mardi 20 novembre 2018

#Metoo ou la conversation impossible


En général, ces gens-là s’avancent vers moi la tête rentrée dans les épaules. Ils baissent les yeux et la voix, regardent alentour comme pour vérifier que personne ne les surveille et m'avouent tous à peu près la même chose : « je suis d'accord avec vous, mais je ne peux pas le dire ». Biais d'échantillonnage oblige, ces individus font surtout partie de l'intelligentsia. A priori, ils seraient donc non seulement capables de déployer une parole publique, mais aussi de le faire en prenant un maximum de liberté et un minimum de risques. Sauf que non, ils pètent de trouille et réfléchissent à deux fois avant d'exprimer ce qu'ils pensent. Quitte à se taire ou travestir leurs opinions pour ne pas s'attirer les foudres de tel agent de la police des idées patrouillant dans leur quotidien.

Je ne peux pas leur en vouloir. Ma parole étant elle aussi publique depuis une petite quinzaine d'années, j'ai eu tout le temps de m'habituer au caractère souvent clivant de mes propos. Mais je sais aussi que la véhémence de mes « contradicteurs » a considérablement augmenté. De fait, je viens de passer ces derniers mois à essuyer les menaces de mort, de viol, les moqueries sur mon élocution (je suis au début du spectre autistique, mais ça ne fait pas de moi un monstre) ou à constater que certains de mes « adversaires » estimaient fair-play de tenter me faire perdre l'un ou l'autre de mes moyens de subsistance. Un sort que je partage avec bien des rédactrices et signataires de la tribune « Des femmes libèrent une autre parole » publiée en ces colonnes le 9 janvier 2018. Soit une double logique de la punition et de l'intimidation à même de salement vous refroidir si jamais vous envisagiez de révéler au grand jour combien les immondes fragments de mon jus de crâne barbotant dans ce texte ont réussi à vous contaminer.

Visez un peu le crime ! En pleine « libération de la parole », nous voulions ouvrir un débat et ne pas laisser le monopole de la lutte contre les violences sexuelles à ceux qui, certes armés des meilleures intentions du monde et souvent marqués par une expérience personnelle traumatisante, se mettaient à démolir l’État de droit, recourir à la censure et assigner les femmes à un état d'impuissance permanent. Nous ne faisions que dire oui à la parole et oui à la justice, mais non à la vengeance et non à l’arbitraire. Non à l'irrationnel des imprécations, à l'affolement des paniques morales et à la toxicité des représailles collectives. Je crois qu'on a fait plus séditieux.

Dernièrement, il m'est aussi arrivé d'ouvrir grand les yeux dès qu'on louait mon courage en des termes largement mieux adaptés à un athée bloguant au Bangladesh ou un journaliste algérien voulant faire son travail durant la décennie noire. À la limite, peut-être ai-je été plus téméraire en prenant position pour les droits des personnes prostituées, le recours à des mères-porteuses, la disparition de la ménopause, la conception d'utérus artificiels, l'abrogation des lois de bioéthique ou la défense d'une liberté procréative totale impliquant le don ou la vente d'ovocytes (des engagements pour lesquels j'ai souvent été taxée de « féministe radicale » quand je serais désormais le bras armé de la réaction patriarcale, alors que je n'ai vraiment pas l'impression d'avoir viré ma cuti). Or s'il est héroïque de défendre parmi les fondements les plus essentiels de nos démocraties libérales, si c'est cela le délit d'opinion du jour – le wrongthink comme on l'appelle dans l'anglosphère, soit littéralement la « mauvaise pensée » –, si c'est ainsi qu'on s'expose aux foudres des cerbères de notre « paysage intellectuel », alors c'est que notre civilisation est super mal barrée.

Tel est mon constat : un an après les premiers soubresauts de l'affaire Weinstein, le « débat public » n'a jamais été aussi précaire. Là où les architectes de la démocratie libérale prônaient la confrontation d'idées contraires comme l'une des conditions d'émergence de la vérité (John Stuart Mill), le discours aujourd'hui dominant semble faire des violences sexuelles un sujet trop sensible pour tolérer le dissensus, la discordance, la dissidence. Ici, il n'y aurait qu'une seule direction possible, celle d'une grande parade victimaire et expiatoire marchant au pas des hashtags et des pouces levés. Tout désir de nuance est d'emblée suspect et, comme à l'armée, poser une question c'est déjà désobéir. Sauf que c'est justement sur les sujets les plus sensibles que le pluralisme est salutaire, vu que c'est devant les causes qui nous semblent indéniablement bonnes que la raison se fait dare-dare la malle.

C'est ce qui, à mes yeux, demeure l'un des pires effets adverses de #metoo. Je n'ai jamais voulu faire taire quiconque et surtout pas des victimes de violences sexuelles. J'ai moi-même été violée et j'ai moi-même pris la parole. Le problème, ce n'est évidemment pas que ces victimes veuillent se faire entendre – au contraire, faut-il le rappeler, leur soif de justice est aussi légitime que depuis longtemps nécessaire –, mais c'est que cette libération de la parole soit accaparée par un féminisme aux allures de religion, avec ses dogmes, sa liturgie et sa chasse aux hérétiques. Accaparée par des féministes semblables à la petite renarde rusée de l'opéra de Janáček, qui égorge tout le poulailler tant elle ne supporte pas de voir les poules refuser de se révolter contre le coq et préférer glousser à ses blagues. Accaparée par une idéologie flirtant avec le totalitarisme parce qu'infectée par l'un des pires fléaux de notre époque : l'identitarisme. Cette façon de voir le monde sans autre réalité commune (et encore moins objective) que la polarisation existentielle entre oppresseurs et opprimés. Une logique manichéenne et des plus vénéneuses pour l'un des autres grands atouts de la démocratie – la concorde civile.

Pourquoi vénéneuse ? Parce que tout simplement fausse et fallacieuse, et que s'il y a bien une leçon que la tragique histoire de notre espèce nous hurle de retenir, c'est celle-ci : lorsqu'on a de bonnes informations et suffisamment d'énergie morale, on est sur la voie du progrès, mais si la mesure de sa rage n'a d'égale que celle de ses erreurs et de ses mensonges, alors bascule vers le fanatisme. On risque de passer à côté de la liberté et de la vérité, sans parler de l'émancipation, et de tomber dans le piège de la répression et de la tyrannie. Une trajectoire où, effectivement, il n'y a plus que la force pour faire passer ses « arguments ».  

Texte original de la tribune parue dans Le Monde le 5 octobre 2018

mercredi 14 novembre 2018

La révolution sexuelle n'a (évidemment) pas eu lieu


C'est ce qu'on appelle l'air du temps. Attablé devant un plat instantanément instagrammable, un ami et queutard invétéré me fait part de ses tourments. Depuis #metoo, sa chair est triste. Celui qui passait une bonne partie de ses journées à prospecter les applis pour se dénicher une nouvelle copine chaque soir vit désormais une existence quasi monastique. « Le jeu n'en vaut plus la chandelle », me dit-il. « Je n'ai pas envie de me retrouver avec une folle qui me balance sur les réseaux sociaux parce que j'ai eu le malheur de ne pas la demander en mariage au petit déjeuner ». Alors, depuis plusieurs semaines, sa routine vespérale consiste à swiper, dragouiller par messagerie instantanée, se masturber et aller se coucher. Il faut dire que le chat est échaudé. Quelques mois auparavant, une de ses temporaires compagnes l'avait fait passer pour un « pervers narcissique » – soit le diable postmoderne incarné – dans leurs cercles communs parce qu'il avait eu l'outrecuidance de s'en tenir aux termes de leur engagement : n'en avoir aucun. Et ce même, damnation, lorsque la damoiselle lui avait confié qu'elle commençait à développer « des sentiments ».

Si l'histoire est anecdotique, elle n'est pas isolée. L'an dernier, le sexologue new-yorkais Michael Aaron racontait dans le magazine Quillette comment trois de ses juvéniles patients étaient venus, de manière parfaitement indépendante, le consulter pour une cause commune : ils étaient terrifiés par « les plans cul », censément endémiques à leur âge, et par les risques attenants de fausses accusations de viol et autres procédures disciplinaires pour « comportements inconvenants » d'ores et déjà responsables de la ruine d'une bonne tripotée de vies sur les campus de l'oncle Sam. Trois jeunes adultes préférant les jeux vidéo et le porno comme sources plus « sûres » de gratifications émotionnelles et sexuelles.

Ces cas particuliers ne font pas des généralités, mais ils sont néanmoins cohérents avec des tendances statistiques mesurables dans plusieurs pays : les nouvelles générations semblent de plus en plus se détourner de la gaudriole, qu'importe que leur quotidien dégueule d'outils numériques pour leur faciliter la chose. Selon une conséquente étude menée aux États-Unis sur près de 27.000 personnes entre 1989 et 2014, la baisse de la fréquence des rapports sexuels chez les millenials – les individus nés entre 1980 et 2000 – éclate même tous les scores depuis un siècle. En d'autres termes, ceux qui hurlent à la sur-sexualisation de la société peuvent baisser d'un ton, car de mémoire d'homme, notre société n'a en réalité jamais été aussi peu sexualisée.

Le spectre d'une contre-révolution sexuelle et d'un retour des corps cadenassés rôde dans les pays industrialisés depuis une grosse vingtaine d'années. À ce titre, la panique morale née de l'affaire Weinstein – tous des porcs et toutes des pures, pour paraphraser le sous-titre du dernier livre de Brigitte Lahaie – n'aura pas tant initié un quelconque mouvement inédit que scellé de ses derniers petits clous un cercueil usiné par les années sida. Au « jouir sans entraves » de mai 1968, démarré parce que des garçons voulaient voir sous les jupes des filles dans leur dortoir non-mixte, il convient aujourd'hui d'être aspirée dans une « faille spatio-temporelle » dès qu'un balourd aviné vous signale que vos gros seins lui donnent des idées pas très catholiques. Les femmes seraient des êtres si fragiles, avec une dignité si directement verrouillée sur leurs caractères sexuels primaires et secondaires, que la simple expression oculaire ou verbale d'un désir, sans le moindre commencement d'un contact physique, serait suffisant pour les détruire. En pensant libérer les femmes, les néo-féministes ne font que réinventer l'eau saumâtre de la souillure, cette bonne vieille lettre écarlate qui aura, pendant des siècles, servi de marchepied aux pires des tyrannies machistes. À ceci près, peut-être, que le sceau d'infamie a étendu sa sphère d'influence : autrefois réservée aux prostituées et aux homosexuels, l'opprobre des « comportements déviants » menace désormais à peu près tout le monde, pour peu qu'on entende vivre nos « rapports de genre » avec sérénité, légèreté et humour – c'est-à-dire sans gober le pipotron les assimilant à un champ de bataille d' « oppressions systémiques », avec une prévalence des violences sexuelles n'ayant rien à envier à un pays en guerre.

