défendre sans bousiller leur carrière et leur santé. Récemment, j'apprenais qu'un professeur new-yorkais était sous le coup d'une plainte pour violation du Titre IX (la législation fédérale sanctionnant les discriminations sexuelles dans les établissements recevant des subsides publics) à cause de deux « crimes » perpétrés dans ses cours de psychologie : avoir parlé de « sexualité féminine » et indiqué que l'anorexie touchait davantage les femmes blanches que les noires. Soit une expression anodine et une réalité scientifique pouvant d'ailleurs s'étendre à tous les troubles du comportement alimentaire. Dans le monde universitaire américain, l'hubris fragiliste de la « culture de la victimisation » est désormais telle que des enseignants sont admonestés pour avoir voulu transmettre leur savoir, la raison d'être de leur travail.

Le 28 mai, une tribune publiée dans The Atlantic dénonçait les périls que ce climat fait peser sur la science et ceux qui l'ignorent. Luana Maroja, professeure de biologie au Williams College et directrice de son programme de biochimie, y détaille comment des faits scientifiques sont victimes de la même censure qui occulte des opinions politiques ou des expressions artistiques jugées offensantes par des étudiants toujours plus avancés dans leur métamorphose en gardes rouges maoïstes. Après avoir banni la formule « femme enceinte » (remplacée par « humain enceint ») et interdit (ou voulu interdire) des pièces de théâtre jugées « racistes » (mais néanmoins écrites par des Afro-Américains), des élèves en viennent à ne plus vouloir entendre parler de QI, d'héritabilité (le degré de transmission génétique d'un trait, physiologique ou comportemental, entre un parent et sa progéniture) et de sélection de parentèle (une des plus grandes avancées de la théorie darwinienne au XXe siècle, permettant notamment de comprendre la coopération et l'altruisme dans le monde animal). Entre autres justifications de leur « dénialisme biologique », les étudiants prétendent que le QI a été inventé pour ostraciser des minorités, que l'héritabilité est un mythe et que la sélection de parentèle légitime le népotisme de Trump. Trois contre-vérités, mais si Maroja cède aux griefs de ses étudiants – ou se retrouve face à une administration acceptant de leur caresser la susceptibilité dans le sens du poil – comment s'y prendra-t-elle pour les sortir de l'erreur si la simple mention de ces phénomènes devient un sacrilège ?

Il y a deux ans, presque jour pour jour, des étudiants d'Evergreen, une autre université d'arts libéraux américaine, patrouillaient sur leur campus armés de battes de base-ball à la recherche d'un professeur de biologie, Bret Weinstein, coupable à leurs yeux de racisme pour avoir critiqué le bien-fondé d'une journée d'exclusion des Blancs. Dans le Wall Street Journal, son épouse Heather Heying, elle aussi biologiste, allait dénoncer une « attaque contre les valeurs des Lumières : la raison, le questionnement et le dissentiment. Les extrémistes de gauche en ont après la science. Pourquoi ? Parce que la science recherche la vérité et que la vérité n'est pas toujours convenable ». En écho au célèbre poème de Martin Niemöller déporté en 1937, Heying intitulait sa tribune : « D'abord ils sont venus chercher les biologistes ».

L'analogie n'est pas exagérée, car vouloir faire taire un enseignant et se boucher les yeux et les oreilles face à des faits qui nous « outragent » est un carburant à ignorance. Une lacune où germent les despotes et prospèrent les tortionnaires.



dimanche 30 juin 2019

Interview avec Nancy Giampolo pour Clarin (Argentine)


Why do you ensure that the new feminism is puritanical and retrograde?
A prostitute and friend of mine once said to me that feminism was a great idea until it came to power. I think it's a good summary of what I'm concerned about in contemporary mainstream feminism. Its main goal is not how to free women or assure the gender equality but to rule and maintain its status. And the thing is that fear has always been a great tool of power – if you make people afraid, they are more prone to obey. Since my first book in 2009, I see mainstream feminism as one of the most blatant proof of the failure of sexual revolution, which was not, in theory, only a sexual liberation (you are free to fuck whoever and whenever you want) but also a liberation from sex (sex as no burden to the soul, especially for women). But with mainstream feminism, the « stain » of sex has never been so salient – in the old days, we punished « bad » women (a stigma that remains with prostitutes), now we punish « bad » men, but the motto is the same : no soul can be freed from the burden of sex. #Metoo is very exemplar of that trend I saw growing on the feminist blogosphere since decades : our first « silence breaker » in France was Sandra Müller, a journalist who said she was sucked into a « spatio-temporal abyss » because a man told her he wanted to make her come all night – with no threat whatsoever and the guy apologized the day after the incident (Müller now faces defamation charges). What message do we convey when we say this ? That a sexual comment has the power to annihilate you ? It's very victorian – women are delicate flowers who have to be put under glass because the world is full of dangers for their « purity ». And it's an old and sorry trick.


In your view, what are the main points that the new feminism uses to undertake "witch hunts"?
Again, a politics of fear. The day after our manifest, some mainstream feminists wrote a counter- letter to accuse us to be defenders of rapists and paedophiles. A former Minister of Women's Rights even said on a very popular radio show that our letter was an excuse to rape in fancy clothes. That's text-book agit-prop : obscure the facts with fear, make people react and not think. Dig trenches between friends and foes, against which everything is allowed. Here, we found again the « stain », the defilement logic : your « ennemies » are not people, they are existential threats, so they must be sought and destroyed.


What is the position the manifesto signers have regarding the sorority concept and the idea that a woman who claims to have been harassed could never lie?
I can't speak for all the signatories, I only speak for me. To me, sorority displays the religious (or "mystic" as Bertrand Russell said) nature of the feminism I despise. When you don't want to understand, let alone change, reality, but to build cults, tribes, ministries where you stay among clones and hunt the heretics. For that, you need a dogma and a gospel - the utopia of the sorority is one of these unfalsifiable categories. And its goes hand in hand with the « believe all victims » mantra, as women were one big and monolithic category of pure angels absolutely devoid of bad intentions. People can lie about being dead to fool the police or insurances, but no woman can lie about being « inappropriately » touched or talked ? Give me a break ! It's a simple law of supply and demand – when victimhood becomes a status currency, you have all the incentives of the world for lying about being one. And now's the time. The backlash will be ugly, but sadly predictible.


What do you think would be truly empowering for a Western woman today?
The same as ever : to have the means to sustain your own existence. Don't depend on anyone and the rest will follow. And as a rationalist feminist, I will add Nullius in verba : Take nobody's word for it. Always check facts and practice critical thinking, as the search for the truth is the best venture ever, whether or not you have a vagina.


Version originale de l'interview parue dans Clarin, le 30 juin 2019

mardi 4 juin 2019

Interview par Sarah Constantin pour Grazia

Que penses-tu de la réaction de Marlène Schiappa, qui critique la grève du sexe lancée par Alyssa Milano et affirme que cela n'est que « se priver soi même » et « nous punir une deuxième fois » ?

