vendredi 22 mars 2019

La femme, cette inconnue des féministes


Dans L'intelligence cachée des hormones, Martie Haselton part à l'assaut du créationnisme mental

Nous vivons des temps décidément intéressants. Alors qu'il va à peu près de soi que le créationnisme – ou n'importe quelle autre lecture du monde faite à l'aune de dogmes religieux – est une lubie pour allumés en voie de péremption avancée, l'idée que l'humain ne serait pas un animal comme les autres, voire pas un animal du tout, qu'il aurait surmonté les lois, les processus ou les mécanismes documentés dans l'intégralité absolument totale du vivant... cette idée là, bizarrement, n'est pas combattue avec la même force ni moquée avec la même vigueur que sa cousine monothéiste. Et pourtant, elle est faite du même bois, à savoir la blessure narcissique infligée par Darwin il y a près de 160 ans et dont le sillon a depuis été méticuleusement labouré par ses héritiers. J'en parle comme d'un « créationnisme mental » à la fin de La domination masculine n'existe pas, ce que le primatologue Frans de Waal qualifie de « néo-créationnisme » dans Sommes-nous trop bêtes pour comprendre l'intelligence des animaux ?

« Il ne faut pas confondre le néo-créationnisme avec le dessein intelligent », écrit de Waal, « ce dernier n'étant que du vieux créationnisme habillé à la mode du jour. Le néo-créationnisme est plus subtil en ce qu'il admet l'évolution, mais seulement à moitié. Son principe fondamental, c'est que notre corps descend du singe, pas notre esprit. Sans le dire explicitement, il suppose que l'évolution s'est arrêtée à la tête humaine. L'idée est omniprésente dans la plupart des sciences humaines et sociales et dans une grosse partie de la philosophie. Elle considère notre esprit comme si original qu'il est absurde de le comparer à d'autres, si ce n'est pour confirmer son statut exceptionnel. Elle adore postuler tout un tas de différences mentales, et ce même si la brièveté de leur durée de vie ne cesse d'être attestée. Elle est née de la conviction qu'un événement majeur a dû survenir après notre séparation d'avec les singes : un changement miraculeux opéré ces quelques derniers millions d'années, si ce n'est plus récemment encore. À l'évidence, aucun savant contemporain n'osera parler d'étincelle divine, et encore moins de création, mais difficile de nier l'assise religieuse de cette position. »

Alors il convient de se réjouir quand un livre noyant cette « étincelle divine » sous un déluge de faits scientifiques nous tombe entre les pattes. L'intelligence cachée des hormones de Martie Haselton est de ceux-là. Signé par une éminente spécialiste de l'influence des cycles menstruels sur les comportements féminins, longtemps rédactrice en chef de la revue scientifique Evolution and human Behavior, soit la plus prestigieuse en son domaine, autant dire que l'ouvrage n'est pas l'énième fast-book d'un plumitif à la soif de buzz inversement proportionnelle à ses compétences. C'est même tout l'inverse : alors qu'elle a nombre d'atouts pour devenir une « bonne cliente », Martie Haselton préfère globalement se dérober aux journalistes, persuadée qu'elle est que son livre, synthétisant plus de vingt ans de recherches menées notamment au sein de son laboratoire de l'UCLA, se suffit à lui-même. Ce n'est pas moi qui lui donnerai tort, sans compter que Haselton situe ses travaux dans un courant de pensée qui m'est cher, à savoir le féminisme darwinien.

« Certains pensent qu’expliquer le comportement de la femme par la biologie serait pénalisant pour elle et que s’il n’existait ne serait-ce qu’un soupçon d’indication biologique expliquant les différences entre hommes et femmes, alors les femmes risqueraient d’être condamnées aux stéréotypes habituels et confinées à un rôle maternel, sapant du même coup tout espoir de réalisation professionnelle. C’est très exactement le message transmis aux chercheurs : restez discrets sur vos découvertes sur les hormones et le comportement féminin. Mieux vaut pas ne raviver ces stéréotypes », écrit Haselton dans les premières pages de son livre.

Sa position, à l'instar de la mienne, est résolument inverse. « Nous n’aidons pas les femmes en masquant l’information ou en ne menant pas les recherches qui pourraient fournir les réponses dont nous avons besoin », tance la docteur en psychologie. « Ce que nous avons déjà appris sur les femmes et leurs hormones est de mon point de vue extrêmement encourageant et stimulant. La question dépasse largement le poncif de la femme devenant “hormonale” durant certains jours de son cycle et perdant du même coup ses facultés rationnelles. Il s’agit au contraire de comprendre comment, au cours de notre vie, les hormones nous guident au fil d’expériences qui n’appartiennent qu’aux femmes, celle du désir et du plaisir, de la mise au monde d’un enfant (si tel a été notre choix) et de son éducation jusqu’à la transition vers nos années post-reproductives. Ces expériences sont essentielles à la compréhension de ce qu’être humain signifie. Elles nous relient également à nos cousins mammifères, voire aux reptiles qui peuplaient autrefois la terre. »

« Étudiante », précise Haselton « je voulais devenir psychologue, mais j’étais aussi très intéressée par ce que je considérais comme des preuves plus solides du comportement humain car basées sur la biologie (sujet peu développé à l’époque). J’ai eu une révélation lors d’un cours de philosophie qui a tracé mon chemin scientifique. Le professeur expliquait la différence existant entre le dualisme (l’esprit et le corps constituent deux entités distinctes mais coexistant entre elles) et le matérialisme (le cerveau conditionne le comportement, un point c’est tout). Il a demandé un vote à main levée. Qui d’entre vous est un dualiste ? Toutes les mains se sont levées, sauf la mienne. Qui est un matérialiste ? J’ai levé la main avec enthousiasme, les autres étudiants m’apparaissant comme de parfaits idiots. C’est depuis ce jour que j’ai su quelle était ma mission : dépister les foutaises et les éliminer ».

L'intelligence cachée des hormones exécute brillamment cette mission, même si mon petit doigt me dit que la version originale ne parlait pas de « foutaises », mais de bullshit – des « conneries ». Soit un terme qui n'est encore pas assez fort pour caractériser la bouillie du créationnisme mental que la plupart de nos têtes pensantes nous refourguent matin, midi et soir, qu'importe qu'elle ait autant de consistance que la fable d'une terre plate créée voici 6.000 ans par un divin barbon.


Initialement publié dans Causeur n°62 (novembre 2018)

Chronique "Peggy la science" in Causeur n°65 (février 2019)


OGM – l'illusion du savoir

C'est ce qu'on appelle l'effet Dunning-Kruger (comme Freddy) : ceux qui en savent le moins sur un sujet sont aussi ceux persuadés d'en savoir le plus. L'inverse, c'est la malédiction de la connaissance : les plus calés sur un sujet ont tout le mal du monde à transmettre leurs connaissances, vu tout ce qu'ils ont à ramer pour se mettre au niveau des ignorants et parvenir à coloniser leur cervelle. En matière de fossé séparant savoir scientifique et illusion populaire, les organismes génétiquement modifiés trustent le haut du palmarès. Selon un sondage de 2015 du Pew Research Center, 88% des scientifiques interrogés considéraient les OGM comme inoffensifs pour la santé, contre seulement 37% des quidams – une différence de 51 points distançant l'intérêt des tests sur les animaux non-humains (42 points) et l'innocuité des aliments cultivés à l'aide de pesticides (40 points). Une étude publiée mi janvier 2019 par Philip M. Fernbach, Nicholas Light, Sydney E. Scott, Yoel Inbar et Paul Rozin, chercheurs en psychologie et en sciences économiques, éclaire ce phénomène : les opposants aux OGM les plus fervents sont aussi ceux qui en entravent le moins sur la question TOUT en se croyant super experts. Des résultats obtenus sur des échantillons statistiquement représentatifs de la population aux États-Unis, en France et en Allemagne, et qui peuvent aussi s'appliquer aux thérapies géniques, mais pas au changement climatique. Via cette étude, on comprend mieux pourquoi la communication scientifique a tant de mal à éclairer son monde, car la plupart des efforts de vulgarisation partent du principe qu'une incohérence entre l'état d'un consensus et celui de l'opinion sur un sujet relève d'un déficit de connaissances – en d'autres termes, que plus le public en saura, mieux il sera en phase avec la réalité des recherches. Fernbach et ses collègues ajoutent un degré de complexité au bouzin : certes, les plus à côté de la plaque sont les plus en manque d'informations, mais il sont aussi ceux les moins à même de les assimiler, vu qu'ils pensent déjà tout savoir. Et aucun fossé ne pourra être comblé tant que cette gageure ne sera pas résolue.