Sauf qu'en vérité, de contre-révolution sexuelle il n'y a point, tout simplement parce que de révolution sexuelle il n'y a pas eu, ce beau projet s'étant grippé en cours de route. De fait, lorsqu'on remonte son courant, on s'aperçoit qu'il ne consistait pas seulement à pouvoir baiser à couilles et ovaires rabattues, mais aussi (et peut-être surtout) à arrêter de se prendre la tête avec le cul. Et que ses architectes avaient envisagé la chose en deux temps : une libéralisation des mœurs – on combat les contraintes pouvant peser sur le sexe – préalable d'une émancipation mentale – on se libère des contraintes que le sexe est susceptible de faire peser sur nous. Quand une révolution ne passe pas la seconde, pourquoi s'étonner qu'elle patine ?

Dans son ouvrage La vie sexuelle en URSS paru en 1979, le sexologue et dissident Mikhail Stern raconte comment, en 1922, des hommes et des femmes avaient battu le pavé de Moscou dans le plus simple appareil en scandant « Amour, amour, à bas la honte ! ». Lors des manifestations, les femmes portent les pancartes, les hommes des fleurs, et tous revendiquent d'assimiler la sexualité à « un besoin physiologique qu’il faut satisfaire aussi simplement que la soif et la faim », écrit Stern, qui y voit le symbole de cette « époque, très brève, d’un affranchissement des esprits ». Car le politburo sonnera fissa la fin de la récréation. Deux ans plus tard, en 1924, Lénine s'oppose farouchement aux hippies de la Place Rouge et à leur idée qu'on puisse baiser comme on boit un verre d'eau. Dans un entretien avec Clara Zetkin, le père de la révolution d'Octobre explique que le concept d'une sexualité isolée de son ossature culturelle et historique court-circuite non seulement le dogme de la critique marxiste – « Ce serait du rationalisme, et non pas du marxisme, que de faire découler directement des bases économiques de la société les transformations réalisées dans ces rapports sans tenir compte des liens qui les unissent à toute la superstructure idéologique » – mais aussi que cette théorie et les comportements qu'elle peut générer relèvent, à ses yeux, d'une logique fondamentalement antisociale. « Certes, quand on a soif, on veut boire. Mais est-ce qu'un homme normal, placé dans des conditions normales, consentirait à se coucher dans la boue et à boire dans les flaques d'eau de la rue ? Boira-t-il dans un verre, dont le bord a été sali par d'autres ? Mais le côté social est le plus important de tous. Boire de l'eau est un acte individuel. L'amour suppose deux personnes. Ce qui implique un intérêt social, un devoir vis-à-vis de la collectivité ». Et Lénine de piquer sa crise : « Le communisme n’apportera pas l’ascétisme, mais la joie de vivre, la force, entre autres par la satisfaction complète du besoin d’aimer. Mais je suis d’avis que cet abus des plaisirs sexuels que l’on constate en ce moment n’apporte ni la joie, ni la force. Il ne fait que les diminuer. À l’époque de la Révolution, c’est grave, très grave ! ». Pendant plusieurs mois, la querelle entre puritains et fornicateurs ira bon train – une police des mœurs traquera même les « avortements de confort » des citadines et des villageoises – avant que l'adversité économique ne remette tout le monde dans le droit chemin.

Là où Lénine n'avait pas tort, c'est que le sexe n'est vraiment pas le meilleur des ciments sociaux, surtout lorsqu'on entend transformer une société en « un seul immense bureau et une seule immense usine avec égalité de travail et égalité de rétribution » (in L'État et la Révolution, 1917). En 1975, dans Sociobiology, son opus magnum, le biologiste Edward Osborne Wilson y voyait même l'une des forces les plus antisociales de l'évolution. Car s’il est évident que la sexualité est une activité tout à fait naturelle, au même titre que n’importe quelle autre fonction physiologique, elle n’est pas pour autant tout à fait anodine et il n'est pas donné à tout le monde de pouvoir s'en délivrer la cervelle. Baiser n’est pas seulement un réflexe ou un divertissement, c’est aussi une fonction vitale pour la reproduction de l’individu et de ses gènes, une fonction menacée par différents périls, notamment pathogéniques, depuis les origines de la reproduction sexuée. Dès lors, on baise effectivement comme on boit un verre d'eau, car l’accès à la boisson et à l’hydratation de l’organisme ne va pas non plus de soi : on ne peut pas tout boire, dans les mêmes quantités, certaines boissons sont toxiques et mettent la vie en danger, etc. De la même façon que l’humain doit se soucier de ce qu’il boit et comment il boit, il doit aussi faire attention avec qui il baise, quand et de quelle façon. Une complexité que redouble, aussi, le fait qu’il faut être deux (au moins) pour baiser et deux (seulement) pour se reproduire dans des environnements où la PMA n'a pas été inventée – soit près de 99% de notre histoire évolutive. L’accès au partenaire, sa séduction, sa conquête et la conservation de ce partenaire sont l’objet de stratégies concurrentielles entre les sexes (compétition intersexuelle) comme au sein de chaque sexe (compétition intrasexuelle). Des matchs qui sont loin d’être équitables et qui gagnent en férocité à mesure que les ressources se font rares, comme dans tout système soumis à la dure loi de l’offre et de la demande.

Le bordel s'amplifie d'autant plus chez les primates sociaux que nous sommes. Des singes savants ayant bâti sur le sexe nombre d’institutions, notamment d’alliances officielles et durables reconnues par les individus et les groupes. Bien avant d'être une éventuelle preuve d’amour, le mariage traduit l’économie procréative d’une communauté. Tel(s) homme(s) et telle(s) femme(s) s’engagent à se reproduire entre eux, et à faire perdurer l’existence du groupe auquel ils appartiennent. Ces alliances entraînent la prise de possession du corps d’autrui – l’assurance que le(s) partenaire(s) n’iront pas voir ailleurs et mettre en danger la lignée –, et de ses biens – la dot et le patrimoine. Avec la complexification de notre système nerveux central, cette propriété gagne en implicite, en raison de la nature symbolique de la cognition humaine : l'évolution nous ayant incité à donner du sens aux phénomènes les plus vitalement cruciaux, le sexe a logiquement suscité un grand nombre de symboles et de valeurs. Pourquoi la virginité est-elle autant sacralisée par le mâle humain lambda ? Parce qu'elle est une assurance paternité – hymen certa est. Pourquoi le viol est-il si traumatisant pour la femelle humaine lambda ? Parce qu'il shunte ses intérêts reproductifs en garantissant l'absence d'investissement paternel. Et pourquoi la liberté sexuelle est-elle l'une des choses du monde la moins bien partagée ? Parce que si elle peut être du pain béni pour les symétriques et les affables, elle peut très vite se transformer en vieux quignon rassis pour les moches et les timides, qui auront dès lors tout intérêt à militer pour son strict encadrement.

En avril 1966, un gynécologue, William Masters, et une psychologue, Virginia Johnson, posent une bombe de 300 et quelques pages dans le paysage intellectuel mondial. Leur étude sur la « réponse sexuelle humaine », menée auprès de 382 femmes et 312 hommes scrutés seuls ou en couple sous toutes les coutures possibles, poursuit la voie ouverte par des pionniers comme Havelock Ellis, Magnus Hirschfeld, Robert Latou Dickinson ou Alfred Kinsey et fait entrer la sexologie dans une ère proprement scientifique. Masters et Johnson sont persuadés que leurs recherches feront non seulement progresser les connaissances, mais que de telles données, totalement nouvelles sur le fonctionnement du corps dans ses activités et ses expressions les plus « intimes », permettront à la libération des mœurs de passer sa fameuse seconde étape – « la révolution sexuelle, c'est nous », aimaient-ils à répéter aux journalistes. Ils avaient partiellement raison : à coup de photos, de films, de graphiques et de prélèvements biologiques, Masters et Johnson allaient incarner le triomphe de la méthode scientifique – l'infrastructure de la modernité – sur les tabous, les mythes et les superstitions d'inspiration biblique. Malheureusement, ils n'avaient pas prévu qu'une autre religion comblerait le vide laissé par ces caduques bondieuseries. Car en étant tout aussi aveugles aux « choses de la vie » que le dernier des curés, les chasseuses de porcs et les compagnons de route du néo-féminisme foncent tout droit dans ce même mur d'obscurantisme s'ils continuent à ignorer une leçon aussi vieille que Galilée : connaître le monde, c'est encore le meilleur moyen de le désacraliser. Et savoir pourquoi il est si difficile de nous libérer du sexe est encore le meilleur moyen d'y parvenir.

Paru dans Causeur n°59, été 2018.

dimanche 9 septembre 2018

Hors-normes : la libération des mœurs n’a pas eu lieu



« Rarement l’homme s’est montré plus cruel envers l’homme que dans la réprobation et la punition des comportements connus sous le nom de perversions sexuelles. Des peines qui vont de la prison à la torture, en passant par […] l’exclusion, la perte du statut social […]. Telles sont les peines encourues par […] des personnes qui n’ont pourtant commis aucune atteinte au corps ou à la propriété d’autrui, mais dont la seule faute aura été d’enfreindre les règles édictées par les traditions et les bonnes mœurs. »

Voilà ce qu’écrivait Alfred Kinsey1, l’un des pères de la sexologie contemporaine, en 1949. Une époque qui, pour les « post-soixante-huitards » que nous sommes, a tout d’une planète lointaine et exotique à en frôler l’absurde. Parce que nous, nous en avons fini avec le puritanisme et les « heures sombres » de la stigmatisation sexuelle. Parce que nous, nous l’avons connue, mangée et digérée la libération des mœurs qui a tout mis (cul) par-dessus tête. Nous sommes dans l’après, le progrès, l’émancipation de tous et la mort des idoles, n’est-ce pas ? Permettez-moi d’en douter. Et même pas besoin de se titiller le trouillomètre avec nos sauvages contemporains – tous les affreux qui lapident les adultères, pendent les homosexuels ou enferment les femmes derrière des prisons de tissu –, il suffit de voir comment nos sociétés appréhendent les deux extrêmes du spectre sexuel, les asexuels et les sex-addicts.