Je suis assez d'accord et c'est très cocasse de voir que le présupposé de la grève du sexe – les femmes sont pourvoyeuses d'un service qu'elles rendent aux hommes en échange d'avantages – est une vision très conservatrice car naturelle du rapport économico-sexuel. En moyenne, la plus grande différence sexuelle entre les hommes et les femmes considérés en tant que groupes relève du goût pour la variation des partenaires – ce n'est pas que les hommes ont plus de libido que les femmes, mais qu'ils ont une plus grande propension à multiplier les partenaires et ce pour des raisons ultimement reproductives. Pour le dire très schématiquement, pour que leur stratégie reproductive soit optimale, les hommes ont tout intérêt à minimiser leur investissement parental dans leur progéniture et donc à multiplier les rapports féconds sans engagement. Les femmes, aussi, sauf qu'en tant que mammifères placentaires, elles ont un investissement parental minimal bien plus conséquent que les hommes : minimiser leur propre investissement signifie donc sécuriser la présence d'un pourvoyeur de ressources en restreignant ce qui est le plus délétère pour ses gènes à lui, à savoir élever des enfants dont il n'est pas le géniteur. D'où l'intérêt que les femmes ont à être (mais surtout, à passer pour) chastes. Et dans le contexte du droit à l'avortement, c'est méconnaître la réalité des clivages existants sur la question et les facteurs qui y contribuent : les plus grands écarts d'opinion ne sont pas observés entre hommes et femmes, mais entre femmes entre elles, avec la religiosité jouant un rôle très important. Ce sont les femmes conservatrices qui ont tout intérêt à restreindre le droit à l'avortement pour conserver un coût élevé au sexe et s'assurer l'investissement masculin. C'est ce qu'une bonne partie des féministes orthodoxes ne comprennent pas : l'avortement est sans doute l'un des sujets où la guerre des sexes est le moins à l’œuvre ! C'est avant tout une question de compétition intrasexuelle féminine, comme quasiment toutes les questions sociétales liées à la gestion de la reproduction : de l'avortement au mariage homosexuel en passant par la prostitution ou même le port du voile islamique, les franges les plus conservatrices des populations sont composées de femmes que la « promiscuité » de leurs homologues menace. Il est donc dans leur intérêt de l'endiguer.

Pour toi, une grève du sexe, c’est renoncer au plaisir ou se mettre en position de pouvoir ? 

Ce n'est pas mutuellement exclusif et cela dépend aussi des raisons de sa mise en œuvre. Les grèves du sexe les plus efficaces ont des motivations pacifistes : pour faire stopper une guerre ou généralement de la violence coalitionnelle (gangs, etc.), on prive les hommes de sexe (mais souvent aussi de tâches ménagères...). Dans ce sens là, la chose est logique : les hommes allant à la guerre (notamment) pour se mesurer entre eux et augmenter leur pool de partenaires (et donc leur succès reproducteur, à savoir la quantité de gènes qu'ils transmettront à la génération suivante), si on leur coupe cette motivation, le rapport coût/bénéfice de la guerre penche davantage vers le premier plateau. Ici, les femmes peuvent effectivement renoncer temporairement au plaisir, mais elles se mettent aussi dans une position de pouvoir.

Ce mode d'action est il encore approprié aujourd'hui ? 

Dans les environnements comme le nôtre où la guerre des sexes est la moins prégnante, absolument pas. Dans des sociétés promouvant l'égalité entre individus en général et entre hommes et femmes en particulier, c'est même complètement con de réactiver des clivages qui ne cessent de s'atténuer. D'un point de vue politique, c'est aussi contre-productif : des personnalités conservatrices comme Candace Owens ont surfé sur le buzz de la guerre du sexe en disant en gros : super, que les gauchistes arrêtent de baiser, nous on va le faire deux fois plus et on va vous supplanter démographiquement. C'est une vision aussi totalement basse du plafond, mais le fait est que dans le contexte politique américain actuel, chaque camp joue pour lui-même des stratégies de courte vue. De même, sans doute que Milano a engrangé des points de capital social auprès de sa tribu : mais est-ce que cela fait avancer la cause de la liberté reproductive féminine ? Absolument pas. Ces derniers jours, les États corsetant leurs législations sur l'avortement se multiplient. Dans les faits, elles sont inapplicables, car le droit à l'IVG est autorisé au niveau fédéral. Sauf que le but ultime des Républicains « pro-life » est d'aller à la Cour suprême, aujourd'hui majoritairement républicaine, pour lui ôter sa constitutionnalité. Qu'une bonne partie des progressistes semblent ne pas le voir et préfèrent jouer l'affichage de vertu du « slacktivisme » est complètement déprimant.
Version intégrale de l'interview publiée dans Grazia le 4 juin 2019


samedi 1 juin 2019

La morale, mère de toutes les dissensions


Contrairement à ce que pouvait penser Descartes, la chose la mieux partagée au monde n'est pas le bon sens mais l'envie de pourrir la vie d'autrui. Voilà d'ailleurs l'une des caractéristiques les plus affligeantes de notre espèce : le fait que, pour faire passer la pilule de ses désirs de nuisance, rien ne vaille leur enrobage dans un dessein bienveillant. Le tour de passe-passe se fait avant tout de soi à soi et de manière parfaitement inconsciente, tant cela garantit sa réussite. Mis à part quelques rares psychopathes, personne ne va emmerder son voisin pour la beauté du geste et tout le monde sera persuadé de le remettre dans le droit chemin (si ce n'est directement pour son bien, alors ce sera pour celui du voisinage). C'est par un tel processus de « justification morale », comme le désigne le psychologue Albert Bandura, qu'une volonté de destruction se transforme en phénomène individuellement et socialement acceptable. Et plus les causes qu'on s'imagine servir sont grandioses, plus nombreux et durs seront les coups permis, avec l'ineptie des premières galvanisant la férocité des seconds. Car la cruauté est d'autant plus sûre que les idées défendues sont débiles – « qui est en droit de vous rendre absurde est en droit de vous rendre injuste », écrivait Voltaire. La morale n'est pas qu'un métaphorique écran de fumée, elle est un redoutable camouflage à motivations fumeuses parce qu'elle nous permet littéralement de ne pas en avoir conscience. Sauf que se croire armé des meilleures intentions du monde est le meilleur moyen d'occulter les massacres nécessaires à leur concrétisation.

Mais comme les forces vont souvent par paire, l'humain est aussi doté d'une fâcheuse tendance à ne pas aimer qu'on l'emmouscaille. Avant d'accepter qu'on lui grignote l'autonomie, il exige de bonnes raisons. Si elles ne viennent pas et qu'elles tyrannisent par trop son intelligence en étant contradictoires, incompréhensibles ou invraisemblables, alors les chances sont élevées qu'il en vienne à ruer dans les brancards. Oui, nous sommes décidément de sales bêtes : plus nous nous sentons contraints à cibler le bien, plus nous prenons un malin plaisir à exercer notre liberté en visant à côté.

Le 14 mai dernier, Andréa Kotarac, élu La France Insoumise au conseil régional d'Auvergne-Rhône-Alpes, annonçait rendre son tablier et appelait à voter pour le Rassemblement National lors de l'imminent scrutin européen afin de « faire barrage » à la liste Renaissance soutenue par Emmanuel Macron. Parmi les motifs de sa défection, Kotarac citait l'hégémonie de plus en plus marquée de « concepts diviseurs » au sein de sa formation politique, des concepts vecteurs d'une « balkanisation » et d'une « communautarisation de la société française ». Il donnait, entre autres, l'exemple de l'écriture inclusive.

Sans partager ni l'orientation idéologique du bonhomme ni ses consignes de vote, ce dernier constat est le mien depuis des mois : parce qu'elle repose sur des analyses linguistiques et sociolinguistiques indigentes et sur des arguments historiques erronés, l'idée que l'écriture inclusive serait au service d'une lutte bienveillante contre les inégalités sexuelles fait partie de ces fausses croyances qui, pour être mises en œuvre, nécessitent l'assistance d'un autoritarisme persuadé d'être moralement justifié. Le plus pathétique, mais aussi le plus glaçant dans l'histoire, c'est que ses céroféraires semblent ne pas voir le mur sur lequel leurs belles promesses vont s'écraser. C'est bien le problème avec l'utopie, le rappelle l'essayiste et journaliste britannique Peter Hitchens, « l'atteindre exige de traverser une mer de sang sans jamais toucher l'autre rive ».