Référence : Fernbach, P.M. et al. (2019), Extreme opponents of genetically modified foods know the least but think they know the most, Nature Human Behaviour ; DOI: 10.1038/s41562-018-0520-3

Et la sororité, bordel ?

Tel est un des universaux humains : si la liberté de coucher avec qui et quand on veut est aussi chérie que la liberté de pensée, d'expression ou de culte, la sexualité féminine n'est pas jugée de la même façon que la masculine. Il y a les putes et les séducteurs, les marie-couche-toi-là et les aventuriers – les premières sont souillées et les seconds jalousés. Selon une idée communément admise, le contrôle de la sexualité féminine serait avant tout un truc de machos. En termes contemporains, le « slut-shaming » (littéralement, l'humiliation de la traînée) ou la « culture du viol » (la prétendue banalisation sociétale des violences sexuelles) seraient alimentés par des sales mâles prêts à tout pour entraver l'émancipation des femelles dont ils ont tant à craindre. La réalité mesurable chante une chanson un tantinet plus complexe. Il y a, par exemple, le fait que les hommes voient le sexe sans lendemain d'un bien meilleur œil que les femmes ou que les adolescentes surveillent davantage l'activité génitale de leurs copines que ne le font les adolescents vis-à-vis des filles de leur âge. Plus criant encore est le cas des mutilations génitales : l'excision est traditionnellement effectuée par des mères et des grands-mères sur des petites filles isolées des membres masculins de leur famille. Et dans les pays où l'excision est endémique, les hommes déclarent préférer épouser des femmes dont le clitoris n'a pas été coupé, des occidentales ou des femmes appréciant la gaudriole. Une étude menée par Naomi K. Muggleton, Sarah R. Tarran et Corey L. Fincher, psychologues à l'université de Warwick (Royaume-Uni), confirme expérimentalement le phénomène : l'envie de punition des femmes frivoles est assez bien partagée chez les hommes et chez les femmes MAIS ce sont ces dernières qui sont disposées à les sanctionner plus cruellement, quitte à se mettre elles-mêmes en danger. De même, hommes et femmes n'ont pas, en tendance, les mêmes motivations pour refroidir les chaudasses : les hommes le font pour éviter le cocufiage et d'avoir à élever des enfants dont ils ne sont pas le géniteur, tandis que les femmes cherchent à maintenir le coût élevé de leurs faveurs sur le marché sexuel et pourrir la vie de potentielles rivales.

Référence : Muggleton, N.K. et al. (2018), Who punishes promiscuous women? Both women and women, but only women inflict costly punishment, Evolution & Human Behavior ; DOI : 10.1016/j.evolhumbehav.2018.12.003


Non, les réseaux sociaux ne font pas se suicider les jeunes filles

À chaque époque sa flippe du mal-être adolescent induit. À celle de Goethe, ses Souffrances du jeune Werther étaient censées pousser les romantiques boutonneux à se pendre à un chêne. Durant la seconde moitié du XXe siècle, on allait accuser successivement les crooners, les plateaux de Donjons et Dragons ou les cheveux gras de Kurt Cobain de mettre des idées noires dans les têtes blondes. Aujourd'hui, tout fout toujours le camp et ce sont les réseaux sociaux et le temps passé devant les écrans qui rogneraient le bien-être psychique des jeunes générations. Notamment du côté des filles, davantage vulnérables à la toxicité de la pression sociale. Amy Orben et Andrew K. Przybylski, chercheurs à Oxford en psychologie expérimentale et en sciences de l'information, ont passé au crible une bonne partie des données disponibles sur la question pour y trouver beaucoup de contradictions et de lacunes méthodologiques. De leur propre analyse menée sur trois bases de données rassemblant 355.358 adolescents américains et britanniques, il ressort que la corrélation (qui n'implique en rien une causalité) entre consommation numérique et santé mentale des adolescents est effectivement négative, mais aussi extrêmement limitée – à peine 0.4% de la variance des symptômes dépressifs chez les jeunes est attribuable au temps passé sur internet. Selon les scientifiques, dormir suffisamment et prendre tous les jours un bon petit-déjeuner sont des techniques bien plus efficaces pour stimuler la joie de vivre qu'une diète d'écrans.

Référence : Orben, A., Przybylski, A.K. (2019), The association between adolescent well-being
and digital technology use, Nature Human Behavior ; DOI :10.1038/s41562-018-0506-1

Initialement publié dans Causeur n°65 (février 2019) 

jeudi 31 janvier 2019

Interview pour L'Idée libre


La présentation dans La Raison d’Avril 2016 de votre livre « La domination masculine n’existe pas » (Editions Anne Carrière) a fait réagir les libres penseurs. D’abord le titre paraît accrocheur ;  a-t-il été choisi par l’éditeur ou reflète-t-il réellement votre principale conclusion ?

J'ai proposé ce titre, parmi d'autres, et c'est l'éditeur qui a eu le dernier mot. Je pense que c'était le meilleur titre possible – les autres étaient soit trop cryptiques, soit trop universitaires – et qu'il reflète assez bien le propos général du texte, si on comprend qu'il faut le compléter : la domination masculine n'existe pas comme on le pense ou la domination masculine n'existe pas d'un point de vue darwinien, notamment. De même, le titre du  livre entretient une relation de symbiose assez parfaite avec l'illustration – une reproduction des « Jeunes Spartiates », de Degas.

Baser le fond des relations actuelles entre les hommes et les femmes sur le résultat de l’évolution remet en cause le combat idéologique de certain(e)s féministes, qui dénoncent une coalition masculine historique visant à soumettre les femmes. Vous vous définissez parfois  comme néo-féministe. Avez-vous eu des réactions contre votre travail de la part des milieux féministes ?

Stricto sensu, j'ai été confrontée à très peu de négativité de la part de féministes qui me lisent et m'ont lue. La majorité des critiques les plus acerbes viennent de gens qui ne se sont pas donné la peine d'ouvrir ce livre ou les précédents ni de consulter un échantillon significatif de mes articles. Pour certaines, je suis le diable incarné et je représente un véritable danger social – avec quelques tentatives d' « alerter » mes employeurs, restées heureusement pour le moment lettre morte –, mais je considère que ce n'est pas mon boulot de leur faire comprendre leurs erreurs, surtout que je sais combien ce genre de réactions, où l'on s'invente un ennemi, sert davantage à souder une communauté, un groupe, que de faire véritablement œuvre critique. Si je peux aider... Après, franchement, je n'ai ni le temps ni l'envie de m'y attarder, tant pis si cela passe pour du mépris ou de l'arrogance – j'ai toujours pensé que les étiquettes concernent les colleurs, pas les collés.

La Libre Pensée se bat pour l'égalité  des droits, de nombreuses femmes se sont mobilisées  sur cet objectif et la libre penseuse Clémence Royer, traductrice de « l'Origine des espèces » de  Charles Darwin, ou encore Maria Deraisme co-fondatrice, avec la précédente, de l'obédience maçonnique mixte « Le Droit Humain »  furent de celles-là. Votre thèse induit-elle la vanité de ces combats ?

Je ne pense pas, dans le sens où si je me définis comme « évo-féministe », c'est que les sciences de l'évolution sont pour moi un outil de lutte pour l'égalité des droits. Chez les darwiniennes contemporaines, je me sens par exemple très proche de Sarah Blaffer Hrdy, de Patricia Gowaty ou de Maryanne L. Fischer – des femmes chez qui la rigueur scientifique ne vient pas grignoter sur la « ferveur » militante, et vice et versa. Le principal problème que j'ai avec une bonne partie des féministes actuelles, c'est qu'elles n'ont aucun problème à s'arranger avec la « vérité » si cela profite à leur agenda idéologique, ce que je considère aussi abject que fondamentalement im- voire contre-productif.

Notre entretien paraîtra dans un numéro de l'Idée Libre consacré à « L'environnement », pourriez-vous revenir sur les stratégies évolutionnistes en cause et sur les études sur lesquelles vous vous êtes appuyée ?