A priori, les apathiques du sexe et les sexuellement compulsifs désignent deux catégories de la population qu’on pourrait croire diamétralement opposées ; les uns n’y pensent jamais, le font quand il leur tombe un œil et souvent à regret, quand les autres y pensent tout le temps, voudraient y passer leur vie et ne semblent jamais rassasiés. Mais s’ils sont géographiquement situés aux deux pôles de la planète sexe, les uns dans l’absence et les autres dans l’excès, asexuels et sex-addicts ont pourtant beaucoup de points communs. Des similitudes prouvant combien nous sommes loin d’en avoir fini avec la « perversion sexuelle ».


De quoi parle-t-on ?

Ce qui rapproche en premier lieu ces deux apparents contraires est une lacune terminologique : aucun consensus n’existe sur leur dénomination et leur définition, ce qui les rend a priori problématiques, pour ne pas dire suspects.

Du côté des « moins », même si le terme « asexuel » est aujourd’hui relativement solide, on ne sait pas bien ce qu’il faut ou ce qu’on peut mettre derrière. Certains font l’amalgame entre asexualité et abstinence, fluctuent entre versant psychique (la lacune de désir, d’envie, de fantasmes, de déclencheurs quelconques) et versant comportemental (l’absence et/ou la faiblesse d’activité). De fait, l’asexualité a tout d’une nébuleuse. Du côté des auto-définis, le dénominateur commun est une absence de libido : est asexuel celui qui ne ressent d’attirance sexuelle, pour rien ni personne. Dans ce sens, l’un des seuls qui devrait d’ailleurs valoir, l’asexualité est le degré 0 de l’orientation sexuelle et est à distinguer de son acception biologique, désignant des organismes qui se reproduisent sans sexe. Cette première mention de l’asexualité comme orientation sexuelle date de 19802 et se confirme en 19903 avec la création d’une échelle de la sexualité humaine comportant ce fameux degré 0. Selon cette échelle, les hétérosexuels sont les individus dont le score d’attraction pour les individus du sexe opposé est le plus élevé (hétéroérotisme), les homosexuels, pour les individus du même sexe (homoérotisme), les bisexuels pour les deux sexes, et les asexuels ceux dont le score d’attraction pour n’importe quel individu est le plus faible.

Ici, cependant, la définition de l’asexualité concerne un manque d’attraction sexuelle pour n’importe quel sexe, pas nécessairement un manque d’activité sexuelle ou même le fait que les individus se caractérisent comme asexuels. Dès lors, cela ne signifie pas non plus que les asexuels soient « incapables » d’expérimenter toute stimulation sexuelle, notamment masturbatoire, ni qu’ils soient physiologiquement empêchés d’excitation physique (lubrification vaginale, érection). Enfin, selon cette définition, rien ne sous-entend que les asexuels soient dénués d’attirance romantique ou affective vers les autres.

Du côté des sex-addicts, la chose se complique encore plus. Il est ainsi courant de parler de nymphomanie, de satyriasis, de dépendance, d’impulsivité ou encore de compulsion sexuelle, sans oublier la neutralité toute mathématique de « l’hypersexualité ». Une diversité des termes qui reflète une catégorisation floue : s’agit-il d’un trouble sexuel, d’une dépendance sans substance, d’un trouble obsessionnel-compulsif ? Et y-a-t-il vraiment lieu de parler de pathologie quand la « compulsion » se passe entre adultes consentants ?

Historiquement parlant, le terme de dépendant sexuel a émergé à la fin des années 1970, puis s’est popularisé au début des années 1980, avec la publication, par Patrick Carnes, du livre Out of the Shadows: Understanding Sexual Addiction4. Carnes est par ailleurs l’inventeur d’une méthode monacale de bannissement total du sexe (interdiction de la masturbation, incitation à confesser ses pensées « intrusives », etc.) professée dans sa clinique de Pine Grove (Mississippi), centre de « rehab » pour sex-addicts.
D’un point de vue clinique, le diagnostic5 d’« hypersexualité » (qui pourrait concerner entre 3 et 6 % de la population sexuellement active, et à 95 % des hommes) commence à pouvoir être posé quand, tous les jours et pendant au moins six mois d’affilée, le patient a un orgasme minimum par jour. Mais quid de ceux qui sont obsédés toute la journée, sans forcément en sortir quelque-chose ? Et les hypersexuels anorgasmiques, alors, où on les met ?


Des inventions médiatiques et sociales ?

Un deuxième point commun entre asexuels et les sex-addicts se trouve dans la remise en cause généralisée de leur existence. Il s’agirait de chimères, de faux phénomènes intégralement créés par des médias en mal de buzz ou de sociétés en mal de nuisibles ou d’excuses, variant au gré des mœurs considérées comme bonnes.Ainsi, pour le sociologue Éric Fassin, « il y a une logique médiatique qui pousse à trouver toujours du nouveau, de l’excitant : après avoir exploré l’échangisme jusqu’au bout, les journalistes découvrent maintenant les asexuels. L’idée de gens qui ne font pas l’amour et le  revendiquent comme une identité, c’est émoustillant, original, presque plus érotique ! »6Dans son essai, No sex last year7, le journaliste David Fontaine fait lui aussi des asexuels une catégorie construite par les médias :

« Derrière cette vogue du mot “asexuel” se cache donc le rêve très américain de construire une nouvelle identité de genre, d’entrer dans une sorte de quatrième dimension de la sexualité. » L’asexualité consisterait, selon lui, à « refuser la guerre de la séduction, les douloureuses réalités de l’engagement, les compromissions du couple et la force stupéfiante du désir » ; on serait soit dans un refus d’entrer dans l’âge adulte, soit dans le refus des « complications sentimentales » à l’ère « dangereuse » (sic !) d’un sexe séparé de la procréation et des sentiments.

Idem du côté des hypersexuels. Dans son livre, Carnes s’attarde sur le cas de « Del », un avocat couchant à la fois avec sa secrétaire et sa patronne, traquant les femmes dans la rue. Et Carnes de lui tirer les oreilles : « Non, vous ne pouvez pas dire à quelqu’un que vous l’aimez juste pour vous retrouver dans son lit. Non, vous ne pouvez pas dire à une personne que vous l’aimez, si vous en aimez déjà deux autres en même temps. »

À l’époque, une grande partie de la population avait ainsi rejeté le diagnostic de Carnes comme un faux problème. Du côté des féministes, notamment, on tançait cette histoire de « dépendance » parce qu’on la considérait comme trop négative, si ce n’est moralisatrice et héritière de l’ancienne « nymphomanie » des hygiénistes. D’ailleurs, pendant longtemps, le terme qui se rapprochait le plus de la dépendance sexuelle était celui de « donjuanisme », une dénomination aux airs baroques et libertins, mais sans réelle gravité, sauf quand cet appétit sexuel débordant concernait des femmes et devenait, pour le coup, aussi clairement pathologique que répréhensible et réprimé. Durant l’époque victorienne, écrit Carol Groneman8, la nymphomanie allait même devenir « l’auberge espagnole des comportements déplacés », allant des « regards lascifs » aux aventures extra-conjugales. Le simple fait de mettre du parfum pouvait s’apparenter à de la « nymphomanie modérée ». Le livre décrit ainsi le cas de Mme R., qui, en 1895, confessait ses « désirs lascifs », provoqués par la lecture d’un excès de romans et la participation à un excès de fêtes au sortir de l’adolescence. Son médecin lui prescrivit l’application de sangsues sur son utérus et de glace sur sa vulve.

L’invention de la dépendance sexuelle par Carnes survient dans la queue de comète de la « parenthèse enchantée », un temps de totale liberté sexuelle, où la tendance était d’avouer et d’assumer amoralement toutes sortes de comportements sexuels. Dès lors, si des hommes se comportaient comme « Del », il n’y avait que peu de chances que cela soit vu en société comme un problème et encore moins une maladie. Mais la parenthèse s’est vite refermée et, aujourd’hui, la tendance s’est inversée. D’aucuns, et notamment du côté des féministes, s’insurgent contre cette notion dans laquelle ils voient une excuse un peu trop facile pour les « gros porcs » et en appellent à moins de tolérance. Les stars et les politiques pris la main dans le sac sont sommés de faire amende honorable auprès de leur conjoint et famille, lors de cérémonies confessionnelles publiques. Une pénitence que peuvent même valoriser des marques qui avaient fait des queutards leur égérie : en 2010, Nike Golf sortait une pub9 surfant sur le scandale Tiger Woods. Un bref clip tourné dans un maussade noir et blanc qui narre une sinistre histoire ; Tiger fixe la caméra, le visage fermé et aveuglé par les flashs des appareils photo ; pour finir, la voix de son père (décédé) lui demande : « As-tu retenu la leçon ? ». Le héros déchu, tellement malade qu’il avait couché avec une de ses nombreuses (18) maîtresses le jour de la mort de son père, remontait la pente en retrouvant ses racines. Il était un prodige brisé, mais toujours loyal et prêt à battre tous les records golfiques, avec en ligne de mire un ultime défi : se conquérir lui-même. C’était beau.
Mais, loin de cette image de papier glacé, où le pécheur regagne le paradis perdu grâce à une longue contrition humiliante et médiatique, en réalité, le parcours des sex-addicts n’a pas grand chose de chevaleresque. Comme l’explique Benoit Denizet-Lewis10, la plupart des individus « sexuellement compulsifs » préfèrent dire qu’ils suivent des cures de désintoxication pour toxicomanie ou alcoolisme, plus acceptables socialement. N’est pas Dominique Strauss-Kahn qui veut : ici comme ailleurs, mieux vaut être puissant que misérable quand vous êtes « affecté » d’une libido débordante.


Des produits de l’hypersexualisation de nos sociétés ?