Version originale de l'éditorial paru dans Le Point n°2438

vendredi 17 mai 2019

Interview avec Nancy Giampaolo pour Paco (Argentine)


How it started and developed the manifesto you've signed (along many celebrities of the french culture)?

For me, it's started behind my computer when I listened to Catherine Millet on the radio. In an interview about her book on D.H. Lawrence, the journalist asked her what she thought about #metoo and #balancetonporc (the french hashtag « rat your pig out » for women denouncing everything from callous men to rape on Twitter). At first, she didn't want to answer, saying she wanted only to speak about literature. And then, after the insistence of the journalist, she said she was very suspicious about the « movement », that it could display some puritanist urge and a fear of sex. It was like a breath of fresh air, because I felt very isolated at the time with my own fears and questions – in France, because I saw people worried about the excesses of Metoo right at the beginning in the anglosphere. So I contacted Millet, who I knew from 10 years or so. When we saw each other, with a friend of mine and writer, Abnousse Shalmani, she told us she was also contacted by Sarah Chiche, one of my former publishers who became a friend over the years, who was also worried. She wrote the first draft of the text and then we edited it in 10 days or so. At first, we wanted it just to be an open letter, signed by us and Catherine Robbe-Grillet, a friend who (for the anecdote) convinced me to write my first book in solo about my view on feminism. Then, we had the idea of making some kind of manifest and asking other women to join us - everything speeded up when Brigitte Lahaie, former porn star of the 1970's and now a very famous radio host, asked around for signatures. One of our last signatories was Catherine Deneuve - the text was set to be published on the next day when we had her formal approval.    

In Argentina, some slogans as "the personal is political" became a staple in discussing feminism, with the immediate effect of placing the whole item in a emotional-subjective field, which I think banalizes any serious thought or real political constructions eventually derived from it. What is your idea about it?

I'm very suspicious of it. Another way to say it is "everything is political", which is the textbook of a totalitarian mindset. No, I don't think everything is political and I think many areas of our lives - and especially our private lives - are devoid of "systemic power structures". To think "the personal is political" is to show a lack of understanding of the complexities and nuances and diversities of the human emotional and sexual behavior. In other words, it's utter bullshit and it's a dangerous one.  

Does exist in France (or maybe Paris) divergent points of view or attitude between lesbian-gays groups? If that's the case, how they differ and why?

I think there's a profound cultural divide between lesbians and gays - it's the first time I tell it publicly, but I'm bisexual myself, my first consensual sexual experience was with a gay man 20 years older than me and I lived the first part of my adult life as a fag hag. In France, the powerful lesbians (the ones we see in the public sphere) are the orthodox feminist ones, which means they are mostly angry, boring and intellectually kind of poor, as totalitarians often are. The likes of Colette or Marguerite Yourcenar are long gone... But the "gay scene" is much vibrant, diverse and fun - and, as I see it, much more literally powerful. For the anecdote, a prominent gay man wanted to sign the manifest and openly support it, but he changed his mind fearing a hard clash with the lesbians of his organization. I think he was sadly right. One of the problems we have now with feminism, it's that it's been hacked by some bitter lesbians who, again, don't represent at all the diversity of lesbians in particular and women in general.  

When Catherine Millet visited Buenos Aires, smashed in her conference the "sorority" concept (causing a serious distress among certain activists). Although is a "logic-free" construction I see (through my own experience as journalist) how the idea is presented over an over as the holy grail of feminism. Do you know or suppose why?

I think it's displays the religious (or "mystic" as Bertrand Russell said) nature of the feminism I despise. They don't want to understand, let alone change, reality, they want to build cults, tribes, ministries where they stay among clones and hunt the heretics. For that, they need a dogma and a gospel - the utopia of the sorority is one of these unfalsifiable categories. The less "sororal" women I met in my professional life were orthodox feminists and it's no accident. Feminism has become the last occurrence of virtue signaling weapons for self-serving hypocrites.   

Texte intégral de l'interview parue dans Paco, le 11 avril 2019


Interview avec Nancy Giampaolo pour Noticias (Argentine)


1.- First to all I'd like to ask you a brief summary of your books, what were your motivations for writing them and if you would like to eventually publish them in the Spanish speaking market.

Generally speaking, my books are about a biological (thus evolutionary) frame on sexual & gender issues. More precisely, they can show how feminism can't function without this frame. I don't say « biology explains everything» but « without biology, you can't explain anything and do nothing if you're not an authoritarian » (I'm not and I'm rather worried about the authoritarian tendencies I see in the Left in general and in feminism in particular). For my first solo book « Ex Utero » (2009), which was more of a « manifesto » in its form, I coined the term « evofeminism » aka. a feminism which is evolutionary informed and adaptive (if new facts are discovered, then it's the ideology that has to change and not the other way round). Since, in my work, I try & tend to minimize the ideological aspect and maximize the scientific one. But my main motivation has always been the same : find truth, not tribes. My main pleasure in life is to learn things, so I'm very happy to teach things to people and when readers tell me « Now, I see things differently », this is the best that can happen to me. As of today, I wrote books about evidence-based phytotherapy, evolutionary sex research, asexuality, gendered medicine, evolutionary explanations of patriarchy and affective dependence. My forthcoming book will be about behavioral biology in general, not just about sex & gender. And I would be thrilled to see some of my books translated in Spanish, especially « La domination masculine n'existe pas ».

2.- What was your training (formation)? And your professional path?

After three years of « Hypokhâgne - Khâgne », I went studying philosophy, with a major in epistemology and philosophy of science. My specialty was about the parallels between Nietzsche and natural sciences, especially Darwin, and my PhD focused on morality. I never intended to stay in the academia after my PhD – I wanted to switch to biological anthropology and one of the giants of this field, Napoleon Chagnon, who was the victim of a vicious cabal at the time, convinced me I would be more happy and have more of an influence outside than inside academia. I'm afraid he was very right. To finance my studies, I worked as a science journalist and a translator, and that's still my main occupations now. With translations, I also can spread interesting ideas and do my part in the « culture war » of today, which can be summarized as follow : save science from academia and save society from bad science. Recently, I'm very proud to have imported Quillette in France – I translate one article per week in the french news magazine « Le Point », and I hope more « joint efforts » to come...

3.- During the last years, argentine feminism has become mostly punitivist, with some of her referents/militants usually centered in obtain privileges over the rest, like the legal system acceptance of allegations of abuse or harassment as proved facts even without evidence. Could you find any particular reason to this?

This is what happen when you have nothing left to fight because all your battles have been won but you are wanting to pursue the war nonetheless. This is the “syndrome of retired St. George”, as Kenneth Minogue would say. And it's also a sign of radical decay, when the main urge is to demolish because your utopia needs a “creative destruction” – but there's nothing good to hope from the demolition of the rule of law and due process, this only pave the way to barbaric vigilantism. The Enlightenment was born on the corpses of the European wars of religion and now I'm afraid sectarian feminists are about to kill The Enlightenment as they are planting the seeds of some new religious or tribalistic wars.

4.- The document signed by you and other French intellectuals in reaction to the Me too was harshly criticized in our country by the progressive and leftist media and -to a lesser extent- by the conservative one, but, in general, the feeling is that everything that comes from the american star system is consumed here without critical thinking. How has the situation been in France?

It was very hard in the traditional and social media, but very invigorating in private – all the messages from people who had enough of the « kindly inquisitors », as Jonathan Rauch would say, and thank us to have the courage to speak up. But our open letter was hijacked by agit-prop feminists who accused us to work for rapists and pedophiles : how can one have a good faith discussion in this context? We wanted to open a debate, they respond by digging trenches. But I must emphasize that if I (and all the authors and signatories of the open letter) have been mobbed, I had the full support of my editor at Slate and my publisher in Anne Carrière : they never try to censor me and I would always be grateful for that.