Au cœur de mon argumentation, il y a cette réalité : en tendance, les conflits entre hommes et femmes ont comme moteur et motivation le sexe, et les luttes de pouvoir tournent autour de la sexualité et du contrôle du marché sexuel – son offre comme sa demande. Un constat qui se fonde sur la théorie de l'investissement sexuel différencié, formulé pour la première fois par Trivers en 1972, et qui statue que le succès copulatoire n'est pas forcément synonyme de succès reproductif. Si on se place du côté du mâle, il faut non seulement s'assurer que la femelle reçoive bien ses spermatozoïdes et non ceux d’un concurrent, mais il faut aussi que la descendance qui en résulte survive à son tour. Le succès reproductif d’un individu est donc toujours la combinaison de deux processus distincts : la conquête du partenaire (temps et énergie dépensés pour copuler) et l’investissement parental (temps et énergie dépensés pour prendre soin de la descendance qui résulte de cette copulation). Cet investissement parental est à son tour influencé par les capacités de reproduction de chaque sexe. Le sexe qui a le plus haut potentiel reproductif aura tendance à privilégier la recherche du plus grand nombre de partenaires, tandis que l’autre sera porté à augmenter l’investissement parental.Autrement dit, en tant que groupes, hommes et femmes n'ont pas les mêmes stratégies pour arriver à des fins qui leur sont sexuellement propres. Globalement, les quelque 600 études sur lesquelles j'ai construit mon livre ont ce cadre « théorique » en commun.

Vous soulignez l’importance de la dernière période, depuis le 18ème siècle, dans la lutte pour des droits égaux pour les hommes et les femmes.  Est-ce que l’humanité peut ainsi facilement s’affranchir de ses héritages génétiques ? Par ailleurs  ne craignez-vous pas de faire face aux critiques adressées au « darwinisme social » de Spencer ?

Facilement, évidemment pas, surtout à l'échelle mémorielle. Je ne pense pas beaucoup m'avancer en disant que j'arriverai au terme de mon existence sans avoir assisté à la disparition du viol, par exemple, reste que les violences et les discriminations sexuelles ont significativement diminué depuis une cinquantaine d'années – et on peut donc raisonnablement espérer que cette tendance se poursuive ces cinquante prochaines années. Quant à mon éventuelle proximité avec le darwinisme social, je pense en être immunisée, dans le sens où je suis profondément artificialiste et progressiste – pour faire court, je considère l'état prétendument naturel de l'homme au mieux comme un point de départ dont il faut s'affranchir, au pire comme une maladie qu'il faut éradiquer. Reste qu'on ne soigne aucune maladie si, à la base, on se trompe de diagnostic.  

Cette évolution vers des droits égaux n’a pas atteint tous les pays ; elle est par ailleurs loin d'être  allée jusqu'à son terme, et il y a ici et là des remises en cause d’acquis démocratiques. Comment voyez-vous l’avenir à moyen terme sur ces questions ? Comment la mise en lumière des origines de la répartition des rôles entre les sexes peut-elle favoriser la lutte pour l’égalité des droits ?

A moyen terme, je pense que beaucoup de choses dépendront de la santé économique et de la robustesse des institutions étatiques des pays concernés, y compris du nôtre. Si nous pouvons, aujourd'hui, lentement, nous affranchir de stratégies efficaces en des temps de survie, et si ces stratégies peuvent perdre en efficacité, c'est justement parce que nous nous éloignons de ces situations de pure survie en ayant gagné énormément de prospérité. Mais rien n'est vraiment « acquis », il me semble. Quant à l'utilité des connaissances scientifiques sur la lutte pour l'égalité des droits, je pense qu'elle survient à un niveau très basique, pour discriminer les méthodes qui ont le plus de chances de fonctionner – ou qui risquent d'être des pétards mouillés, voire pire. Par exemple, je suis extrêmement sceptique sur la parité. Il est quasiment inenvisageable (sauf à se projeter à plusieurs millions d'années) qu'hommes et femmes aient exactement les mêmes aspirations, les mêmes ambitions, etc. Vouloir du pur 50/50 dans les entreprises ou les instances gouvernementales reviendra à forcer des gens à faire ce qu'ils n'ont pas envie et en empêcher d'autres de réaliser leurs désirs. Mais on peut par contre travailler sur les valeurs assignées à telle ou telle activité, tel ou tel secteur, etc.: qu'est-ce qu'il y a d'automatiquement admirable dans un PDG? de forcément humiliant quand vous gagnez votre vie à faire le ménage d'autrui? Qu'est-ce qui fait qu'une femme a plus de risques d'être rebutée par la prise de responsabilités, le leadership ? Pourquoi est-ce que l'héroïsme militaire était porté au pinacle il y a une grosse cinquantaine d'années et qu'aujourd'hui, à peu de choses près, quand on pense à un « combattant », on imagine un taré de Daech ? Pourquoi la sexualité est un outil de stigmatisation plus fort pour les femmes que pour les hommes ? Et d'un point de vue psychologique, l'anthropocentrisme étant encore tellement fort dans les mentalités, je fais aussi le pari qu'expliquer aux gens ce qu'ils ont de commun avec des babouins les incitera à ne plus se comporter comme tels.


Interview par Roger Lepeix, parue dans L’idée libre n°315, décembre 2016



mardi 20 novembre 2018

#Metoo ou la conversation impossible


En général, ces gens-là s’avancent vers moi la tête rentrée dans les épaules. Ils baissent les yeux et la voix, regardent alentour comme pour vérifier que personne ne les surveille et m'avouent tous à peu près la même chose : « je suis d'accord avec vous, mais je ne peux pas le dire ». Biais d'échantillonnage oblige, ces individus font surtout partie de l'intelligentsia. A priori, ils seraient donc non seulement capables de déployer une parole publique, mais aussi de le faire en prenant un maximum de liberté et un minimum de risques. Sauf que non, ils pètent de trouille et réfléchissent à deux fois avant d'exprimer ce qu'ils pensent. Quitte à se taire ou travestir leurs opinions pour ne pas s'attirer les foudres de tel agent de la police des idées patrouillant dans leur quotidien.

Je ne peux pas leur en vouloir. Ma parole étant elle aussi publique depuis une petite quinzaine d'années, j'ai eu tout le temps de m'habituer au caractère souvent clivant de mes propos. Mais je sais aussi que la véhémence de mes « contradicteurs » a considérablement augmenté. De fait, je viens de passer ces derniers mois à essuyer les menaces de mort, de viol, les moqueries sur mon élocution (je suis au début du spectre autistique, mais ça ne fait pas de moi un monstre) ou à constater que certains de mes « adversaires » estimaient fair-play de tenter me faire perdre l'un ou l'autre de mes moyens de subsistance. Un sort que je partage avec bien des rédactrices et signataires de la tribune « Des femmes libèrent une autre parole » publiée en ces colonnes le 9 janvier 2018. Soit une double logique de la punition et de l'intimidation à même de salement vous refroidir si jamais vous envisagiez de révéler au grand jour combien les immondes fragments de mon jus de crâne barbotant dans ce texte ont réussi à vous contaminer.

Visez un peu le crime ! En pleine « libération de la parole », nous voulions ouvrir un débat et ne pas laisser le monopole de la lutte contre les violences sexuelles à ceux qui, certes armés des meilleures intentions du monde et souvent marqués par une expérience personnelle traumatisante, se mettaient à démolir l’État de droit, recourir à la censure et assigner les femmes à un état d'impuissance permanent. Nous ne faisions que dire oui à la parole et oui à la justice, mais non à la vengeance et non à l’arbitraire. Non à l'irrationnel des imprécations, à l'affolement des paniques morales et à la toxicité des représailles collectives. Je crois qu'on a fait plus séditieux.

Dernièrement, il m'est aussi arrivé d'ouvrir grand les yeux dès qu'on louait mon courage en des termes largement mieux adaptés à un athée bloguant au Bangladesh ou un journaliste algérien voulant faire son travail durant la décennie noire. À la limite, peut-être ai-je été plus téméraire en prenant position pour les droits des personnes prostituées, le recours à des mères-porteuses, la disparition de la ménopause, la conception d'utérus artificiels, l'abrogation des lois de bioéthique ou la défense d'une liberté procréative totale impliquant le don ou la vente d'ovocytes (des engagements pour lesquels j'ai souvent été taxée de « féministe radicale » quand je serais désormais le bras armé de la réaction patriarcale, alors que je n'ai vraiment pas l'impression d'avoir viré ma cuti). Or s'il est héroïque de défendre parmi les fondements les plus essentiels de nos démocraties libérales, si c'est cela le délit d'opinion du jour – le wrongthink comme on l'appelle dans l'anglosphère, soit littéralement la « mauvaise pensée » –, si c'est ainsi qu'on s'expose aux foudres des cerbères de notre « paysage intellectuel », alors c'est que notre civilisation est super mal barrée.