Enfin, l’asexualité et la dépendance sexuelle ont comme point commun d’être considérées comme de pures réactions à nos environnements sociaux soi-disant saturés de représentations sexuelles et érotiques. Les hypersexuels seraient les victimes, évidentes, d’un excès de stimulation, de la même manière que les jeux vidéos rendraient les adolescents épileptiques ou tueurs en série. Du côté des asexuels, on peut lire ce genre de choses11 : « Si le sexuellement correct prescrit le grand jouir comme condition du bonheur sur terre, il fallait bien imaginer qu’un mouvement de dissidence d’une très grande ampleur finirait par se mobiliser, par se séparer du troupeau, emportant peut-être avec lui quelque chose d’une contre-expérience ou d’une non-expérience de la sexualité, qui nous permettrait de tempérer la hideuse caricature ambiante. » La non-activité sexuelle relèverait ainsi de l’activisme et de la protestation face à une sexualité que la société imposerait comme un devoir ! Seulement, comme le montrent plusieurs témoignages12, la grande majorité des asexuels déclarent avoir toujours su qu’ils l’étaient. À la limite, le seul effet significatif que peut avoir l’entourage est de pousser à davantage d’expérimentations13, pas moins. Et, à quelques exceptions près, la saturation sexuelle des espaces et des existences n’est pas regardée avec dégoût ou rage, mais simplement avec la plus totale indifférence, confinant parfois à la lassitude.
Pour autant, le véritable problème n’est pas tant que nos vies clignotent de partout de représentations sexuelles, mais qu’il s’agisse toujours des mêmes. Et que cette homogénéité soit, à son tour, une cause et un vecteur de normativité. Ce dont souffrent les asexuels et les hypersexuels, comme toutes les personnes sexuellement non « standard », ce n’est pas d’une omniprésence, d’un trop plein de sexe, mais que ce sexe s’analyse, s’apprécie sur un mode à la fois moral et normatif pour lequel la variation, l’écart, sont a priori coupables, mais de quoi ? L’idée qu’il y aurait des sexualités bonnes et d’autres mauvaises, des propres, des sales, des normales et des pathologiques. Alors que, tant que ces comportements ne causent « aucune atteinte au corps ou à la propriété d’autrui », il ne peut pas y avoir légitimement de faute.

Qu’avez-vous fait de la libération sexuelle ? se demandait Marcela Iacub en 2002. Malheureusement, pas grand-chose. En effet, rien ne semble plus violemment normé que la sexualité, aujourd’hui, comme à l’époque de Kinsey et comme il y a 3 000 ans. Et rien n’est plus durement stigmatisé, rejeté et incompris que le « hors-norme » sexuel. Nous sommes ainsi encore bien loin de l’« affranchissement des esprits » que pouvait décrire le sexologue et dissident russe Mikhail Stern, où « l’amour n’est qu’un besoin physiologique qu’il faut satisfaire aussi simplement que la soif et la faim ». Cette révolution, nos sociétés l’auront véritablement réalisée quand elles comprendront que la normalité sexuelle n’a jamais existé et n’existera jamais et, qu’au mieux, il n’existe que des tendances et des moyennes statistiques cadrées par des extrêmes et baignant, par définition, dans un océan d’anomalies. Des anomalies qui, si on s’y attarde deux minutes, n’ont vraiment rien de grave.

1A. Kinsey, Concepts of Normality and Abnormality in Sexual Behavior, New York, Grune and Stratton, 1949.
2M. D. Storms, « Theories of Sexual Orientation », Journal of Personality and Social Psychology, n° 38, 1980, pp. 783-792.
3B. R. Berkey, T. Perelman-Hall & L. A. Kurdek, « The multidimensional Scale of Sexuality », Journal of Homosexuality, n° 19, 1990, pp. 67-87.
4Première édition en 1983, réédité et amendé à de nombreuses reprises depuis.
5M. P. Kafka, « Hypersexual Disorder: A Proposed Diagnosis for DSM-V », Archives of Sexual Behavior, n° 39, 2010, p. 377-400.
6D. Fontaine, No sex last year, la vie sans sexe, David Fontaine, Paris, Arte Éditions/Les petits matins, 2006 (nouv. éd. en 2013 sous le titre Avec ou sans sexe).
7Ibid.
8C. Groneman, Nymphomania: A History, New York, W. W. Norton & Company, 2001.
9« Tiger Woods Commercial: Earl and Tiger » : https://www.youtube.com/watch?v=5NTRvlrP2NU
10B. Denizet-Lewis, America Anonymous, New York, Simon & Schuster, 2009.
11J.-P. de Tonnac, La Révolution asexuelle. Ne pas faire l’amour, un nouveau phénomène de société, Paris, Albin Michel, 2006.
12P. Sastre, No Sex. Avoir envie de ne pas faire l’amour, Paris, La Musardine, 2010.
13De fait, les asexuels interrogés dans mon livre, notamment les plus jeunes, rapportaient un nombre de rapports sexuels plus élevé que la moyenne, un phénomène que beaucoup expliquent par une volonté d’essayer plusieurs fois pour être sûr que la sexualité, en tant que telle, était bien ce qui ne leur faisait pas envie et pas tel ou tel partenaire.

[Publié dans Citrus n°3 Sexe, L'agrume, 2015]

jeudi 30 août 2018

#Balance ton porc : la ballade des pendus

Le 17 mars dernier, Benny Fredriksson se donnait la mort. Quelques mois auparavant, le mari de la mezzo-soprano Anne Sofie von Otter avait démissionné de son poste de directeur du Stadsteatern de Stockholm. Le 5 décembre 2017, emboîtant le pas à la presse américaine et à sa série d'enquêtes sur les délits et les crimes sexuels commis par le producteur Harvey Weinstein, le quotidien suédois Aftonbladet publiait plusieurs articles dénonçant la « culture du silence » que Fredriksson imposait dans son théâtre. Selon le journal, parmi les accusations portées par une quarantaine de témoignages anonymes, le régisseur avait forcé une comédienne à avorter, harcelé moralement et physiquement ses employés et couvert des acteurs ayant agressé sexuellement des actrices.

Trois jours après le suicide de Fredriksson, un cabinet indépendant mandaté par la ville de Stockholm pour enquêter sur la véracité des affirmations d'Aftonbladet rendait ses premières conclusions : aucun des 135 salariés du théâtre n'avait confirmé les rumeurs de harcèlement.

En l'état actuel de nos connaissances, Fredriksson est le troisième suicidé de #metoo. La ballade des pendus semble avoir été entonnée en novembre 2017 par Carl Sargeant, ministre travailliste démissionnaire des Communautés et de l'Enfance au sein du gouvernement régional du Pays de Galles accusé de contacts « inconvenants » avec des femmes. L'homme politique sera suivi en février 2018 par Jill Messick, ancienne manager de Rose MacGowan accusée d'avoir contredit les accusations de viol portées par l'actrice contre Weinstein.

Bien évidemment, les spécialistes du suicide vous diront que personne ne met fin à ses jours à cause d'un événement particulier – les tendances bipolaires et dépressives de Messick, notamment, sont attestées. Mais ils vous diront aussi qu'être cloué au pilori dans l'une des paniques morales les plus hystériques de ces dernières décennies n'est certainement pas ce qu'il y a de mieux pour stimuler la joie de vivre.

Près de six mois après ses premiers roulis, le mouvement initié par l'affaire Weinstein tient davantage du comité de salut public que d'un tsunami réellement libérateur. Les têtes qui dépassent sont priées de rentrer dans le rang ou d'en assumer les conséquences. En Suède, le producteur de musique, essayiste et figure de la communauté gay internationale Alexander Bard a été l'un des premiers à s'émouvoir de ces chasses aux sorciers et à dénoncer le travail de sagouin d'Aftonbladet sur le « cas » Fredriksson. Sur les réseaux sociaux et dans la presse, il sera l'objet d'une campagne diffamatoire l'accusant entre autres de rouler pour l'extrême-droite, avec comme « preuve » des photos de lui déjeunant avec un politicien nationaliste local. Bard répondra avec sa morgue légendaire : « Mon libéral de père m'a appris à parler avec l'intégralité du spectre politique, mais faites gaffe, si vous continuez à balancer les photos des gens avec qui je dîne, moi je montre ceux avec qui je couche », écrira-t-il en substance sur Twitter.

Pour les apologistes du #metoo, comme le très opportuniste Raphaël Liogier – après avoir été plié par David Thomson sur le djihadisme, il fallait bien qu'il s'intéresse au féminisme –, ces exemples ne sont que des anecdotes n'invalidant en rien la Valeur Suprême de la Libération de la Parole Collective. Oui, il y a eu et il y aura des suicides, des divorces, des carrières et des réputations atomisées par des accusations faiblardes ou fallacieuses, mais ce ne serait qu'un prix dérisoire à payer par rapport à l'énormité des bénéfices dont pourront jouir les femmes et même la société une fois les eaux de la « révolution anthropologique » clarifiées.

On ne fait pas d'omelettes sans casser des œufs, l'antienne est ancienne. Sauf que c'est aussi le propre des foules pas très intelligentes persuadées d'agir pour un illusoire « bien commun » que de mépriser les préjudices individuels comme des quantités négligeables.

Cette notion – « l’affaire d'un seul est l'affaire de tous », pour reprendre les mots de Clemenceau défenseur de Dreyfus – guidera à la fin du XIXe siècle la plume de la journaliste Ida B. Wells, l'une des premières à avoir consigné le plus précisément possible les cas de lynchages dans le Sud des États-Unis après l'abolition de l'esclavage. Dans la préface d'une récente traduction française de trois de ses pamphlets écrits entre 1892 et 1894 (Les horreurs du Sud, Markus Haller, 2016), la journaliste Nicole Bacharan écrit « La vie de chaque Noir compte, disait déjà en substance Ida Wells ; elle ne doit pas être sacrifiée, méprisée, ignorée. (…) L’arbitraire, la cruauté, les exactions doivent être portés à la connaissance de chacun, exposés, détaillés, dénoncés. (…) Dans ses écrits (…) nulle haine, nul effet de manche. Seulement la conviction ferme que l’exposé des faits, aussi rigoureux et exact que possible, suffirait. Que les faits parleraient d’eux mêmes, pour alerter l’opinion, et exiger la justice ».