5.- Why do you think that some new branchs of the feminist movement show so little interest in science and despise biology? Can we call label this as "superstition"?

Patricia Gowaty talked about “scientific illiteracy”, I call it “cerebral creationism”, Frans de Waal calls it « anthropodenial » : it's OK to think evolution work for animals other than our species, or for our physiology but not our psychology and behavior. That's a tragic error. Like E. O Wilson or Jerry Barkow, I think biology have us in a leash, but when you ignore or don't understand it, the leash became shorter and evolution remains destiny.

6.- In my personal experience as a critical journalist of hegemonic or corporate feminism, I am often the target of aggression, especially by women. How was your experience in this field?

The same. To be honest, I wanted to have a public discourse on feminism because of all the covert (and not so covert...) aggression I get from other women when I was 20 or so. At the time, I had a very free life and sexuality, and my main inquisitors where women who said to me I was some kind of witch waiting to be burned. 


7.- Do you think there are women who are much more male chauvinist than most part of men?

This is not what I think, this is what we observe : on all societal issues like abortion, prostitution, porn, etc., the most conservative fringes of the population are female-dominated. Female intrasexual competition is a much more effective tool than « patriarchy » to explain the attacks again individual freedoms relative to sexuality. I guess it's no a coincidence if feminists are so eager to overshadow it. Feminism is very much a war between some women who want to show their boobs and some other who will do anything to stop them.

8.- In Argentina, feminist groups insist on making visible only the crimes suffered by women by ignoring those committed against men -who are greater in number (as example: men constitute 100% of the victims of police violence, a very present issue in Argentina regarding the relation among the law forces and our recent political past). How it goes in France?

The same... You now, I really think punitive feminism, as you call it, is very much some kind of universal mental virus independent of cultural of national idiosyncrasies. Here, we always hear « every three days, a women is killed by a man » and not « at the same time, three more men are killed by other men ». They refuse to see how feminicide is a particular case of letal violence which is a male dominated phenomenon, as much from the side of the victims than of the perpetrators.
And it's not to say male victims are more serious than female one, but to understand that we won't tackle any of this problem if we frame it as a «sex war» issue.

9.- Speaking from your philosophic background, can you risk any justification for this anti-scientific and victorian drift that feminism has suffered in last years?

Psychology and cognitive sciences are much more useful in this than philosophy. My guess is we are witnessing today the complete failure of sexual liberation as an utopia : you can't liberate sexuality if you don't liberate people from the psychological burden of sex and all the contamination modules it triggers in your brain. And to get there, you need much more than wishful thinking. Sexual liberation was carried by extraordinary people who make the mistake of taking their personal case for a generality and not seeing the variability of the human spectrum relative to sex urges. Sexual freedom is not a democratic reality and as E.O. Wilson said, sex is perhaps the most antisocial force of evolution. 

Alerte sur les sciences humaines et sociales !


Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais le temps est maussade pour ceux qui, comme moi, voient dans la démocratie libérale l'une des plus belles choses qui soient arrivées à l'espèce humaine. On peut citer la Hongrie d'Orbán, la Pologne de Duda, le Brésil de Bolsonaro. Parmi leurs points communs, il y a la prise en grippe des sciences humaines et sociales (SHS). En octobre, le Ministre de l'éducation polonais décidait de faire disparaître l'anthropologie et l'éthologie du cursus universitaire. Quelques semaines auparavant, l'exécutif hongrois annonçait sa décision de priver de financement public les désormais fameuses « études de genre », parfois improprement qualifiées de « théorie du genre » et que les Polonais de Droit et Justice assimilent à une branche de la « dictature LGBT ». Le 26 avril, le Ministre brésilien de l'éducation déclarait envisager « la décentralisation de l'investissement dans les facultés de philosophie et de sociologie » – en d'autres termes, à leur couper les vivres. Des propos qui font écho aux positions d'une éminence grise de Bolsonaro, Olavo de Carvalho, un intellectuel féru d'ésotérisme et parti en croisade contre le « marxisme culturel ». Selon cette théorie complotiste, les épigones de l'École de Francfort et autres mandarins post-modernes n'auraient qu'une idée en tête avec leur amphigouri déconstructiviste : l'annihilation de la civilisation occidentale. Et comme ils se nichent, comme de par hasard, au sein des départements de SHS, qui veut rendre à l'Occident sa grandeur fait péricliter les SHS, CQFD. (En 2011, le « marxisme culturel » était l'un des ennemis que se donnait le terroriste norvégien Anders Breivik dans son manifeste-prélude à son massacre d'Oslo et d'Utøya).

Parce que la mentalité d'assiégé n'est pas bonne conseillère, cet assaut de nationalistes et de nostalgiques des dictatures militaires contre les SHS fait dire à bon nombre de leurs sentinelles que toute critique portée à l'encontre de ces disciplines revient à « servir les intérêts » de la droite la plus extrême. Des humanistes progressistes comme Helen Pluckrose, James Lindsay et Peter Boghossian – auteurs de la série de canulars entendant dévoiler la corruption des « études de doléances », des rogatons délirants de la théorie critique – ou les intellectuels de « l'appel des 80 » s'inquiétant des velléités hégémoniques du « décolonialisme » sont ainsi accusés d'être de fieffés fachos mal masqués. Jean-Louis Fabiani, sociologue œuvrant à l'université d'Europe Centrale de Budapest – qu'Orbàn a dans le pif, soit dit en passant – et signataire de cette tribune fait état d'insultes et de menaces ayant mené à son « humiliation publique » cet hiver. « Pendant la guerre d'Algérie », écrit Fabiani au terme d'un billet des plus poignants « ma mère pouvait enseigner sans encombre dans une zone de guerre. Aujourd'hui, je ne me sens plus en sécurité à l'EHESS ».

Bien sûr, l'arnaque rhétorique n'est pas neuve. Victor Serge ou Simon Leys pourraient en témoigner s'ils avaient l'heur d'être encore en vie : dénoncez les crimes du totalitarisme communiste et hop, une armada de gardiens du temple marxiste-léniniste-maoïste vous dira rouler pour le fascisme. L'arme de dissuasion critique est facile et peut rapporter gros, surtout dans des cercles psittacisant la définition que Carl Schmitt (encarté nazi de 1933 à 1936) donnait du politique : diviser le monde entre amis (à flatter) et ennemis (à abattre).