Tel est mon constat : un an après les premiers soubresauts de l'affaire Weinstein, le « débat public » n'a jamais été aussi précaire. Là où les architectes de la démocratie libérale prônaient la confrontation d'idées contraires comme l'une des conditions d'émergence de la vérité (John Stuart Mill), le discours aujourd'hui dominant semble faire des violences sexuelles un sujet trop sensible pour tolérer le dissensus, la discordance, la dissidence. Ici, il n'y aurait qu'une seule direction possible, celle d'une grande parade victimaire et expiatoire marchant au pas des hashtags et des pouces levés. Tout désir de nuance est d'emblée suspect et, comme à l'armée, poser une question c'est déjà désobéir. Sauf que c'est justement sur les sujets les plus sensibles que le pluralisme est salutaire, vu que c'est devant les causes qui nous semblent indéniablement bonnes que la raison se fait dare-dare la malle.

C'est ce qui, à mes yeux, demeure l'un des pires effets adverses de #metoo. Je n'ai jamais voulu faire taire quiconque et surtout pas des victimes de violences sexuelles. J'ai moi-même été violée et j'ai moi-même pris la parole. Le problème, ce n'est évidemment pas que ces victimes veuillent se faire entendre – au contraire, faut-il le rappeler, leur soif de justice est aussi légitime que depuis longtemps nécessaire –, mais c'est que cette libération de la parole soit accaparée par un féminisme aux allures de religion, avec ses dogmes, sa liturgie et sa chasse aux hérétiques. Accaparée par des féministes semblables à la petite renarde rusée de l'opéra de Janáček, qui égorge tout le poulailler tant elle ne supporte pas de voir les poules refuser de se révolter contre le coq et préférer glousser à ses blagues. Accaparée par une idéologie flirtant avec le totalitarisme parce qu'infectée par l'un des pires fléaux de notre époque : l'identitarisme. Cette façon de voir le monde sans autre réalité commune (et encore moins objective) que la polarisation existentielle entre oppresseurs et opprimés. Une logique manichéenne et des plus vénéneuses pour l'un des autres grands atouts de la démocratie – la concorde civile.

Pourquoi vénéneuse ? Parce que tout simplement fausse et fallacieuse, et que s'il y a bien une leçon que la tragique histoire de notre espèce nous hurle de retenir, c'est celle-ci : lorsqu'on a de bonnes informations et suffisamment d'énergie morale, on est sur la voie du progrès, mais si la mesure de sa rage n'a d'égale que celle de ses erreurs et de ses mensonges, alors bascule vers le fanatisme. On risque de passer à côté de la liberté et de la vérité, sans parler de l'émancipation, et de tomber dans le piège de la répression et de la tyrannie. Une trajectoire où, effectivement, il n'y a plus que la force pour faire passer ses « arguments ».  

Texte original de la tribune parue dans Le Monde le 5 octobre 2018

mercredi 14 novembre 2018

La révolution sexuelle n'a (évidemment) pas eu lieu


C'est ce qu'on appelle l'air du temps. Attablé devant un plat instantanément instagrammable, un ami et queutard invétéré me fait part de ses tourments. Depuis #metoo, sa chair est triste. Celui qui passait une bonne partie de ses journées à prospecter les applis pour se dénicher une nouvelle copine chaque soir vit désormais une existence quasi monastique. « Le jeu n'en vaut plus la chandelle », me dit-il. « Je n'ai pas envie de me retrouver avec une folle qui me balance sur les réseaux sociaux parce que j'ai eu le malheur de ne pas la demander en mariage au petit déjeuner ». Alors, depuis plusieurs semaines, sa routine vespérale consiste à swiper, dragouiller par messagerie instantanée, se masturber et aller se coucher. Il faut dire que le chat est échaudé. Quelques mois auparavant, une de ses temporaires compagnes l'avait fait passer pour un « pervers narcissique » – soit le diable postmoderne incarné – dans leurs cercles communs parce qu'il avait eu l'outrecuidance de s'en tenir aux termes de leur engagement : n'en avoir aucun. Et ce même, damnation, lorsque la damoiselle lui avait confié qu'elle commençait à développer « des sentiments ».

Si l'histoire est anecdotique, elle n'est pas isolée. L'an dernier, le sexologue new-yorkais Michael Aaron racontait dans le magazine Quillette comment trois de ses juvéniles patients étaient venus, de manière parfaitement indépendante, le consulter pour une cause commune : ils étaient terrifiés par « les plans cul », censément endémiques à leur âge, et par les risques attenants de fausses accusations de viol et autres procédures disciplinaires pour « comportements inconvenants » d'ores et déjà responsables de la ruine d'une bonne tripotée de vies sur les campus de l'oncle Sam. Trois jeunes adultes préférant les jeux vidéo et le porno comme sources plus « sûres » de gratifications émotionnelles et sexuelles.

Ces cas particuliers ne font pas des généralités, mais ils sont néanmoins cohérents avec des tendances statistiques mesurables dans plusieurs pays : les nouvelles générations semblent de plus en plus se détourner de la gaudriole, qu'importe que leur quotidien dégueule d'outils numériques pour leur faciliter la chose. Selon une conséquente étude menée aux États-Unis sur près de 27.000 personnes entre 1989 et 2014, la baisse de la fréquence des rapports sexuels chez les millenials – les individus nés entre 1980 et 2000 – éclate même tous les scores depuis un siècle. En d'autres termes, ceux qui hurlent à la sur-sexualisation de la société peuvent baisser d'un ton, car de mémoire d'homme, notre société n'a en réalité jamais été aussi peu sexualisée.

Le spectre d'une contre-révolution sexuelle et d'un retour des corps cadenassés rôde dans les pays industrialisés depuis une grosse vingtaine d'années. À ce titre, la panique morale née de l'affaire Weinstein – tous des porcs et toutes des pures, pour paraphraser le sous-titre du dernier livre de Brigitte Lahaie – n'aura pas tant initié un quelconque mouvement inédit que scellé de ses derniers petits clous un cercueil usiné par les années sida. Au « jouir sans entraves » de mai 1968, démarré parce que des garçons voulaient voir sous les jupes des filles dans leur dortoir non-mixte, il convient aujourd'hui d'être aspirée dans une « faille spatio-temporelle » dès qu'un balourd aviné vous signale que vos gros seins lui donnent des idées pas très catholiques. Les femmes seraient des êtres si fragiles, avec une dignité si directement verrouillée sur leurs caractères sexuels primaires et secondaires, que la simple expression oculaire ou verbale d'un désir, sans le moindre commencement d'un contact physique, serait suffisant pour les détruire. En pensant libérer les femmes, les néo-féministes ne font que réinventer l'eau saumâtre de la souillure, cette bonne vieille lettre écarlate qui aura, pendant des siècles, servi de marchepied aux pires des tyrannies machistes. À ceci près, peut-être, que le sceau d'infamie a étendu sa sphère d'influence : autrefois réservée aux prostituées et aux homosexuels, l'opprobre des « comportements déviants » menace désormais à peu près tout le monde, pour peu qu'on entende vivre nos « rapports de genre » avec sérénité, légèreté et humour – c'est-à-dire sans gober le pipotron les assimilant à un champ de bataille d' « oppressions systémiques », avec une prévalence des violences sexuelles n'ayant rien à envier à un pays en guerre.

Sauf qu'en vérité, de contre-révolution sexuelle il n'y a point, tout simplement parce que de révolution sexuelle il n'y a pas eu, ce beau projet s'étant grippé en cours de route. De fait, lorsqu'on remonte son courant, on s'aperçoit qu'il ne consistait pas seulement à pouvoir baiser à couilles et ovaires rabattues, mais aussi (et peut-être surtout) à arrêter de se prendre la tête avec le cul. Et que ses architectes avaient envisagé la chose en deux temps : une libéralisation des mœurs – on combat les contraintes pouvant peser sur le sexe – préalable d'une émancipation mentale – on se libère des contraintes que le sexe est susceptible de faire peser sur nous. Quand une révolution ne passe pas la seconde, pourquoi s'étonner qu'elle patine ?