Parmi ces faits, Ida B. Wells soulignait en 1892 l' « éternelle même histoire » qui mène au « même programme de pendaison, puis de fusillade des corps sans vie » : l'accusation de viol. « Moins d’un tiers de ces milliers d’hommes et de femmes mis à mort sans juge ni jury ont été ne serait-ce qu’accusés d’agression criminelle », faisait-elle encore remarquer. « Le monde entier a accepté, sans la remettre en question, l’affirmation selon laquelle les Noirs sont lynchés uniquement pour des agressions de femmes blanches ». Mais la vérité de ces agressions était bien souvent chancelante, comme le représenteront bien plus tard la littérature ou le cinéma.

Dans un cas, un Noir d'Indianola, dans le Mississippi, fut lynché pour avoir violé une petite fille de 8 ans, dont le père était le shérif du comté. Wells se rendit sur les lieux du massacre pour enquêter et rencontra la victime présumée. Elle n'était pas une enfant mais une jeune femme allant sur ses vingt ans. Et en réalité, le père avait surpris la fille dans la cabane de l'amant, à son service depuis des années, et lancé une expédition punitive pour venger l'honneur de sa progéniture.

Entre 1882 et 1891, détaille Ida B. Wells, 269 hommes furent tués pour des accusations de viol – la première cause sur la liste des lynchages perpétrés ces années-là. Deux-cent cinquante trois autres furent accusés de meurtre ; « 44 de vol ; 37 d’incendie volontaire ; 4 de cambriolage ; 27 de racisme ; 13 de s’être battus avec des hommes blancs ; 10 d’avoir proféré des menaces ; 7 d’avoir causé des émeutes ; 5 de métissage ; dans 32 cas aucune raison ne fut donnée, et les victimes furent lynchées pour le principe ».

La suite de l'histoire du racisme américain est du même acabit. En 1921, le massacre de Tulsa – où des Blancs incendièrent un quartier noir huppé de cette ville de Oklahoma – débuta après qu'un adolescent noir eut été accusé d'avoir violé une jeune Blanche dans un ascenseur. En 1923, en Floride, le massacre de Rosewood fut aussi déclenché par une accusation de viol. Et en 1955, le jeune Emmett Till, âgé de 14 ans, fut assassiné pour avoir tripoté une femme blanche contre son gré. Il faudra attendre 2017 et la publication des recherches de l'historien Timothy Tyson (The Blood of Emmett Till, Simon et Schuster) pour apprendre que l'accusatrice, Carolyn Bryant, avait tout inventé. Cette dernière avait raconté à son époux que Till l'avait attrapée par la taille, lui avait malaxé les seins et essayé de l'embrasser. En réalité, Till ne l'avait jamais touchée – défié par ses cousins, il s'était contenté de la siffler. Le mari, Roy Bryant, accompagné de son beau-frère, enleva le garçon. Son corps lesté d’une égreneuse à coton fut retrouvé dans la rivière Tallahatchie, un œil crevé, une balle dans le crâne, le visage ayant quadruplé de volume. Lors de la veillée funèbre, Mamie Till décida de laisser le cercueil ouvert pour montrer à tous l'état du cadavre de son fils. Les photos firent le tour des États-Unis et l'événement est aujourd'hui considéré comme le point de départ du mouvement pour les droits civiques porté par Martin Luther King. À l'époque, les Noirs devaient descendre du trottoir lorsqu'ils croisaient une femme blanche et baisser le regard.

Entre ce que d'aucuns considéraient à l'époque des lois Jim Crow comme des « anecdotes » tout à fait secondaires par rapport à l'intérêt supérieur du suprémacisme blanc et les destins tragiques de Fredriksson, Messick et Sargeant, les différences sont légion. Mais les points communs aussi. Le plus important d'entre tous, c'est peut-être de nous rappeler combien les philosophes des Lumières se fourraient la plume dans l’œil en pensant la raison innée et le progrès coulant historiquement de source. En réalité, la raison est lourde, lente, pénible et fait chier tout le monde avec ses concepts abstraits que peuvent être l’État de droit ou la présomption d'innocence. La foule, elle, salive quand on lui titille le cerveau reptilien en lui servant des victimes expiatoires sur un plateau. « Si ce n'est toi, c'est donc ton frère ».

En 2013, Dan et Fran Keller sortaient de prison après y avoir passé vingt-deux-ans pour des crimes bidonnés. Dans la grande « panique pédo-satanique » américaine des années 1990, on les avait accusés d'avoir servi des cocktails coca / sang de bébé ; d'avoir exposé le cœur d'un enfant, préalablement éventré, à l'air libre ; d'avoir envoyé des enfants au Mexique pour qu'ils se fassent violer par des soldats ; d'avoir enterré des enfants vivants ; d'en avoir poussé dans une piscine remplie de requins ou d'en avoir fusillé d'autres, avant de réussir à les ressusciter. En août dernier, les Keller remportaient 3,4 millions de dollars en dédommagement de cette erreur judiciaire. Leurs vingt-deux années de vie perdue ne leur seront jamais remboursées. « Ça ne marche pas comme ça, pas comme de la colle », regrettait Anna Akhmatova à la publication du rapport Khrouchtchev, censé panser les plaies du stalinisme.

À l'époque du procès des Keller, le #metoo en vogue consistait à se dire victime de partouzes pédocriminelles organisées à la gloire de Satan – ou de trouver des psychologues pour faire remonter à la surface vos souvenirs enfouis dans votre « mémoire traumatique ». Et comme à l'époque d'Emmett Till et d'Ida B. Wells, il n'y avait que des anecdotes, des exceptions, de rares excès qui ne devaient surtout pas ralentir le rouleau compresseur d'une cause que l'on croyait supérieurement bonne. Cette « éternelle même histoire » menant au « même programme » d'affichage collectif de vertu, avec ses cérémonials d'expiation, d'élimination des hérétiques et ses œufs cassés qui attendent toujours qu'on leur rende justice.

Article publié originellement dans le magazine Causeur, n°56.

vendredi 16 février 2018

French Chauvinism

French chauvinism is widespread and widely known. Chauvinism is a tendency to give value to ideas  according to place of origin, with a special bias toward self. Thus it was extraordinary that at least  three generations of French biologists chose to scorn Darwin because he was English, while they had their own Lamarck, whose theory was earlier than Darwin’s but dead wrong. Why in Jesus name would you waste your life seeking scientific progress with that principle (French superiority) imposed between you and the truth?

Well what about self-deception? I have published a book on the subject in 2011, translated now into eleven languages, including Spanish, Portuguese, Italian, Greek, German, Russian, and Finnish—but not French. Why? Did we not invent the subject—Sartre, Camus and Foucault—why would we wish to hear from others even if they have solved the problem that our own “thinkers” came nowhere near?

Now comes a controversy involving a woman with the sense to go against this bias. Sastre uses science and modern biology in a creative way to challenge standard orthodoxy. Oh we in France do not pay much attention to Evolutionary Psychology. Well God bless you and may you remain ignorant as long as you wish. And we have a French sociologist/philosopher to teach us that the 2 nd :4 th digit ratio used by Sastre is “is not a reliable index of prenatal androgenization“, when in fact quite the opposite is true. We now have experimental evidence from rats that higher testosterone in utero leads to a lower ratio and higher estrogen to a higher ratio. And significant correlations are found not only in other mammals but also in some birds! This on top of a ton of indirect evidence in humans. The 2 nd to 4 th digit ratio is significantly associated with sex and ethnicity, reproductive success, mate preference by others, Offspring sex ratio, Gender inequality across nations, relative masculinity/femininity within one country, Klinefelter’s syndrome and, yes, homosexuality and transexuality. Any French scientists contributing? Not dead sure, can’t think of one.

And finally there is the matter of Feminism and Biological Determinism. Now here we get into truly absurd territory. There is no biological ‘determinism’ in modern evolutionary biology—only LOGIC—children come first, women (the main investors) second; last, least and hardest to justify are men. We have known for some 40 years that there are real genetic differences between the two sexes in behavior but we have learned much more since then—women use their brains more symmetrically than do men and most genetic sex differences affect the brain, the most genetically active tissue in the human body. So if you want to remain permanently ignorant, you always have that option, but why choose to? In order to continue anti-Darwinian chauvinism? As noted above, a feeble reason indeed.

Robert Trivers

jeudi 15 février 2018

Non, je ne raconte pas (que) des "sornettes"

Le 19 janvier dernier, un portrait à charge de ma petite personne est paru dans Le Monde Magazine.
Le journal ayant refusé le droit de réponse demandé par mon éditeur Stephen Carrière, je prends aujourd'hui la liberté de réagir à peu près comme bon me semble à ce pastiche de journalisme.
Avant de revenir sur les contre-vérités mentionnées dans ce portrait et, plus fondamentalement, sur les sérieux problèmes relatifs à notre "époque intellectuelle" qu'il révèle, j'aimerais commencer par réfuter ces deux phrases :
"Les scientifiques contactés pour en parler refusent tout net de perdre leur temps à commenter « des sornettes ». Sans compétences solides, piocher dans des articles scientifiques et en tirer des conclusions relève au mieux de l’opinion, au pire, de la manipulation."
en citant quelques scientifiques qui ne semblent pas de cet avis :

> STEVEN PINKER, psychologue, Université Harvard (États-Unis)
PhD obtenu à Harvard en 1979, il a aussi été enseignant à Stanford et au MIT.
« Peggy Sastre est une féministe bien plus solide que la plupart de ses détracteurs. Elle n'a pas peur de la science et n'y voit aucune menace au féminisme, ce qui lui évite donc de craindre, de distordre ou de nier la science des différences sexuelles. Elle affirme que les droits des femmes ne dépendent pas d'une identité entre les sexes, comme si les hommes étaient la mesure de toute chose et que tout écart par rapport à eux serait synonyme d'infériorité. Elle avance ses arguments avec la même rigueur qui lui a valu son doctorat de philosophie. Le féminisme qu'elle promeut est fondé sur la logique, la science et le raisonnement moral, ce qui le rend dès lors plus puissant que les misérables versions académiques reposant sur des théories ésotériques et une négation de faits parmi les plus incontestables.»