Sauf que dénoncer les crimes intellectuels de quelques niches universitaires vérolées, vouloir que les SHS soient régies par le plus haut degré de rigueur intellectuelle, qu'elles promeuvent la liberté académique la plus absolue, qu'elles reposent sur la plus épaisse assise factuelle et qu'elles s'organisent autour de l'exercice le plus scrupuleux de la logique rationnelle – et qu'elles établissent, pour ce faire, une distinction stricte entre recherche et militance –, ce n'est pas faire front commun avec le fascisme. Au contraire, c'est retarder sa survenue. Voire l'empêcher, s'il est encore temps d'être optimiste.


vendredi 10 mai 2019

Chronique "Peggy la science", in Causeur n°67 (avril 2019)



Quand j'ai appris la nouvelle, j'ai failli défaillir : jusqu'au 24 janvier 2019, il n'existait aucune étude comparant systématiquement les serial killers et les serial killeuses ! C'est désormais chose faite grâce à la sagacité de Marissa A. Harrison, Susan M. Hughes et Adam Jordan Gott de l'Albright College et de l'université d’État de Pennsylvanie à Harrisburg. À la faveur d'un échantillon de 110 tueurs et tueuses en série (55 de chaque sexe) ayant commis leurs forfaits aux États-Unis entre 1856 et 2009, avec une première occurrence au même âge (30 ans et des poussières), les scientifiques concluent que les modes opératoires suivent une distribution genrée conforme aux prédictions de la psychologie évolutionnaire – soit toutes les traces que les environnements ancestraux ont laissé dans nos pauvres cervelles contemporaines par le biais de la sélection naturelle et sexuelle. En l'espèce, les tueurs mâles ont tendance à davantage se comporter en « chasseurs », avec une longue et minutieuse traque de proies qui leur sont le plus souvent inconnues et dont ils espèrent tirer une quelconque gratification sexuelle, le tout sur des surfaces conséquentes (comme Ted Bundy, ayant enlevé, violé, torturé et découpé a minima une trentaine de femmes aux quatre coins des États-Unis). En face, les tueuses femelles agissent en « cueilleuses » : elles sélectionnent en général leurs victimes dans leur entourage immédiat, ne se fatiguent pas outre mesure pour les zigouiller et intègrent leurs homicides dans une recherche de profit (arnaque à l'assurance vie, à l'héritage, etc.). En outre, les femmes assassines ciblent en priorité des personnes plus faibles et dépendantes (enfants, vieillards), avec des techniques énergétiquement économes (le poison étant leur arme de choix). Une « collecte » de ressources, observent les chercheurs qui « emprunte une trajectoire aberrante mais qui reflète néanmoins des tendances féminines ancestrales », à savoir « s'assurer des moyens de subsistance pour elles-mêmes et leur progéniture ».


Aux États-Unis, l'hécatombe dure déjà depuis plusieurs années. Tous les ans, chats, chiens et autres animaux domestiques périssent par dizaines sous les crocs des coyotes désormais habitués à l'humain. Sans même parler des poubelles éventrées. Le phénomène a doucement commencé au début du XXe siècle après la quasi extinction des loups, prédateurs naturels des coyotes dans les Grandes Plaines, mais sa récente accélération, avec des bestioles perdant tout sens de la politesse en deux voire trois générations, a poussé Christopher J. Schell (université de Washington à Tacoma) et ses collègues à se demander s'il n'y avait pas d'autres mécanismes à l'œuvre. Par exemple, une transmission proprement éducative de la témérité entre parents et enfants. De fait, le coyote est une espèce monogame – et non pas sur toute une saison reproductive, mais toute la vie – et la femelle et le mâle se démènent à peu près autant pour élever des petits particulièrement demandeurs. Un investissement parental aussi mixte qu'important allant dans le sens de l'hypothèse de Schell et de son équipe. Pour en avoir le cœur net, les scientifiques ont observé des couples, issus d'un milieu quasi sauvage, durant leurs deux premières saisons reproductives. Après la naissance de la première portée, et alors que les petits étaient âgés de cinq à quinze semaines, les chercheurs ont posté un humain près de leur nourriture, derrière un grillage. Puis rebelote un an plus tard. « Lors de la première saison, certains individus étaient plus téméraires que d'autres, mais ils étaient globalement tous très peureux, adultes comme chiots », fait remarquer Schell. Sauf qu'à la deuxième portée, parents et petits semblaient avoir oublié leur trac – lors de cet épisode, certains se jetaient sur la bouffe alors que l'humain était encore dans l'enclos et les individus les moins téméraires du lot surpassaient en courage les têtes brûlées de la première génération. D'autres études seront nécessaires pour préciser le processus, mais une chose semble d'ores et déjà claire : il n'est pas lié au fait que les animaux deviendraient plus zen au cours du temps, vu que les taux de cortisol – l'hormone du stress – mesurés sur les coyotes montrent que les plus courageux sont aussi les plus nerveux.


En parlant d'hormones, vlatipas que les femmes ayant partagé un utérus (durant leur développement prénatal) avec un mâle ont moins de chances d'aller à l'université, d'avoir de bons revenus, ainsi que de se marier et de se reproduire par rapport à celles ayant eu une jumelle. Ces observations, issues d'une étude menée par l'équipe de Krzysztof Karbownik (université de Northwestern) sur 728.842 naissances survenues en Norvège entre 1967 et 1978, dont 13.800 gémellaires, confirme l'hypothèse du « transfert de testostérone ». Cette dernière statue que, chez des jumeaux mixtes, la fille du lot est exposée à plus de testostérone via le liquide amniotique et le sang maternel que si elle s'était développée seule ou en compagnie d'une congénère aux chromosomes sexuels identiques. Une exposition aux conséquences comportementales durables. En l'espèce : moins de diplômes de l'enseignement secondaire (-15,2%) et supérieur (-3,9%), moins de mariages (-11,7%), de fertilité (-5,8%) et de revenus tout au long de leur vie (enfin, au moins jusqu'à trente ans, à raison de -8,6% dans les dents en moyenne). Des changements imputables uniquement au milieu utérin et non pas à une construction sociale post-natale, vu que l'effet se confirme sur des filles ayant été élevées seules après la mort précoce de leur jumeau ou jumelle.



initialement paru dans Causeur n°67 (avril 2019)

Couper des arbres tue des gorilles, pas forcément le climat (pour Causeur n°66, mars 2019)


Toute cause a ses symboles. Une réalité qui n'est pas si difficile à comprendre sur le plan cognitif. L'action militante étant très gourmande sur plein d'aspects (économique, énergétique, affective, etc.), tout ce qui peut en minimiser les coûts et maximiser ses bénéfices est bon à prendre. Investir un emblème, c'est mettre sa cervelle sur pilote automatique, s'épargner les scories de l'esprit critique, avoir des éléments de langage à portée de bouche et des images pour galvaniser l'enthousiasme des foules.

Du côté de la cause environnementale, le trope d'une nature non-humaine en voie d'agonie avancée fait florès depuis ses origines et a pu ainsi s'incarner dans l'ours blanc rachitique ou les forêts « poumons verts » de la planète frôlant le collapsus. Mais là où le catastrophisme et le manichéisme sont effectivement de redoutables carburants à prise de conscience – pour ne pas dire à pénitence –, ils s'avèrent bien plus pernicieux en matière d'action politique, condamnée à n'être jamais efficace si elle n'est pas scientifiquement informée. Ce qui exige une prise en compte de la complexité des données et une saine mitigation de l'agitprop.

Le cas des forêts est à ce titre éloquent. L'idée que la déforestation serait l'un des pires péchés de la civilisation industrielle et la couverture forestière, à l'inverse, l'un des souverains biens de la protection de l'environnement, semble désormais relever de la certitude. Dans ce sens, en 2015, le sommet climatique de Paris (COP21) allait être le premier à comptabiliser les initiatives nationales visant à compenser par les forêts – la protection des anciennes et la plantation de nouvelles – les émissions de CO2 générées par les énergies fossiles. La Chine promit de reboiser 1 million de kilomètres carrés et, en Europe, on s'engagea à débourser plusieurs milliards de dollars pour financer la préservation de la forêt tropicale. De même, lors de la COP19 à Varsovie deux ans plus tôt, les félicitations avaient fusé autour d'un « accord historique » visant à soutenir l'exploitation forestière durable. Et les États-Unis, la Grande-Bretagne ou la Norvège avaient fait de gros chèques à des pays moins économiquement avantagés pour qu'ils luttent contre la déforestation tropicale.
Sauf que les liens entre forêts et changement climatique pourraient ne pas être aussi simples, comme le laissent entendre les recherches de Nadine Unger, professeur de chimie atmosphérique à l'université d'Exeter (Royaume-Uni). La scientifique met en garde contre une confusion devenue courante dans les discours écologistes : l'amalgame entre les effets (indéniablement bénéfiques) de la forêt en matière de biodiversité et ceux (plus ambigus) qu'elle aurait sur un plan climatique. Ce qu'elle résumait en ces termes en 2014, dans une tribune publiée par le New York Times : « Planter des arbres et lutter contre la déforestation offrent des bénéfices certains à la biodiversité (...). Mais il en va tout autrement de vouloir ralentir ou inverser le changement climatique par la sylviculture. Scientifiquement parlant, dépenser dans l'exploitation forestière les précieux dollars de la lutte contre le changement climatique est une entreprise à haut-risque : nous ne savons pas si cela va refroidir la planète et nous avons de bonnes raisons de craindre un effet radicalement inverse ».