Dans son ouvrage La vie sexuelle en URSS paru en 1979, le sexologue et dissident Mikhail Stern raconte comment, en 1922, des hommes et des femmes avaient battu le pavé de Moscou dans le plus simple appareil en scandant « Amour, amour, à bas la honte ! ». Lors des manifestations, les femmes portent les pancartes, les hommes des fleurs, et tous revendiquent d'assimiler la sexualité à « un besoin physiologique qu’il faut satisfaire aussi simplement que la soif et la faim », écrit Stern, qui y voit le symbole de cette « époque, très brève, d’un affranchissement des esprits ». Car le politburo sonnera fissa la fin de la récréation. Deux ans plus tard, en 1924, Lénine s'oppose farouchement aux hippies de la Place Rouge et à leur idée qu'on puisse baiser comme on boit un verre d'eau. Dans un entretien avec Clara Zetkin, le père de la révolution d'Octobre explique que le concept d'une sexualité isolée de son ossature culturelle et historique court-circuite non seulement le dogme de la critique marxiste – « Ce serait du rationalisme, et non pas du marxisme, que de faire découler directement des bases économiques de la société les transformations réalisées dans ces rapports sans tenir compte des liens qui les unissent à toute la superstructure idéologique » – mais aussi que cette théorie et les comportements qu'elle peut générer relèvent, à ses yeux, d'une logique fondamentalement antisociale. « Certes, quand on a soif, on veut boire. Mais est-ce qu'un homme normal, placé dans des conditions normales, consentirait à se coucher dans la boue et à boire dans les flaques d'eau de la rue ? Boira-t-il dans un verre, dont le bord a été sali par d'autres ? Mais le côté social est le plus important de tous. Boire de l'eau est un acte individuel. L'amour suppose deux personnes. Ce qui implique un intérêt social, un devoir vis-à-vis de la collectivité ». Et Lénine de piquer sa crise : « Le communisme n’apportera pas l’ascétisme, mais la joie de vivre, la force, entre autres par la satisfaction complète du besoin d’aimer. Mais je suis d’avis que cet abus des plaisirs sexuels que l’on constate en ce moment n’apporte ni la joie, ni la force. Il ne fait que les diminuer. À l’époque de la Révolution, c’est grave, très grave ! ». Pendant plusieurs mois, la querelle entre puritains et fornicateurs ira bon train – une police des mœurs traquera même les « avortements de confort » des citadines et des villageoises – avant que l'adversité économique ne remette tout le monde dans le droit chemin.

Là où Lénine n'avait pas tort, c'est que le sexe n'est vraiment pas le meilleur des ciments sociaux, surtout lorsqu'on entend transformer une société en « un seul immense bureau et une seule immense usine avec égalité de travail et égalité de rétribution » (in L'État et la Révolution, 1917). En 1975, dans Sociobiology, son opus magnum, le biologiste Edward Osborne Wilson y voyait même l'une des forces les plus antisociales de l'évolution. Car s’il est évident que la sexualité est une activité tout à fait naturelle, au même titre que n’importe quelle autre fonction physiologique, elle n’est pas pour autant tout à fait anodine et il n'est pas donné à tout le monde de pouvoir s'en délivrer la cervelle. Baiser n’est pas seulement un réflexe ou un divertissement, c’est aussi une fonction vitale pour la reproduction de l’individu et de ses gènes, une fonction menacée par différents périls, notamment pathogéniques, depuis les origines de la reproduction sexuée. Dès lors, on baise effectivement comme on boit un verre d'eau, car l’accès à la boisson et à l’hydratation de l’organisme ne va pas non plus de soi : on ne peut pas tout boire, dans les mêmes quantités, certaines boissons sont toxiques et mettent la vie en danger, etc. De la même façon que l’humain doit se soucier de ce qu’il boit et comment il boit, il doit aussi faire attention avec qui il baise, quand et de quelle façon. Une complexité que redouble, aussi, le fait qu’il faut être deux (au moins) pour baiser et deux (seulement) pour se reproduire dans des environnements où la PMA n'a pas été inventée – soit près de 99% de notre histoire évolutive. L’accès au partenaire, sa séduction, sa conquête et la conservation de ce partenaire sont l’objet de stratégies concurrentielles entre les sexes (compétition intersexuelle) comme au sein de chaque sexe (compétition intrasexuelle). Des matchs qui sont loin d’être équitables et qui gagnent en férocité à mesure que les ressources se font rares, comme dans tout système soumis à la dure loi de l’offre et de la demande.

Le bordel s'amplifie d'autant plus chez les primates sociaux que nous sommes. Des singes savants ayant bâti sur le sexe nombre d’institutions, notamment d’alliances officielles et durables reconnues par les individus et les groupes. Bien avant d'être une éventuelle preuve d’amour, le mariage traduit l’économie procréative d’une communauté. Tel(s) homme(s) et telle(s) femme(s) s’engagent à se reproduire entre eux, et à faire perdurer l’existence du groupe auquel ils appartiennent. Ces alliances entraînent la prise de possession du corps d’autrui – l’assurance que le(s) partenaire(s) n’iront pas voir ailleurs et mettre en danger la lignée –, et de ses biens – la dot et le patrimoine. Avec la complexification de notre système nerveux central, cette propriété gagne en implicite, en raison de la nature symbolique de la cognition humaine : l'évolution nous ayant incité à donner du sens aux phénomènes les plus vitalement cruciaux, le sexe a logiquement suscité un grand nombre de symboles et de valeurs. Pourquoi la virginité est-elle autant sacralisée par le mâle humain lambda ? Parce qu'elle est une assurance paternité – hymen certa est. Pourquoi le viol est-il si traumatisant pour la femelle humaine lambda ? Parce qu'il shunte ses intérêts reproductifs en garantissant l'absence d'investissement paternel. Et pourquoi la liberté sexuelle est-elle l'une des choses du monde la moins bien partagée ? Parce que si elle peut être du pain béni pour les symétriques et les affables, elle peut très vite se transformer en vieux quignon rassis pour les moches et les timides, qui auront dès lors tout intérêt à militer pour son strict encadrement.

En avril 1966, un gynécologue, William Masters, et une psychologue, Virginia Johnson, posent une bombe de 300 et quelques pages dans le paysage intellectuel mondial. Leur étude sur la « réponse sexuelle humaine », menée auprès de 382 femmes et 312 hommes scrutés seuls ou en couple sous toutes les coutures possibles, poursuit la voie ouverte par des pionniers comme Havelock Ellis, Magnus Hirschfeld, Robert Latou Dickinson ou Alfred Kinsey et fait entrer la sexologie dans une ère proprement scientifique. Masters et Johnson sont persuadés que leurs recherches feront non seulement progresser les connaissances, mais que de telles données, totalement nouvelles sur le fonctionnement du corps dans ses activités et ses expressions les plus « intimes », permettront à la libération des mœurs de passer sa fameuse seconde étape – « la révolution sexuelle, c'est nous », aimaient-ils à répéter aux journalistes. Ils avaient partiellement raison : à coup de photos, de films, de graphiques et de prélèvements biologiques, Masters et Johnson allaient incarner le triomphe de la méthode scientifique – l'infrastructure de la modernité – sur les tabous, les mythes et les superstitions d'inspiration biblique. Malheureusement, ils n'avaient pas prévu qu'une autre religion comblerait le vide laissé par ces caduques bondieuseries. Car en étant tout aussi aveugles aux « choses de la vie » que le dernier des curés, les chasseuses de porcs et les compagnons de route du néo-féminisme foncent tout droit dans ce même mur d'obscurantisme s'ils continuent à ignorer une leçon aussi vieille que Galilée : connaître le monde, c'est encore le meilleur moyen de le désacraliser. Et savoir pourquoi il est si difficile de nous libérer du sexe est encore le meilleur moyen d'y parvenir.

Paru dans Causeur n°59, été 2018.

dimanche 9 septembre 2018

Hors-normes : la libération des mœurs n’a pas eu lieu



« Rarement l’homme s’est montré plus cruel envers l’homme que dans la réprobation et la punition des comportements connus sous le nom de perversions sexuelles. Des peines qui vont de la prison à la torture, en passant par […] l’exclusion, la perte du statut social […]. Telles sont les peines encourues par […] des personnes qui n’ont pourtant commis aucune atteinte au corps ou à la propriété d’autrui, mais dont la seule faute aura été d’enfreindre les règles édictées par les traditions et les bonnes mœurs. »

Voilà ce qu’écrivait Alfred Kinsey1, l’un des pères de la sexologie contemporaine, en 1949. Une époque qui, pour les « post-soixante-huitards » que nous sommes, a tout d’une planète lointaine et exotique à en frôler l’absurde. Parce que nous, nous en avons fini avec le puritanisme et les « heures sombres » de la stigmatisation sexuelle. Parce que nous, nous l’avons connue, mangée et digérée la libération des mœurs qui a tout mis (cul) par-dessus tête. Nous sommes dans l’après, le progrès, l’émancipation de tous et la mort des idoles, n’est-ce pas ? Permettez-moi d’en douter. Et même pas besoin de se titiller le trouillomètre avec nos sauvages contemporains – tous les affreux qui lapident les adultères, pendent les homosexuels ou enferment les femmes derrière des prisons de tissu –, il suffit de voir comment nos sociétés appréhendent les deux extrêmes du spectre sexuel, les asexuels et les sex-addicts.