> MICHEL RAYMOND, biologiste, Université de Montpellier
Directeur de recherche CNRS. Doctorat et HDR obtenus à l'Université de Montpellier II (spécialité : Biologie des organismes et des populations)
« L’Histoire a montré qu’une idéologie peut se ridiculiser en ignorant les connaissances scientifiques, comme l’exemple de la religion catholique s’accrochant désespérément au géocentrisme. Un autre exemple étonne déjà : certains courants féministes s’opposent aux différences biologiques entre l’homme et la femme, pour mieux atteindre une égalité sociale entre les sexes. Le but est louable, mais c’est bien la Terre qui tourne. Peggy Sastre est aussi féministe, mais elle utilise l’approche évolutionniste pour prendre en compte et mieux comprendre les différences biologiques massives, scientifiquement décrites, que l’on trouve à tous les niveaux entre l’homme et la femme. Ce qui lui permet de proposer un féminisme plus réaliste – et donc plus intéressant – car purgé de l’idéologie, commune en France, considérant qu’il n’y a aucune part de biologie dans nos comportements. »

> CLAUDINE JUNIEN, professeur émérite de génétique médicale
Diplômée de la faculté de Pharmacie et Docteur es Sciences, chevalier de la Légion d’Honneur et membre correspondant de l’Académie Nationale de Médecine.
« Peggy Sastre se bat avec courage et détermination pour un féminisme basé sur les abondantes données validées de la Science et contre un féminisme, obsolète, et qui se situe, lui, dans le déni/rejet obscurantiste du fait biologique. Avéré par des milliers de travaux scientifiques consignés dans des publications validées à la croissance inexorablement exponentielle, le fait biologique n'est donc pas une « théorie » comme certaines voudrait le faire accroire. Pour faire passer de fumeuses théories telles les "gender studies", un certain féminisme espère – par la déconstruction des préjugés et stéréotypes de genre qui, depuis des millénaires, polluent effectivement le fonctionnement de nos sociétés – parvenir à un nouveau graal qui serait celui de la "neutralité du genre", et qui nous mettrait tous, femmes et hommes, sur un pied d'égalité.

Dans son ouvrage « l'Asservissement des Femmes " John Stuart Mill (1869) énonçait déjà avec clairvoyance : ce qu'on appelle aujourd'hui la nature des femmes est quelque chose d'éminemment artificiel, résultant d'une répression forcée par certains côtés et d'une stimulation contre nature par d'autres ». Les stéréotypes de genre également appliqués au masculin montrent que cette formule concerne aussi les hommes.

Mais comme Steven Pinker l'a clairement défendu, « the blank slate », (2002) l'ardoise « vierge ou blanche » n'est qu'un leurre, une vue de l'esprit qui ne résiste pas aux nouvelles approches de la psychologie expérimentale et aux nouvelles données des neurosciences. Même si nous parvenions au gommage des stéréotypes de genre imposés par nos cultures au fil des siècles, il faudra bien s'accommoder des dimorphismes sexuels apparus au cours de l'évolution et inexorablement ancrés dans notre patrimoine génétique, et ce dès la conception.

Ce que Peggy Sastre décrit, sans compromis et avec un louable souci de rigueur scientifique, dans La domination masculine n'existe pas en 2015, c'est que le fait biologique est neutre. La Science n'a pas pour objet d'émettre des jugements : elle expose des réalités et tente d'interpréter ce que ses outils techniques et intellectuels du moment lui permettent de révéler. En constant progrès, elle offre à la société de nouvelles facettes qui seront, pour certaines, remises en question. Elles devront faire l'objet de nouveaux débats, de nouveaux ajustements pour nous placer hors du champ de la « répression forcée » et de la « stimulation contre nature », en adaptant les rôles, attributs et comportements souhaitables des femmes et des hommes au plus près de leur nature. Mais du fait même de leur caractère évolutif des données scientifiques, il faut les faire évoluer sans cesse à la lumière de nouvelles découvertes. Ces découvertes doivent être basées sur des études méthodologiquement irréprochables qui permettent de dévoiler le réel accessible, sans les occulter ou en donnant la préférence à une idéologie mais en prenant appui au contraire mais avec mesure et discernement sur les bases des principes moraux fondamentaux de notre espèce (The righteous mind, Jonathan Haidt, 2012).

Depuis des millénaires, comme le montrent les données des nombreuses études sur l'évolution des espèces, les espèces vivantes qui n'ont pas disparu n'ont survécu qu'en adoptant de nouvelles caractéristiques génétiques. Ces nouveaux traits ont favorisé, selon le lieu, les expositions et les circonstances, soit le sexe femelle soit le sexe mâle ou les deux à la fois, et, à terme, la reproduction et la survie de l'espèce. Cependant, malgré l'avalanche de données illustrant les différences à tous les niveaux entre les femmes et les hommes, le corps reste le grand oublié de la parité.

Dans son livre Le sexe des maladies (2014) Peggy Sastre dressait un bilan rigoureux et scientifique des conséquences des changements survenus non seulement au niveau de notre système reproductif mais aussi au niveau de tous nos organes y compris le cerveau avec l'ensemble de ses cellules, puisque, dès l'instant de la conception, avec une paire de chromosomes sexuels XX pour la fille, XY pour le garçon chacune de nos 60 000 milliards de cellules possède un sexe. Ainsi pour éviter, comme le souligne Raphaël Enthoven, que «Les nouveaux censeurs progressistes nous préparent un enfer» (Eugénie Bastié FIGAROVOX/ENTRETIEN 9/01/2018), seul le décryptage des mécanismes sélectionnés au fil de l'évolution, permettra de cibler le bon mécanisme chez la femme et/ou chez l'homme pour trouver de nouvelles approches diagnostiques et de nouveaux médicaments appropriés à chaque sexe…

> NICOLAS GAUVRIT psychologue et mathématicien
Doctorat en sciences cognitives (EHESS, ENS), HDR (EPHE)
« Peggy Sastre est une journaliste ayant deux particularités qui, dans un monde idéal, n’en seraient pas. La première est qu’elle connaît les champs scientifiques sur lesquels elle publie. Elle lit la littérature scientifique à la source et ne se contente pas du témoignage des experts auto-proclamés les plus médiatiques. Elle s’approche plus volontiers de ceux qui ont fait avancer la science que de blogueurs sans expérience scientifique, fussent-ils bruyants. La seconde est qu’elle ne tient pas compte d’éventuels risques de choquer telle ou telle partie des lecteurs, tenant en plus haute estime la vérité que le politiquement correct. Ces deux qualités sont hélas aujourd’hui perçues comme des défauts. Il est de bon ton de considérer comme solide toute étude dont les conclusions semblent moralement compatibles avec l’idéologie du moment et de honnir toute autre espèce de recherche, indépendamment de la méthodologie mise en place. La vérité fait place à la post-vérité, où ce qui compte est l’effet d’une annonce sur l’auditeur bien plus que la réalité des faits. Le « portrait » à charge qui est dressé d’elle dans Le Monde illustre un aspect désolant de notre époque : celui qui ose dire vrai plutôt que de rentrer dans le rang doit être puni. »

> JEROME H. BARKOW, professeur émérite d’anthropologie, Université Dalhousie (Canada).
PhD en Anthropologie de l’Université de Chicago. Co-éditeur en 1992 de The Adapted Mind: Evolutionary Psychology and the Generation of Culture, manuel de référence de la psychologie évolutionnaire.
« Peggy Sastre comprend que la biologie évolutive s'applique à toutes les espèces et que seule une croyance hybristique en un exceptionnalisme humain permet à des féministes et des chercheurs en sciences sociales d'affirmer que nous serions uniques en notre genre et que la sélection sexuelle n'aurait pas produit de différences entre la majorité des mâles et des femelles humains. Mais Sastre sait aussi que la biologie n'est un destin que si nous l'ignorons. On peut commencer à combattre la rivalité fraternelle en acceptant ses fondements biologiques et en composant avec eux, ce qui nous permet d'obtenir souvent de très bons résultats. Sastre sait que cela s'applique aussi à la tendance masculine d'user de la force pour s'imposer sexuellement à autrui. Dans les deux cas, le fait que le comportement soit un produit de l'évolution biologique ne veut pas dire qu'il est inévitable, mais simplement qu'il perdura au gré des générations et donc que nous devrons continuellement nous en occuper. Assimiler le « biologique » ou le « produit de l'évolution » au déterminisme relève tout simplement de l'ignorance. »

> GEOFFREY MILLER, psychologue, Université du Nouveau Mexique
PhD de psychologie expérimentale obtenu à Stanford en 1993.
« Forte d'un courage intellectuel certain, Peggy Sastre est une journaliste et une essayiste qui comprend comment l'évolution a pu modeler des différences entre les sexes. Ses positions sont conformes à l'état de l'art des sciences biologiques, mais sont taboues dans le monde des féministes culturalistes, des sciences sociales et chez beaucoup de journalistes. Il n'est donc pas rare qu'elle déchaîne l'ire d'universitaires ou de blogueurs qui ne comprennent rien à la biologie, à la génétique ou aux neurosciences.»

mardi 28 février 2017

Pour une recherche et une médecine sexuellement différenciées : sur les traces de l’épigénétique




Claudine Junien, Université de Versailles Saint-Quentin en Yvelines – Université Paris-Saclay and Nicolas Gauvrit, Université Paris 8 – Vincennes Saint-Denis

Nous avons vu dans notre premier article que, dès la conception, avec une paire différente de chromosomes sexuels – XY pour le garçon et XX pour la fille – 30 % des gènes des hommes et des femmes s’expriment différemment dans tous leurs tissus. Ceci se traduit par de subtiles différences de base, de susceptibilité aux maladies mais aussi en réponse à divers environnements. The Conversation
Notre génome est stable, définitif et identique dans chacune de nos cellules. Pourtant, il ne s’exprime pas de la même façon dans le foie, le rein ou le cerveau… Sans compter des différences selon le contexte physiopathologique, le sexe ou l’âge.
On sait aujourd’hui que cette incroyable plasticité de nos gènes dépend de marques épigénétiques qui peuvent, de plus, être spécifiques du sexe. Elles sont apposées sur certains gènes comme une sorte de mémoire pour se souvenir de son sexe, dès le début de la vie, pour moduler au bon moment, dans la bonne cellule, avec les bonnes hormones, l’expression de certains gènes. Ces différences liées au sexe (DLS) existent dans tous les tissus, incluant les gonades et le cerveau, et donc dans chacune des 60 000 milliards de cellules qui les composent. La santé adaptée à tous ne doit donc plus être unisexe, basée sur l’homme, mais différenciée et sexuée.