En cause, l'un des objets d'étude d'Unger : les composés organiques volatils (COV) émis par les arbres. Parmi eux, l'isoprène, un hydrocarbure susceptible de réchauffer l'atmosphère de plusieurs façons. D'abord en réagissant avec les oxydes d'azote de l'air pour former de l'ozone, connu pour augmenter les températures lorsqu'il se trouve dans les basses couches de l'atmosphère. Ensuite en ralentissant la dégradation du méthane, autre puissant gaz à effet de serre. Et comme rien n'est jamais simple, l'isoprène possède aussi des effets refroidissant lorsqu'il contribue à générer des aérosols bloquant la lumière du soleil.

Selon les modélisations d'Unger, à l'époque maître de conférences à Yale, le remplacement des forêts par des terres agricoles au cours de l'ère industrielle n'aurait eu que très peu voire pas d'effet sur le climat. Certes, selon ses calculs, cette disparition des forêts et prairies primitives – représentant environ 50% de la surface terrestre – a bien libéré le carbone stocké dans les arbres, mais elle a aussi augmenté l'albédo terrestre (à l'effet inverse de l'effet de serre) et diminué les émissions de COV, susceptibles de refroidir comme de réchauffer l'atmosphère.

Des recherches qui n'ont pas plu à tout le monde. En janvier 2019, dans un article de Nature faisant le point sur la « controverse » sur les liens entre valorisation des forêts et changement climatique, Gabriel Popkin relatait les contrecoups bien peu scientifiques qu'Unger avait dû subir après sa sortie du bois. En effet, la chercheuse déclarait avoir reçu des menaces de mort et vu certains de ses collègues lui refuser la plus élémentaire des politesses après la publication de son article. D'ailleurs, quelques jours plus tard, une trentaine de chercheurs avaient signé une contre-tribune déplorant la faiblesse scientifique des travaux d'Unger. Unger était aussi accusée de contrecarrer, sciemment ou non, les très vulnérables réussites de décennies de labeur militant grâce auxquelles l'ampleur de l'urgence climatique commençait tout juste à être saisie par les citoyens et leurs gouvernants. Face à l'imminence de la catastrophe, écrivaient-ils en substance, le temps n'était plus à la réflexion et encore moins à la remise en question d'une sagesse conventionnelle – davantage d'arbres, moins de changement climatique – applaudie dans les grands raouts internationaux. Qu'importe qu'Unger la jugeât « fausse » et présentât des données pour corroborer son jugement.

Et c'est bien là que le bât blesse. Si la panique est rarement bonne conseillère, elle l'est d'autant moins dans un domaine aussi complexe que la protection de l'environnement. Au début des années 2000, c'est en arguant d'une telle urgence que Luiz Inácio Lula da Silva avait fait adopter au Brésil l'un des programmes de développement des biocarburants les plus ambitieux au monde. Mais parce que son étayage scientifique était inversement proportionnel à son clinquant, près de vingt ans plus tard, sa nocivité environnementale, mais aussi économique et sociale, ne cesse de se faire jour.

Peu de certitudes sont peut-être aussi solides que celle-ci : si l'on vous dit que le temps de la réflexion est révolu et que seule doit primer l'action, alors on vous dicte parmi les meilleures recettes de catastrophe. Surtout si votre cause prend des airs de religion et entend réduire au silence, par tous les moyens, les dissidents ne voulant que signaler des accrocs dans votre orthodoxie.

initialement paru dans Causeur n°66, mars 2019

Chronique "Peggy la science" in Causeur n°66 (mars 2019)


L'écriture inclusive ne marchera pas (non plus) chez leschimpanzés

Dans le langage, comme partout, il existe des lois universelles. Parmi celles-ci, la loi de Zipf et la loi de Menzerath. La première, dite aussi principe d'abréviation ou d'efficience, statue que l'amplitude d'un signal est inversement proportionnelle à sa fréquence – voilà pourquoi les mots les plus usités sont en général les plus courts. Selon la seconde, la taille d'une structure linguistique est inversement proportionnelle à celle des éléments qui la constituent. Exemple : plus un mot est long, plus ses syllabes sont brèves. Ce qu'il y a de cocasse avec ces formules, c'est qu'elles sont loin de se limiter au langage articulé. La loi de Zipf se retrouve ainsi chez les cris de macaques, de ouistitis, de chauve-souris ou encore dans les mouvements des dauphins lorsqu'ils remontent à la surface pour faire le plein d'oxygène. Plus fort encore, la loi de Menzerath a été dénichée en biologie moléculaire. Exemples : plus une espèce compte de chromosomes dans son caryotype, plus ils sont petits ; dans le génome humain, le nombre d'exons (des « briques » d'ADN codant) est inversement proportionnel à la taille des gènes qui les composent. Autant dire que le langage n'est visiblement pas une pure « construction sociale » arbitraire, mais semble bien relever de lois naturelles organisant déjà les tous premiers échelons de la vie. Plus près de notre arbre, une équipe interdisciplinaire et internationale de scientifiques vient de discerner leur présence dans la communication non-verbale des chimpanzés – les positions des mains, du corps, les expressions du visage et autres cris dont les animaux se servent pour se transmettre une palanquée de messages. Conformément aux lois de Zipf et de Menzerath, chez ces primates, les gestes les plus courants sont aussi les plus brefs, et plus une séquence est longue et complexe, plus elle est constituée de gestes courts. Des résultats obtenus grâce à l'analyse de près de 2.000 occurrences de 58 gestuelles filmées chez les chimpanzés de la réserve forestière de Budongo (Ouganda). Il semblerait bien que, malgré leurs énormes différences, un langage de chimpanzé et celui d'un humain reposent sur des principes mathématiques identiques. Des principes constituant le lien évolutionnaire entre gestuelle animale et langage articulé et dévoilant le goût de la nature pour la compression, la parcimonie et l'économie de moyens. Soit la direction à peu près radicalement opposée à celle de l'écriture inclusive. Bienheureuses et bienheureux mesdames et messieurs les chimpanzé.e.s, il leur reste encore un peu de temps avant de tous et toutes devoir s'y faire.


Parmi les manifestations les plus courantes d'un amour naissant, il y a cette impression diffuse de péter le feu, de pouvoir résister à tout, de déborder d'énergie pulsée par un cœur battant. Pardon pour les romantiques, mais l'origine de ce sentiment d'invincibilité semble se nicher non pas dans l'union des âmes, mais au fin fond de nos cellules immunitaires. Selon une étude menée sur 47 étudiantes (moyenne d'âge 20,5 ans) surveillées pendant deux ans avant, pendant et après une relation hétérosexuelle et monogame, l'amour s'accompagne de modifications dans l'expression des gènes associés à l'immunité, indépendamment de l'état de santé ou de l'activité sexuelle des individus concernés. De fait, ces changements peuvent s'avérer très utiles lorsqu'on rentre en contact avec une flore bactérienne jusqu'ici étrangère, comme pour plusieurs processus immunitaires bénéfiques à la reproduction. En particulier, les modifications observées sont impliquées dans l'atténuation des réactions immunitaires inflammatoires, un mécanisme qui permet d'éviter que le fœtus, porteur pour moitié de l'ADN du géniteur, ne soit considéré comme un corps étranger, histoire de garantir une grossesse menée jusqu'à son terme. Le signe des histoires d'amour qui se terminent bien selon le carnet de bal de l'évolution.