A priori, les apathiques du sexe et les sexuellement compulsifs désignent deux catégories de la population qu’on pourrait croire diamétralement opposées ; les uns n’y pensent jamais, le font quand il leur tombe un œil et souvent à regret, quand les autres y pensent tout le temps, voudraient y passer leur vie et ne semblent jamais rassasiés. Mais s’ils sont géographiquement situés aux deux pôles de la planète sexe, les uns dans l’absence et les autres dans l’excès, asexuels et sex-addicts ont pourtant beaucoup de points communs. Des similitudes prouvant combien nous sommes loin d’en avoir fini avec la « perversion sexuelle ».


De quoi parle-t-on ?

Ce qui rapproche en premier lieu ces deux apparents contraires est une lacune terminologique : aucun consensus n’existe sur leur dénomination et leur définition, ce qui les rend a priori problématiques, pour ne pas dire suspects.

Du côté des « moins », même si le terme « asexuel » est aujourd’hui relativement solide, on ne sait pas bien ce qu’il faut ou ce qu’on peut mettre derrière. Certains font l’amalgame entre asexualité et abstinence, fluctuent entre versant psychique (la lacune de désir, d’envie, de fantasmes, de déclencheurs quelconques) et versant comportemental (l’absence et/ou la faiblesse d’activité). De fait, l’asexualité a tout d’une nébuleuse. Du côté des auto-définis, le dénominateur commun est une absence de libido : est asexuel celui qui ne ressent d’attirance sexuelle, pour rien ni personne. Dans ce sens, l’un des seuls qui devrait d’ailleurs valoir, l’asexualité est le degré 0 de l’orientation sexuelle et est à distinguer de son acception biologique, désignant des organismes qui se reproduisent sans sexe. Cette première mention de l’asexualité comme orientation sexuelle date de 19802 et se confirme en 19903 avec la création d’une échelle de la sexualité humaine comportant ce fameux degré 0. Selon cette échelle, les hétérosexuels sont les individus dont le score d’attraction pour les individus du sexe opposé est le plus élevé (hétéroérotisme), les homosexuels, pour les individus du même sexe (homoérotisme), les bisexuels pour les deux sexes, et les asexuels ceux dont le score d’attraction pour n’importe quel individu est le plus faible.

Ici, cependant, la définition de l’asexualité concerne un manque d’attraction sexuelle pour n’importe quel sexe, pas nécessairement un manque d’activité sexuelle ou même le fait que les individus se caractérisent comme asexuels. Dès lors, cela ne signifie pas non plus que les asexuels soient « incapables » d’expérimenter toute stimulation sexuelle, notamment masturbatoire, ni qu’ils soient physiologiquement empêchés d’excitation physique (lubrification vaginale, érection). Enfin, selon cette définition, rien ne sous-entend que les asexuels soient dénués d’attirance romantique ou affective vers les autres.

Du côté des sex-addicts, la chose se complique encore plus. Il est ainsi courant de parler de nymphomanie, de satyriasis, de dépendance, d’impulsivité ou encore de compulsion sexuelle, sans oublier la neutralité toute mathématique de « l’hypersexualité ». Une diversité des termes qui reflète une catégorisation floue : s’agit-il d’un trouble sexuel, d’une dépendance sans substance, d’un trouble obsessionnel-compulsif ? Et y-a-t-il vraiment lieu de parler de pathologie quand la « compulsion » se passe entre adultes consentants ?

Historiquement parlant, le terme de dépendant sexuel a émergé à la fin des années 1970, puis s’est popularisé au début des années 1980, avec la publication, par Patrick Carnes, du livre Out of the Shadows: Understanding Sexual Addiction4. Carnes est par ailleurs l’inventeur d’une méthode monacale de bannissement total du sexe (interdiction de la masturbation, incitation à confesser ses pensées « intrusives », etc.) professée dans sa clinique de Pine Grove (Mississippi), centre de « rehab » pour sex-addicts.
D’un point de vue clinique, le diagnostic5 d’« hypersexualité » (qui pourrait concerner entre 3 et 6 % de la population sexuellement active, et à 95 % des hommes) commence à pouvoir être posé quand, tous les jours et pendant au moins six mois d’affilée, le patient a un orgasme minimum par jour. Mais quid de ceux qui sont obsédés toute la journée, sans forcément en sortir quelque-chose ? Et les hypersexuels anorgasmiques, alors, où on les met ?


Des inventions médiatiques et sociales ?

Un deuxième point commun entre asexuels et les sex-addicts se trouve dans la remise en cause généralisée de leur existence. Il s’agirait de chimères, de faux phénomènes intégralement créés par des médias en mal de buzz ou de sociétés en mal de nuisibles ou d’excuses, variant au gré des mœurs considérées comme bonnes.Ainsi, pour le sociologue Éric Fassin, « il y a une logique médiatique qui pousse à trouver toujours du nouveau, de l’excitant : après avoir exploré l’échangisme jusqu’au bout, les journalistes découvrent maintenant les asexuels. L’idée de gens qui ne font pas l’amour et le  revendiquent comme une identité, c’est émoustillant, original, presque plus érotique ! »6Dans son essai, No sex last year7, le journaliste David Fontaine fait lui aussi des asexuels une catégorie construite par les médias :

« Derrière cette vogue du mot “asexuel” se cache donc le rêve très américain de construire une nouvelle identité de genre, d’entrer dans une sorte de quatrième dimension de la sexualité. » L’asexualité consisterait, selon lui, à « refuser la guerre de la séduction, les douloureuses réalités de l’engagement, les compromissions du couple et la force stupéfiante du désir » ; on serait soit dans un refus d’entrer dans l’âge adulte, soit dans le refus des « complications sentimentales » à l’ère « dangereuse » (sic !) d’un sexe séparé de la procréation et des sentiments.

Idem du côté des hypersexuels. Dans son livre, Carnes s’attarde sur le cas de « Del », un avocat couchant à la fois avec sa secrétaire et sa patronne, traquant les femmes dans la rue. Et Carnes de lui tirer les oreilles : « Non, vous ne pouvez pas dire à quelqu’un que vous l’aimez juste pour vous retrouver dans son lit. Non, vous ne pouvez pas dire à une personne que vous l’aimez, si vous en aimez déjà deux autres en même temps. »

À l’époque, une grande partie de la population avait ainsi rejeté le diagnostic de Carnes comme un faux problème. Du côté des féministes, notamment, on tançait cette histoire de « dépendance » parce qu’on la considérait comme trop négative, si ce n’est moralisatrice et héritière de l’ancienne « nymphomanie » des hygiénistes. D’ailleurs, pendant longtemps, le terme qui se rapprochait le plus de la dépendance sexuelle était celui de « donjuanisme », une dénomination aux airs baroques et libertins, mais sans réelle gravité, sauf quand cet appétit sexuel débordant concernait des femmes et devenait, pour le coup, aussi clairement pathologique que répréhensible et réprimé. Durant l’époque victorienne, écrit Carol Groneman8, la nymphomanie allait même devenir « l’auberge espagnole des comportements déplacés », allant des « regards lascifs » aux aventures extra-conjugales. Le simple fait de mettre du parfum pouvait s’apparenter à de la « nymphomanie modérée ». Le livre décrit ainsi le cas de Mme R., qui, en 1895, confessait ses « désirs lascifs », provoqués par la lecture d’un excès de romans et la participation à un excès de fêtes au sortir de l’adolescence. Son médecin lui prescrivit l’application de sangsues sur son utérus et de glace sur sa vulve.