Génétique, environnement et épigénétique

L’épigénétique désigne l’étude des influences de l’environnement cellulaire ou physiologique sur l’expression de nos gènes. Pour que nos gènes puissent « s’exprimer » (fonctionner), il faut que l’ADN et des protéines, les histones, autour desquelles l’ADN est enroulé, comportent des marques spécifiques (que l’on appelle épigénétiques) d’activation ou de répression. Alors que la génétique renvoie à la forme écrite des gènes, l’épigénétique renvoie, elle, à leur lecture : un même gène pourra être lu différemment selon le tissu ou certaines circonstances.
Or, il existe des marques épigénétiques spécifiques du sexe apposées sur certains gènes comme une sorte de mémoire sexuée, dès le début de la vie et tout au long de la vie. Ces marques modulent l’expression des gènes en fonction du sexe. Outre ces marques, d’autres facteurs comme des facteurs de transcription, spécifiques du sexe, et les hormones mâles ou femelles elles aussi spécifiques du sexe permettent d’activer ou d’inhiber un gène.
Sous l’influence de l’environnement physico-chimique ou socio-affectif, des modifications des marques se produisent et peuvent perdurer durant la vie de l’individu, voire être transmises à sa descendance. Et c’est seulement à partir de la naissance que les influences liées au genre et autres contraintes sociales pourront marquer nos gènes et laisser des empreintes conférant certaines dispositions à l’individu en fonction de son genre.


Reconnaître nos différences : une question d’échelle

Il est impossible, en termes absolus, de prouver qu’il n’y a aucune différence entre les sexes. De la même façon qu’une carte géographique donnera une précision différente selon le degré de grossissement, on peut rechercher des différences d’un point de vue grossier au niveau comportemental ou anatomique, ou bien, beaucoup plus fin, au niveau cellulaire et moléculaire, génétique et épigénétique.
C’est une des raisons pour lesquelles on constate une grande disparité dans les conclusions des études qui, en fait, dépendent du niveau d’investigation (grossissement), du nombre d’échantillons, des outils utilisés et en particulier statistiques pour mesurer les différences. De nombreuses DLS, biologiques, comportementales ou psychologiques, sont en effet bien établies. Au niveau moléculaire, les études de l’expression de milliers de gènes exprimés dans différents tissus ont permis de démontrer qu’en moyenne on observe une différence homme/femme ou mâle/femelle statistiquement significative du niveau d’expression, pour, environ 30 % des gènes.
Il peut exister des variantes dans les voies empruntées par une cellule mâle ou une cellule femelle dans une situation particulière, tout en parvenant, ou non, au même résultat. Mais les gènes montrant les différences d’expression n’appartiennent pas nécessairement aux mêmes voies métaboliques ou de signalisation. Par exemple, la femelle empruntera la face nord pour parvenir au sommet d’une montagne, alors que le mâle empruntera la face sud. On arrive au même résultat, le sommet de la montagne, mais l’effort, le stress, les équipements nécessaires, le temps de parcours, les risques encourus, ou les paysages seront différents.
De plus, dans toutes nos cellules, ces DLS fluctuent : elles persistent, disparaissent, voire changent de direction. Enfin parallèlement, l’environnement intrautérin, puis celui de l’enfant et de l’adulte viendront contribuer au formatage de notre épigénome pour conférer à l’individu son identité.


Intégrer le sexe et le genre dans la recherche en santé

Il faut reconfigurer le statu quo des connaissances. Les modèles animaux sont susceptibles d’apporter des réponses parfois inaccessibles aux études épidémiologiques, cliniques ou anatomiques chez l’Homme. Ainsi les femelles sont souvent plus sensibles à la douleur, comme la femme. Mais, des données récentes montrent en outre que, dans des conditions expérimentales, l’exposition olfactive à des expérimentateurs hommes entraîne une inhibition de la douleur alors que ce n’est pas le cas avec des expérimentatrices chez les animaux comme chez l’Homme.
Une autre étude a montré que, en cas de lésions nerveuses, les voies de la douleur chez les souris sont différentes chez le mâle et chez la femelle : comme pour l’ascension de la montagne déjà mentionnée, le mâle utilise la microglie de la moelle épinière, alors que les femelles utilisent des cellules T du système immunitaire. On comprend mieux dès lors qu’en se réduisant à l’étude exclusive des mâles, on risque de passer à côté du mécanisme pertinent chez la femelle.
De plus, du fait de ces mécanismes différents, la recherche de cibles pharmacologiques peut s’avérer différente en fonction du sexe car ce qui pourrait être protecteur pour l’un risquerait d’être délétère pour l’autre, d’où la nécessité d’une recherche thérapeutique différenciée. Mais, l’inclusion des femelles dans les études sur l’animal impose des surcoûts ; surtout, elle pourrait être entravée par la variabilité due au cycle de reproduction chez les femelles… même s’il a été démontré que la variabilité sur la plupart des traits étudiés était équivalente chez les femelles et les mâles !


Recherche américaine en santé. National Cancer Institute/Wikimedia

Quant au surcoût, il serait bien de mettre dans la balance celui payé par les femmes victimes d’accidents secondaires qui aboutissent souvent au retrait du marché des médicaments incriminés. Environ 80 % des études chez l’animal n’incluent que des mâles et, de 1997 à 2000, sur 10 molécules retirées du marché, 8 l’ont été en raison d’effets secondaires chez des femmes. C’est pourquoi, aux États-Unis, le NIH (Institut National de la Santé) n’allouera plus désormais de financement aux études qui n’inclueront pas les deux sexes, qu’elles portent sur notre espèce ou sur d’autres animaux.
Plusieurs pays européens ont déjà adopté des politiques similaires, prenant ainsi au moins dix ans d’avance par rapport à la France où, sous prétexte d’anti-sexisme, on évite de reconnaître les différences liées au sexe, au mépris des évidences scientifiques et de l’intérêt de la santé des femmes… et des hommes.


Une recherche et une médecine sexuellement personnalisées

Si les femmes sont les principales victimes de ce déni, les hommes peuvent aussi en pâtir, lorsqu’ils souffrent de maladies que l’on pense, à tort, réservées aux femmes – la dépression et l’ostéoporose pour ne citer que les plus emblématiques.
Mais, on peut surtout se demander pourquoi cette nouvelle preuve scientifique a du mal à passer concernant le cerveau… Avant même la différenciation des gonades, les ébauches embryonnaires du cerveau vont former un socle, nécessairement sexué, sur lequel va s’élaborer notre cerveau au gré des influences environnementales et selon son patrimoine génétique avec soit des chromosomes XX soit des chromosomes XY. La construction cérébrale est donc, tout au long de la vie, sous une double influence génétique et environnementale.
Comment, dès lors, imaginer que les cellules souches sexuées destinées à former les ébauches embryonnaires du cerveau pourraient « perdre leur sexe » en deçà du cou, épargnant le cerveau de ces différences fille/garçon que l’on n’ose regarder en face ? Une revue critique et une prise de conscience des contraintes sociales liées au genre et de leur incorporation biologique devraient permettre de « mettre à plat » notre sexe biologique.
La crainte que toute différence de fait entre hommes et femmes pourrait justifier une discrimination sexiste est une erreur : ce qui est naturel n’est pas nécessairement bon, et ce qui est biologique n’est pas inexorable. C’est aux citoyens de décider des comportements et des modes d’organisation de la société souhaitables, y compris si cela doit aller à l’encontre de nos prédispositions biologiques. Il faudra alors veiller à ne pas céder à la tentation de hiérarchiser les mécanismes complexes impliqués, source potentielle de discriminations, toutes scientifiquement et médicalement injustifiées.


Le retard français

La France a accumulé un retard considérable par rapport à d’autres pays européens (Allemagne, Hollande, Suède, Italie), au Canada, aux États-Unis ou encore à Israël, qui ont des sociétés savantes dédiées et des instituts de médecine de genre pratiquant la double approche basée sur le sexe et le genre, depuis une bonne dizaine d’années.
Il a fallu attendre juin 2016 pour que l’Académie nationale de médecine organise une conférence de presse sur le sujet. L’alerte a été entendue par les médias, mais combien de patientes osent-elles demander à leur médecin un diagnostic sexué ? Combien de médecins s’intéressent-ils à une question dont ils n’ont jamais entendu parler sur les bancs de la Faculté et qui n’est pas sans leur paraître accessoire, voire entachée d’un féminisme sans rapport avec la science ?
Les différences biologiques doivent être prises en compte dès le stade de la recherche fondamentale et clinique et il faut d’urgence que l’enseignement de la médecine inclut une prise en compte transversale des DLS autres que celles liées à la reproduction.

Peggy Sastre auteure de « Le sexe des maladies » (éditions Favre, 2014), et de « La domination masculine n’existe pas » (éditions Anne Carrière, 2015), nous a apporté une large contribution pour la réalisation de cet article et nous l’en remercions chaleureusement. Les auteurs remercient également Nicole Priollaud, chargée de la communication à l’Académie Nationale de médecine pour son engagement et ses précieux conseils pour la rédaction de nos deux articles.

Claudine Junien, Professeur des Universités Université Versailles Saint Quentin, chercheuse épigénétique à l'INRA, Université de Versailles Saint-Quentin en Yvelines – Université Paris-Saclay and Nicolas Gauvrit, Chercheur au Laboratoire CHart (EPHE/Université Paris-Saint-Denis), Maître de conférences en mathématiques à l'ESPE Lille-Nord-de-France, Université Paris 8 – Vincennes Saint-Denis

This article was originally published on The Conversation. Read the original article.

lundi 27 février 2017

Pour une recherche et une médecine sexuellement différenciées : des faits biologiques irréfutables


Claudine Junien, Université de Versailles Saint-Quentin en Yvelines – Université Paris-Saclay and Nicolas Gauvrit, Université Paris 8 – Vincennes Saint-Denis

Sous prétexte de parité, on a trop longtemps évité en France de reconnaître les différences biologiques liées au sexe (DLS), entre les hommes et les femmes, au nom de l’égalité mais au mépris des évidences scientifiques. Or certaines stratégies thérapeutiques ou préventives efficaces pour les individus d’un sexe ne sont pas adaptées à l’autre sexe. Ainsi, depuis des années, les essais cliniques incluent, de façon générale, beaucoup moins de femmes que d’hommes, et les femmes font près de deux fois plus d’accidents secondaires liés aux médicaments que les hommes. The Conversation
Le coût humain et financier de cette ignorance, voire de cet aveuglement, est exorbitant ; il serait pourtant évitable à condition que les scientifiques et les médecins en prennent conscience pour alerter et agir en réparant enfin cette grave injustice médicale. Il est temps de rattraper plus de 10 ans de retard par rapport à nos voisins européens et de mettre en place une médecine différenciée dans l’intérêt même de la santé des femmes… et des hommes.