Depuis les années 1970 (grosso modo), l'idée que la reproduction sexuée en passerait par un mâle conquérant venant planter de force sa graine dans une femelle purement et passivement réceptacle a volé en éclats grâce aux avancées de la biologie moléculaire. Ces dernières décennies, la recherche a ainsi complété et complexifié le tableau de la compétition spermatique – la guéguerre que se livrent 60 à 100 millions de spermatozoïdes avant qu'un seul ne gagne les faveurs de l'ovule – et souligne notamment le rôle primordial que joue la physiologie femelle dans tout ce bordel. Publiée la veille de la Saint Valentin (c'est ce qu'on appelle du timing), une étude analysant de la semence d'homme et de taureau détaille les principaux obstacles que les gamètes mâles doivent surmonter pour rendre une éjaculation féconde. Conduite par Meisam Zaferani, Gianpiero D. Palermo et Alireza Abbaspourrad, chercheurs à l'université Cornell, elle montre en particulier comment les variations de largeur du tube utérin menant à l'ovule forment de véritables goulets d'étranglement qui ne laissent passer que les spermatozoïdes les plus vaillants (en vrai, on dit « motiles »). En outre, la nage caractéristique des spermatozoïdes (par ailleurs super pour leur faire économiser un maximum d'énergie à contre-courant) fait que si, par un coup de bol, les gamètes les plus flagadas arrivent les premiers devant un rétrécissement, ils seront repoussés à l'arrière et verront les plus véloces reprendre la pôle position. Où l'on comprend que l'appareil reproducteur féminin fait tout ce qu'il peut pour garantir la victoire du meilleur spermatozoïde, et ce dans un mépris flagrant pour l'égalité des chances.

Initialement publié dans Causeur n°66 (mars 2019) 

vendredi 22 mars 2019

La femme, cette inconnue des féministes


Dans L'intelligence cachée des hormones, Martie Haselton part à l'assaut du créationnisme mental

Nous vivons des temps décidément intéressants. Alors qu'il va à peu près de soi que le créationnisme – ou n'importe quelle autre lecture du monde faite à l'aune de dogmes religieux – est une lubie pour allumés en voie de péremption avancée, l'idée que l'humain ne serait pas un animal comme les autres, voire pas un animal du tout, qu'il aurait surmonté les lois, les processus ou les mécanismes documentés dans l'intégralité absolument totale du vivant... cette idée là, bizarrement, n'est pas combattue avec la même force ni moquée avec la même vigueur que sa cousine monothéiste. Et pourtant, elle est faite du même bois, à savoir la blessure narcissique infligée par Darwin il y a près de 160 ans et dont le sillon a depuis été méticuleusement labouré par ses héritiers. J'en parle comme d'un « créationnisme mental » à la fin de La domination masculine n'existe pas, ce que le primatologue Frans de Waal qualifie de « néo-créationnisme » dans Sommes-nous trop bêtes pour comprendre l'intelligence des animaux ?

« Il ne faut pas confondre le néo-créationnisme avec le dessein intelligent », écrit de Waal, « ce dernier n'étant que du vieux créationnisme habillé à la mode du jour. Le néo-créationnisme est plus subtil en ce qu'il admet l'évolution, mais seulement à moitié. Son principe fondamental, c'est que notre corps descend du singe, pas notre esprit. Sans le dire explicitement, il suppose que l'évolution s'est arrêtée à la tête humaine. L'idée est omniprésente dans la plupart des sciences humaines et sociales et dans une grosse partie de la philosophie. Elle considère notre esprit comme si original qu'il est absurde de le comparer à d'autres, si ce n'est pour confirmer son statut exceptionnel. Elle adore postuler tout un tas de différences mentales, et ce même si la brièveté de leur durée de vie ne cesse d'être attestée. Elle est née de la conviction qu'un événement majeur a dû survenir après notre séparation d'avec les singes : un changement miraculeux opéré ces quelques derniers millions d'années, si ce n'est plus récemment encore. À l'évidence, aucun savant contemporain n'osera parler d'étincelle divine, et encore moins de création, mais difficile de nier l'assise religieuse de cette position. »

Alors il convient de se réjouir quand un livre noyant cette « étincelle divine » sous un déluge de faits scientifiques nous tombe entre les pattes. L'intelligence cachée des hormones de Martie Haselton est de ceux-là. Signé par une éminente spécialiste de l'influence des cycles menstruels sur les comportements féminins, longtemps rédactrice en chef de la revue scientifique Evolution and human Behavior, soit la plus prestigieuse en son domaine, autant dire que l'ouvrage n'est pas l'énième fast-book d'un plumitif à la soif de buzz inversement proportionnelle à ses compétences. C'est même tout l'inverse : alors qu'elle a nombre d'atouts pour devenir une « bonne cliente », Martie Haselton préfère globalement se dérober aux journalistes, persuadée qu'elle est que son livre, synthétisant plus de vingt ans de recherches menées notamment au sein de son laboratoire de l'UCLA, se suffit à lui-même. Ce n'est pas moi qui lui donnerai tort, sans compter que Haselton situe ses travaux dans un courant de pensée qui m'est cher, à savoir le féminisme darwinien.

« Certains pensent qu’expliquer le comportement de la femme par la biologie serait pénalisant pour elle et que s’il n’existait ne serait-ce qu’un soupçon d’indication biologique expliquant les différences entre hommes et femmes, alors les femmes risqueraient d’être condamnées aux stéréotypes habituels et confinées à un rôle maternel, sapant du même coup tout espoir de réalisation professionnelle. C’est très exactement le message transmis aux chercheurs : restez discrets sur vos découvertes sur les hormones et le comportement féminin. Mieux vaut pas ne raviver ces stéréotypes », écrit Haselton dans les premières pages de son livre.

Sa position, à l'instar de la mienne, est résolument inverse. « Nous n’aidons pas les femmes en masquant l’information ou en ne menant pas les recherches qui pourraient fournir les réponses dont nous avons besoin », tance la docteur en psychologie. « Ce que nous avons déjà appris sur les femmes et leurs hormones est de mon point de vue extrêmement encourageant et stimulant. La question dépasse largement le poncif de la femme devenant “hormonale” durant certains jours de son cycle et perdant du même coup ses facultés rationnelles. Il s’agit au contraire de comprendre comment, au cours de notre vie, les hormones nous guident au fil d’expériences qui n’appartiennent qu’aux femmes, celle du désir et du plaisir, de la mise au monde d’un enfant (si tel a été notre choix) et de son éducation jusqu’à la transition vers nos années post-reproductives. Ces expériences sont essentielles à la compréhension de ce qu’être humain signifie. Elles nous relient également à nos cousins mammifères, voire aux reptiles qui peuplaient autrefois la terre. »

« Étudiante », précise Haselton « je voulais devenir psychologue, mais j’étais aussi très intéressée par ce que je considérais comme des preuves plus solides du comportement humain car basées sur la biologie (sujet peu développé à l’époque). J’ai eu une révélation lors d’un cours de philosophie qui a tracé mon chemin scientifique. Le professeur expliquait la différence existant entre le dualisme (l’esprit et le corps constituent deux entités distinctes mais coexistant entre elles) et le matérialisme (le cerveau conditionne le comportement, un point c’est tout). Il a demandé un vote à main levée. Qui d’entre vous est un dualiste ? Toutes les mains se sont levées, sauf la mienne. Qui est un matérialiste ? J’ai levé la main avec enthousiasme, les autres étudiants m’apparaissant comme de parfaits idiots. C’est depuis ce jour que j’ai su quelle était ma mission : dépister les foutaises et les éliminer ».