L’invention de la dépendance sexuelle par Carnes survient dans la queue de comète de la « parenthèse enchantée », un temps de totale liberté sexuelle, où la tendance était d’avouer et d’assumer amoralement toutes sortes de comportements sexuels. Dès lors, si des hommes se comportaient comme « Del », il n’y avait que peu de chances que cela soit vu en société comme un problème et encore moins une maladie. Mais la parenthèse s’est vite refermée et, aujourd’hui, la tendance s’est inversée. D’aucuns, et notamment du côté des féministes, s’insurgent contre cette notion dans laquelle ils voient une excuse un peu trop facile pour les « gros porcs » et en appellent à moins de tolérance. Les stars et les politiques pris la main dans le sac sont sommés de faire amende honorable auprès de leur conjoint et famille, lors de cérémonies confessionnelles publiques. Une pénitence que peuvent même valoriser des marques qui avaient fait des queutards leur égérie : en 2010, Nike Golf sortait une pub9 surfant sur le scandale Tiger Woods. Un bref clip tourné dans un maussade noir et blanc qui narre une sinistre histoire ; Tiger fixe la caméra, le visage fermé et aveuglé par les flashs des appareils photo ; pour finir, la voix de son père (décédé) lui demande : « As-tu retenu la leçon ? ». Le héros déchu, tellement malade qu’il avait couché avec une de ses nombreuses (18) maîtresses le jour de la mort de son père, remontait la pente en retrouvant ses racines. Il était un prodige brisé, mais toujours loyal et prêt à battre tous les records golfiques, avec en ligne de mire un ultime défi : se conquérir lui-même. C’était beau.
Mais, loin de cette image de papier glacé, où le pécheur regagne le paradis perdu grâce à une longue contrition humiliante et médiatique, en réalité, le parcours des sex-addicts n’a pas grand chose de chevaleresque. Comme l’explique Benoit Denizet-Lewis10, la plupart des individus « sexuellement compulsifs » préfèrent dire qu’ils suivent des cures de désintoxication pour toxicomanie ou alcoolisme, plus acceptables socialement. N’est pas Dominique Strauss-Kahn qui veut : ici comme ailleurs, mieux vaut être puissant que misérable quand vous êtes « affecté » d’une libido débordante.


Des produits de l’hypersexualisation de nos sociétés ?

Enfin, l’asexualité et la dépendance sexuelle ont comme point commun d’être considérées comme de pures réactions à nos environnements sociaux soi-disant saturés de représentations sexuelles et érotiques. Les hypersexuels seraient les victimes, évidentes, d’un excès de stimulation, de la même manière que les jeux vidéos rendraient les adolescents épileptiques ou tueurs en série. Du côté des asexuels, on peut lire ce genre de choses11 : « Si le sexuellement correct prescrit le grand jouir comme condition du bonheur sur terre, il fallait bien imaginer qu’un mouvement de dissidence d’une très grande ampleur finirait par se mobiliser, par se séparer du troupeau, emportant peut-être avec lui quelque chose d’une contre-expérience ou d’une non-expérience de la sexualité, qui nous permettrait de tempérer la hideuse caricature ambiante. » La non-activité sexuelle relèverait ainsi de l’activisme et de la protestation face à une sexualité que la société imposerait comme un devoir ! Seulement, comme le montrent plusieurs témoignages12, la grande majorité des asexuels déclarent avoir toujours su qu’ils l’étaient. À la limite, le seul effet significatif que peut avoir l’entourage est de pousser à davantage d’expérimentations13, pas moins. Et, à quelques exceptions près, la saturation sexuelle des espaces et des existences n’est pas regardée avec dégoût ou rage, mais simplement avec la plus totale indifférence, confinant parfois à la lassitude.
Pour autant, le véritable problème n’est pas tant que nos vies clignotent de partout de représentations sexuelles, mais qu’il s’agisse toujours des mêmes. Et que cette homogénéité soit, à son tour, une cause et un vecteur de normativité. Ce dont souffrent les asexuels et les hypersexuels, comme toutes les personnes sexuellement non « standard », ce n’est pas d’une omniprésence, d’un trop plein de sexe, mais que ce sexe s’analyse, s’apprécie sur un mode à la fois moral et normatif pour lequel la variation, l’écart, sont a priori coupables, mais de quoi ? L’idée qu’il y aurait des sexualités bonnes et d’autres mauvaises, des propres, des sales, des normales et des pathologiques. Alors que, tant que ces comportements ne causent « aucune atteinte au corps ou à la propriété d’autrui », il ne peut pas y avoir légitimement de faute.

Qu’avez-vous fait de la libération sexuelle ? se demandait Marcela Iacub en 2002. Malheureusement, pas grand-chose. En effet, rien ne semble plus violemment normé que la sexualité, aujourd’hui, comme à l’époque de Kinsey et comme il y a 3 000 ans. Et rien n’est plus durement stigmatisé, rejeté et incompris que le « hors-norme » sexuel. Nous sommes ainsi encore bien loin de l’« affranchissement des esprits » que pouvait décrire le sexologue et dissident russe Mikhail Stern, où « l’amour n’est qu’un besoin physiologique qu’il faut satisfaire aussi simplement que la soif et la faim ». Cette révolution, nos sociétés l’auront véritablement réalisée quand elles comprendront que la normalité sexuelle n’a jamais existé et n’existera jamais et, qu’au mieux, il n’existe que des tendances et des moyennes statistiques cadrées par des extrêmes et baignant, par définition, dans un océan d’anomalies. Des anomalies qui, si on s’y attarde deux minutes, n’ont vraiment rien de grave.

1A. Kinsey, Concepts of Normality and Abnormality in Sexual Behavior, New York, Grune and Stratton, 1949.
2M. D. Storms, « Theories of Sexual Orientation », Journal of Personality and Social Psychology, n° 38, 1980, pp. 783-792.
3B. R. Berkey, T. Perelman-Hall & L. A. Kurdek, « The multidimensional Scale of Sexuality », Journal of Homosexuality, n° 19, 1990, pp. 67-87.
4Première édition en 1983, réédité et amendé à de nombreuses reprises depuis.
5M. P. Kafka, « Hypersexual Disorder: A Proposed Diagnosis for DSM-V », Archives of Sexual Behavior, n° 39, 2010, p. 377-400.
6D. Fontaine, No sex last year, la vie sans sexe, David Fontaine, Paris, Arte Éditions/Les petits matins, 2006 (nouv. éd. en 2013 sous le titre Avec ou sans sexe).
7Ibid.
8C. Groneman, Nymphomania: A History, New York, W. W. Norton & Company, 2001.
9« Tiger Woods Commercial: Earl and Tiger » : https://www.youtube.com/watch?v=5NTRvlrP2NU
10B. Denizet-Lewis, America Anonymous, New York, Simon & Schuster, 2009.
11J.-P. de Tonnac, La Révolution asexuelle. Ne pas faire l’amour, un nouveau phénomène de société, Paris, Albin Michel, 2006.
12P. Sastre, No Sex. Avoir envie de ne pas faire l’amour, Paris, La Musardine, 2010.
13De fait, les asexuels interrogés dans mon livre, notamment les plus jeunes, rapportaient un nombre de rapports sexuels plus élevé que la moyenne, un phénomène que beaucoup expliquent par une volonté d’essayer plusieurs fois pour être sûr que la sexualité, en tant que telle, était bien ce qui ne leur faisait pas envie et pas tel ou tel partenaire.

[Publié dans Citrus n°3 Sexe, L'agrume, 2015]

jeudi 30 août 2018

#Balance ton porc : la ballade des pendus

Le 17 mars dernier, Benny Fredriksson se donnait la mort. Quelques mois auparavant, le mari de la mezzo-soprano Anne Sofie von Otter avait démissionné de son poste de directeur du Stadsteatern de Stockholm. Le 5 décembre 2017, emboîtant le pas à la presse américaine et à sa série d'enquêtes sur les délits et les crimes sexuels commis par le producteur Harvey Weinstein, le quotidien suédois Aftonbladet publiait plusieurs articles dénonçant la « culture du silence » que Fredriksson imposait dans son théâtre. Selon le journal, parmi les accusations portées par une quarantaine de témoignages anonymes, le régisseur avait forcé une comédienne à avorter, harcelé moralement et physiquement ses employés et couvert des acteurs ayant agressé sexuellement des actrices.

Trois jours après le suicide de Fredriksson, un cabinet indépendant mandaté par la ville de Stockholm pour enquêter sur la véracité des affirmations d'Aftonbladet rendait ses premières conclusions : aucun des 135 salariés du théâtre n'avait confirmé les rumeurs de harcèlement.

En l'état actuel de nos connaissances, Fredriksson est le troisième suicidé de #metoo. La ballade des pendus semble avoir été entonnée en novembre 2017 par Carl Sargeant, ministre travailliste démissionnaire des Communautés et de l'Enfance au sein du gouvernement régional du Pays de Galles accusé de contacts « inconvenants » avec des femmes. L'homme politique sera suivi en février 2018 par Jill Messick, ancienne manager de Rose MacGowan accusée d'avoir contredit les accusations de viol portées par l'actrice contre Weinstein.

Bien évidemment, les spécialistes du suicide vous diront que personne ne met fin à ses jours à cause d'un événement particulier – les tendances bipolaires et dépressives de Messick, notamment, sont attestées. Mais ils vous diront aussi qu'être cloué au pilori dans l'une des paniques morales les plus hystériques de ces dernières décennies n'est certainement pas ce qu'il y a de mieux pour stimuler la joie de vivre.