Des différences sexuelles sous-estimées

Dès 1905, Nettie Stevens, une chercheuse américaine, avait découvert le rôle du chromosome Y dans la détermination sexuelle. Sur un petit coléoptère du genre Tenebrio, elle avait repéré chez les mâles des cellules reproductrices avec deux chromosomes, soit un X, soit un Y, et chez celles des femelles un seul X ; elle en avait logiquement conclu que le sexe de la progéniture dépendait exclusivement des chromosomes paternels…
Une découverte longtemps considérée comme iconoclaste au nom d’une croyance, encore tenace, qui fit répudier tant de femmes, jugées « incapables » de donner naissance à un fils… Mais que plus personne ne conteste aujourd’hui… Où l’on se pose une autre question : avant même que le blastocyste (une centaine de cellules) ne s’implante dans l’utérus de la mère, pourquoi le petit embryon mâle, avec sa croissance accélérée, se distingue-t-il déjà d’un petit embryon femelle ? Pourquoi, alors que les hormones sexuelles n’ont pas encore fait leur apparition ?
Parce que toutes les cellules de l’embryon ont un sexe : XX pour les filles, XY pour les garçons, ce qui veut dire que la différenciation sexuelle apparaît dès la conception, dès la première cellule, indifféremment du genre, bien avant la différenciation des gonades qui conditionne l’apparition des hormones, 7 à 8 semaines plus tard, au cours de fenêtres développementales, génétiques et hormonales, aboutissant à des différences anatomiques dans tout notre corps, au niveau du cœur, des vaisseaux sanguins, du cerveau, mais aussi du système immunitaire ou digestif…


La preuve par la génétique

Notre vision de la différenciation sexuelle est aujourd’hui en pleine mutation à la faveur des avancées scientifiques. Notre génome (23 000 gènes) est réparti sur 46 chromosomes soit 23 paires de chromosomes, dont une paire de chromosomes sexuels (XX pour une fille ou XY pour un garçon). Le chromosome Y est présent uniquement chez l’homme.
Or, le sexe biologique a trop longtemps été nié dans notre pays au profit de la primauté du genre, au nom de l’égalité des sexes alors que, rappelons le, si la ressemblance, en termes de séquence d’ADN, entre deux hommes ou deux femmes est de 99,9 %, la ressemblance entre un homme et une femme n’est que de 98,5 %, du même ordre de grandeur qu’entre un humain et un chimpanzé, de même sexe…
Le séquençage du génome humain a pu répertorier une petite centaine de gènes sur le chromosome Y qui s’expriment uniquement dans les cellules d’un mâle. Quant au chromosome X il contient environ 1 500 gènes. On a longtemps cru que l’un des 2 chromosomes X était complètement inactivé au hasard dans toutes les cellules d’une femme, mais en fait environ 15 % échappent à cette inactivation et sont donc plus exprimés dans des cellules XX que dans des cellules XY.
Ainsi les facteurs génétiques qui rendent compte des différences entre mâles et femelles sont précisément d’une part les gènes du chromosome Y qui s’expriment uniquement dans les cellules d’un mâle, et d’autre part les gènes de l’X qui échappent à l’inactivation de l’X et qui sont donc plus exprimés chez une femelle que chez un mâle.
En outre, il existe une grande homologie entre certains de ces gènes de l’X et ceux portés par le chromosome Y. Une trentaine de gènes sont impliqués dans la régulation de l’expression des gènes portés par les autres chromosomes et des protéines et ont un gène homologue sur le chromosome X (les paralogues).
En effet, certains gènes de l’X et de l’Y, codent des enzymes spécifiques de la machinerie épigénétique qui s’expriment dès la mise en route du génome pour venir marquer certains gènes de leur sceau mâle, ou femelle, avec des marques épigénétiques spécifiques. Ces marques mâle- ou femelle-spécifiques permettent l’activation (ou l’inhibition) sélective par les hormones mâles ou les hormones femelles.
Il est bien connu que l’ablation hormonale ne parvient pas toujours à éliminer complètement les différences entre mâles et femelles, ni inversement la supplémentation hormonale à les recréer. Ce qui démontre les rôles organisationnels et activationnels des facteurs génétiques de l’Y et de l’X, au même titre que les hormones. Sachant que le génome est stable et définitif et identique dans chacune de nos cellules, comment expliquer que nos 23 000 gènes ne s’expriment pas de la même façon dans le foie, le rein ou le cerveau et avec notamment des différences selon le sexe ?
Il en découle, sans pouvoir encore toujours l’expliquer que « les maladies aussi ont un sexe ». Ainsi, le retard mental, l’autisme, les tumeurs du cerveau et du pancréas, les accidents vasculaires cérébraux (AVC) ischémiques sont plus masculins, comme les conduites à risque, les addictions et la violence. En revanche, la maladie d’Alzheimer, l’anorexie et autres troubles alimentaires, la dépression, l’ostéoporose, les maladies auto-immunes (maladies thyroïdienne – Hashimoto, Basedow – sclérose en plaques, lupus, etc.) et certains cancers (thyroïde) touchent plus les femmes.


Dès la conception, les dés sont jetés…

N’en déplaise à Simone de Beauvoir, on naît femme, on ne le devient pas… Les différences sexuelles n’apparaissent donc pas uniquement avec l’arrivée des hormones sexuelles, après la 8e semaine de gestation, en attendant qu’à partir de la naissance, les influences culturelles façonnent, de concert avec les hormones, notre genre. De nouvelles données scientifiques, largement validées, dont certaines datent tout de même de quelques décennies, bouleversent le schéma égalitariste et étayent un nouvel ordre au niveau cellulaire, attribuant de fait un sexe à toutes nos cellules et ce depuis la conception.
Ce que l’on sait aujourd’hui, c’est que les DLS, avec une paire de chromosomes sexuels (XX ou XY), apparaissent dès la conception, dès la première cellule, positionnant ces différences à un stade bien antérieur à la différenciation des gonades qui conditionne l’apparition des hormones. Dès le stade blastocyste (100 cellules) avant le 6e jour, avant même l’implantation de l’embryon dans l’utérus, 30 % des gènes y compris des gènes portés par les autres chromosomes s’expriment déjà différentiellement. Le chromosome Y, le plus petit de tous, a rétréci au cours de l’évolution. Certains de ses gènes sont impliqués, entre autres, dans des affections cardiovasculaires.


Le social influence le biologique et réciproquement

Il est donc primordial de faire la distinction entre le « genre » et « sexe ». Quand on parle de « sexe », on se réfère uniquement aux caractéristiques biologiques et physiologiques qui différencient les hommes des femmes ; le « genre », lui, désigne les rôles, comportements et attributs différenciés déterminés culturellement par le fait que la société les considère comme appropriés au masculin ou au féminin. Sexe et genre s’influencent l’un l’autre, rendant délicate une séparation claire entre les deux notions dans la pratique et les deux termes sont, hélas, souvent confondus. Certains articles scientifiques évoquent même le « genre » de rongeurs ! Si l’égalité en droit suppose une parfaite similitude de fait, toute différence apparaît alors comme une entorse au cadre égalitaire républicain.


Dépasser une vision binaire du sexe

S’il existe des différences statistiquement significatives (parfois modestes et spécifiques) entre hommes et femmes ce n’est pas dire pour autant que chaque homme ou chaque femme correspond à un « type » particulier. En fonction du caractère étudié, les courbes de distribution pour les femmes chevauchent plus ou moins les courbes de distribution pour les hommes. La masculinité et la féminité ne se réduisent pas à un modèle binaire.
Par exemple, il est bien établi que les hommes sont en moyenne plus grands que les femmes, mais cela n’est évidemment pas applicable à chaque homme et chaque femme en particulier. La sourde inquiétude que toute différence soit systématiquement en défaveur des femmes n’est pas justifiée non plus : les garçons sont plus touchés par le retard mental et sont plus agressifs que les filles en moyenne, par exemple. De nombreuses DLS, biologiques, comportementales ou psychologiques, sont en effet bien établies.
Des DLS existent donc dans toutes nos cellules et dépassent largement celles uniquement liées à la reproduction, aux gonades et aux hormones – cela se manifeste plus tard par des différences biologiques plus générales (comme la taille ou la forme du visage) et des différences psychologiques, dépendant à la fois de la « culture » et de la « nature ».
Pour rechercher les différences et les mécanismes en jeu aptes à faire progresser les connaissances et la médecine, il faut en finir avec notre vision obsolète du sexe et admettre enfin que ce n’est pas en occultant les différences que l’on supprimera les discriminations, bien au contraire. Mieux vaut essayer de comprendre comment évolue dans la réciprocité le binôme sexe/genre. Ce sera l’objet de l’article qui paraîtra demain.


Peggy Sastre, auteure de « Le sexe des maladies » (Éditions Favre 2014), et de « La domination masculine n’existe pas » (Éditions Anne Carrière 2015), nous a apporté une large contribution pour la réalisation de cet article et nous l’en remercions chaleureusement.

Claudine Junien, Professeur des Universités Université Versailles Saint Quentin, chercheuse épigénétique à l'INRA, Université de Versailles Saint-Quentin en Yvelines – Université Paris-Saclay and Nicolas Gauvrit, Chercheur au Laboratoire CHart (EPHE/Université Paris-Saint-Denis), Maître de conférences en mathématiques à l'ESPE Lille-Nord-de-France, Université Paris 8 – Vincennes Saint-Denis

This article was originally published on The Conversation. Read the original article.