L'intelligence cachée des hormones exécute brillamment cette mission, même si mon petit doigt me dit que la version originale ne parlait pas de « foutaises », mais de bullshit – des « conneries ». Soit un terme qui n'est encore pas assez fort pour caractériser la bouillie du créationnisme mental que la plupart de nos têtes pensantes nous refourguent matin, midi et soir, qu'importe qu'elle ait autant de consistance que la fable d'une terre plate créée voici 6.000 ans par un divin barbon.


Initialement publié dans Causeur n°62 (novembre 2018)

Chronique "Peggy la science" in Causeur n°65 (février 2019)


OGM – l'illusion du savoir

C'est ce qu'on appelle l'effet Dunning-Kruger (comme Freddy) : ceux qui en savent le moins sur un sujet sont aussi ceux persuadés d'en savoir le plus. L'inverse, c'est la malédiction de la connaissance : les plus calés sur un sujet ont tout le mal du monde à transmettre leurs connaissances, vu tout ce qu'ils ont à ramer pour se mettre au niveau des ignorants et parvenir à coloniser leur cervelle. En matière de fossé séparant savoir scientifique et illusion populaire, les organismes génétiquement modifiés trustent le haut du palmarès. Selon un sondage de 2015 du Pew Research Center, 88% des scientifiques interrogés considéraient les OGM comme inoffensifs pour la santé, contre seulement 37% des quidams – une différence de 51 points distançant l'intérêt des tests sur les animaux non-humains (42 points) et l'innocuité des aliments cultivés à l'aide de pesticides (40 points). Une étude publiée mi janvier 2019 par Philip M. Fernbach, Nicholas Light, Sydney E. Scott, Yoel Inbar et Paul Rozin, chercheurs en psychologie et en sciences économiques, éclaire ce phénomène : les opposants aux OGM les plus fervents sont aussi ceux qui en entravent le moins sur la question TOUT en se croyant super experts. Des résultats obtenus sur des échantillons statistiquement représentatifs de la population aux États-Unis, en France et en Allemagne, et qui peuvent aussi s'appliquer aux thérapies géniques, mais pas au changement climatique. Via cette étude, on comprend mieux pourquoi la communication scientifique a tant de mal à éclairer son monde, car la plupart des efforts de vulgarisation partent du principe qu'une incohérence entre l'état d'un consensus et celui de l'opinion sur un sujet relève d'un déficit de connaissances – en d'autres termes, que plus le public en saura, mieux il sera en phase avec la réalité des recherches. Fernbach et ses collègues ajoutent un degré de complexité au bouzin : certes, les plus à côté de la plaque sont les plus en manque d'informations, mais il sont aussi ceux les moins à même de les assimiler, vu qu'ils pensent déjà tout savoir. Et aucun fossé ne pourra être comblé tant que cette gageure ne sera pas résolue.

Référence : Fernbach, P.M. et al. (2019), Extreme opponents of genetically modified foods know the least but think they know the most, Nature Human Behaviour ; DOI: 10.1038/s41562-018-0520-3

Et la sororité, bordel ?

Tel est un des universaux humains : si la liberté de coucher avec qui et quand on veut est aussi chérie que la liberté de pensée, d'expression ou de culte, la sexualité féminine n'est pas jugée de la même façon que la masculine. Il y a les putes et les séducteurs, les marie-couche-toi-là et les aventuriers – les premières sont souillées et les seconds jalousés. Selon une idée communément admise, le contrôle de la sexualité féminine serait avant tout un truc de machos. En termes contemporains, le « slut-shaming » (littéralement, l'humiliation de la traînée) ou la « culture du viol » (la prétendue banalisation sociétale des violences sexuelles) seraient alimentés par des sales mâles prêts à tout pour entraver l'émancipation des femelles dont ils ont tant à craindre. La réalité mesurable chante une chanson un tantinet plus complexe. Il y a, par exemple, le fait que les hommes voient le sexe sans lendemain d'un bien meilleur œil que les femmes ou que les adolescentes surveillent davantage l'activité génitale de leurs copines que ne le font les adolescents vis-à-vis des filles de leur âge. Plus criant encore est le cas des mutilations génitales : l'excision est traditionnellement effectuée par des mères et des grands-mères sur des petites filles isolées des membres masculins de leur famille. Et dans les pays où l'excision est endémique, les hommes déclarent préférer épouser des femmes dont le clitoris n'a pas été coupé, des occidentales ou des femmes appréciant la gaudriole. Une étude menée par Naomi K. Muggleton, Sarah R. Tarran et Corey L. Fincher, psychologues à l'université de Warwick (Royaume-Uni), confirme expérimentalement le phénomène : l'envie de punition des femmes frivoles est assez bien partagée chez les hommes et chez les femmes MAIS ce sont ces dernières qui sont disposées à les sanctionner plus cruellement, quitte à se mettre elles-mêmes en danger. De même, hommes et femmes n'ont pas, en tendance, les mêmes motivations pour refroidir les chaudasses : les hommes le font pour éviter le cocufiage et d'avoir à élever des enfants dont ils ne sont pas le géniteur, tandis que les femmes cherchent à maintenir le coût élevé de leurs faveurs sur le marché sexuel et pourrir la vie de potentielles rivales.

Référence : Muggleton, N.K. et al. (2018), Who punishes promiscuous women? Both women and women, but only women inflict costly punishment, Evolution & Human Behavior ; DOI : 10.1016/j.evolhumbehav.2018.12.003


Non, les réseaux sociaux ne font pas se suicider les jeunes filles

À chaque époque sa flippe du mal-être adolescent induit. À celle de Goethe, ses Souffrances du jeune Werther étaient censées pousser les romantiques boutonneux à se pendre à un chêne. Durant la seconde moitié du XXe siècle, on allait accuser successivement les crooners, les plateaux de Donjons et Dragons ou les cheveux gras de Kurt Cobain de mettre des idées noires dans les têtes blondes. Aujourd'hui, tout fout toujours le camp et ce sont les réseaux sociaux et le temps passé devant les écrans qui rogneraient le bien-être psychique des jeunes générations. Notamment du côté des filles, davantage vulnérables à la toxicité de la pression sociale. Amy Orben et Andrew K. Przybylski, chercheurs à Oxford en psychologie expérimentale et en sciences de l'information, ont passé au crible une bonne partie des données disponibles sur la question pour y trouver beaucoup de contradictions et de lacunes méthodologiques. De leur propre analyse menée sur trois bases de données rassemblant 355.358 adolescents américains et britanniques, il ressort que la corrélation (qui n'implique en rien une causalité) entre consommation numérique et santé mentale des adolescents est effectivement négative, mais aussi extrêmement limitée – à peine 0.4% de la variance des symptômes dépressifs chez les jeunes est attribuable au temps passé sur internet. Selon les scientifiques, dormir suffisamment et prendre tous les jours un bon petit-déjeuner sont des techniques bien plus efficaces pour stimuler la joie de vivre qu'une diète d'écrans.

Référence : Orben, A., Przybylski, A.K. (2019), The association between adolescent well-being
and digital technology use, Nature Human Behavior ; DOI :10.1038/s41562-018-0506-1

Initialement publié dans Causeur n°65 (février 2019)