Près de six mois après ses premiers roulis, le mouvement initié par l'affaire Weinstein tient davantage du comité de salut public que d'un tsunami réellement libérateur. Les têtes qui dépassent sont priées de rentrer dans le rang ou d'en assumer les conséquences. En Suède, le producteur de musique, essayiste et figure de la communauté gay internationale Alexander Bard a été l'un des premiers à s'émouvoir de ces chasses aux sorciers et à dénoncer le travail de sagouin d'Aftonbladet sur le « cas » Fredriksson. Sur les réseaux sociaux et dans la presse, il sera l'objet d'une campagne diffamatoire l'accusant entre autres de rouler pour l'extrême-droite, avec comme « preuve » des photos de lui déjeunant avec un politicien nationaliste local. Bard répondra avec sa morgue légendaire : « Mon libéral de père m'a appris à parler avec l'intégralité du spectre politique, mais faites gaffe, si vous continuez à balancer les photos des gens avec qui je dîne, moi je montre ceux avec qui je couche », écrira-t-il en substance sur Twitter.

Pour les apologistes du #metoo, comme le très opportuniste Raphaël Liogier – après avoir été plié par David Thomson sur le djihadisme, il fallait bien qu'il s'intéresse au féminisme –, ces exemples ne sont que des anecdotes n'invalidant en rien la Valeur Suprême de la Libération de la Parole Collective. Oui, il y a eu et il y aura des suicides, des divorces, des carrières et des réputations atomisées par des accusations faiblardes ou fallacieuses, mais ce ne serait qu'un prix dérisoire à payer par rapport à l'énormité des bénéfices dont pourront jouir les femmes et même la société une fois les eaux de la « révolution anthropologique » clarifiées.

On ne fait pas d'omelettes sans casser des œufs, l'antienne est ancienne. Sauf que c'est aussi le propre des foules pas très intelligentes persuadées d'agir pour un illusoire « bien commun » que de mépriser les préjudices individuels comme des quantités négligeables.

Cette notion – « l’affaire d'un seul est l'affaire de tous », pour reprendre les mots de Clemenceau défenseur de Dreyfus – guidera à la fin du XIXe siècle la plume de la journaliste Ida B. Wells, l'une des premières à avoir consigné le plus précisément possible les cas de lynchages dans le Sud des États-Unis après l'abolition de l'esclavage. Dans la préface d'une récente traduction française de trois de ses pamphlets écrits entre 1892 et 1894 (Les horreurs du Sud, Markus Haller, 2016), la journaliste Nicole Bacharan écrit « La vie de chaque Noir compte, disait déjà en substance Ida Wells ; elle ne doit pas être sacrifiée, méprisée, ignorée. (…) L’arbitraire, la cruauté, les exactions doivent être portés à la connaissance de chacun, exposés, détaillés, dénoncés. (…) Dans ses écrits (…) nulle haine, nul effet de manche. Seulement la conviction ferme que l’exposé des faits, aussi rigoureux et exact que possible, suffirait. Que les faits parleraient d’eux mêmes, pour alerter l’opinion, et exiger la justice ».

Parmi ces faits, Ida B. Wells soulignait en 1892 l' « éternelle même histoire » qui mène au « même programme de pendaison, puis de fusillade des corps sans vie » : l'accusation de viol. « Moins d’un tiers de ces milliers d’hommes et de femmes mis à mort sans juge ni jury ont été ne serait-ce qu’accusés d’agression criminelle », faisait-elle encore remarquer. « Le monde entier a accepté, sans la remettre en question, l’affirmation selon laquelle les Noirs sont lynchés uniquement pour des agressions de femmes blanches ». Mais la vérité de ces agressions était bien souvent chancelante, comme le représenteront bien plus tard la littérature ou le cinéma.

Dans un cas, un Noir d'Indianola, dans le Mississippi, fut lynché pour avoir violé une petite fille de 8 ans, dont le père était le shérif du comté. Wells se rendit sur les lieux du massacre pour enquêter et rencontra la victime présumée. Elle n'était pas une enfant mais une jeune femme allant sur ses vingt ans. Et en réalité, le père avait surpris la fille dans la cabane de l'amant, à son service depuis des années, et lancé une expédition punitive pour venger l'honneur de sa progéniture.

Entre 1882 et 1891, détaille Ida B. Wells, 269 hommes furent tués pour des accusations de viol – la première cause sur la liste des lynchages perpétrés ces années-là. Deux-cent cinquante trois autres furent accusés de meurtre ; « 44 de vol ; 37 d’incendie volontaire ; 4 de cambriolage ; 27 de racisme ; 13 de s’être battus avec des hommes blancs ; 10 d’avoir proféré des menaces ; 7 d’avoir causé des émeutes ; 5 de métissage ; dans 32 cas aucune raison ne fut donnée, et les victimes furent lynchées pour le principe ».

La suite de l'histoire du racisme américain est du même acabit. En 1921, le massacre de Tulsa – où des Blancs incendièrent un quartier noir huppé de cette ville de Oklahoma – débuta après qu'un adolescent noir eut été accusé d'avoir violé une jeune Blanche dans un ascenseur. En 1923, en Floride, le massacre de Rosewood fut aussi déclenché par une accusation de viol. Et en 1955, le jeune Emmett Till, âgé de 14 ans, fut assassiné pour avoir tripoté une femme blanche contre son gré. Il faudra attendre 2017 et la publication des recherches de l'historien Timothy Tyson (The Blood of Emmett Till, Simon et Schuster) pour apprendre que l'accusatrice, Carolyn Bryant, avait tout inventé. Cette dernière avait raconté à son époux que Till l'avait attrapée par la taille, lui avait malaxé les seins et essayé de l'embrasser. En réalité, Till ne l'avait jamais touchée – défié par ses cousins, il s'était contenté de la siffler. Le mari, Roy Bryant, accompagné de son beau-frère, enleva le garçon. Son corps lesté d’une égreneuse à coton fut retrouvé dans la rivière Tallahatchie, un œil crevé, une balle dans le crâne, le visage ayant quadruplé de volume. Lors de la veillée funèbre, Mamie Till décida de laisser le cercueil ouvert pour montrer à tous l'état du cadavre de son fils. Les photos firent le tour des États-Unis et l'événement est aujourd'hui considéré comme le point de départ du mouvement pour les droits civiques porté par Martin Luther King. À l'époque, les Noirs devaient descendre du trottoir lorsqu'ils croisaient une femme blanche et baisser le regard.

Entre ce que d'aucuns considéraient à l'époque des lois Jim Crow comme des « anecdotes » tout à fait secondaires par rapport à l'intérêt supérieur du suprémacisme blanc et les destins tragiques de Fredriksson, Messick et Sargeant, les différences sont légion. Mais les points communs aussi. Le plus important d'entre tous, c'est peut-être de nous rappeler combien les philosophes des Lumières se fourraient la plume dans l’œil en pensant la raison innée et le progrès coulant historiquement de source. En réalité, la raison est lourde, lente, pénible et fait chier tout le monde avec ses concepts abstraits que peuvent être l’État de droit ou la présomption d'innocence. La foule, elle, salive quand on lui titille le cerveau reptilien en lui servant des victimes expiatoires sur un plateau. « Si ce n'est toi, c'est donc ton frère ».

En 2013, Dan et Fran Keller sortaient de prison après y avoir passé vingt-deux-ans pour des crimes bidonnés. Dans la grande « panique pédo-satanique » américaine des années 1990, on les avait accusés d'avoir servi des cocktails coca / sang de bébé ; d'avoir exposé le cœur d'un enfant, préalablement éventré, à l'air libre ; d'avoir envoyé des enfants au Mexique pour qu'ils se fassent violer par des soldats ; d'avoir enterré des enfants vivants ; d'en avoir poussé dans une piscine remplie de requins ou d'en avoir fusillé d'autres, avant de réussir à les ressusciter. En août dernier, les Keller remportaient 3,4 millions de dollars en dédommagement de cette erreur judiciaire. Leurs vingt-deux années de vie perdue ne leur seront jamais remboursées. « Ça ne marche pas comme ça, pas comme de la colle », regrettait Anna Akhmatova à la publication du rapport Khrouchtchev, censé panser les plaies du stalinisme.

À l'époque du procès des Keller, le #metoo en vogue consistait à se dire victime de partouzes pédocriminelles organisées à la gloire de Satan – ou de trouver des psychologues pour faire remonter à la surface vos souvenirs enfouis dans votre « mémoire traumatique ». Et comme à l'époque d'Emmett Till et d'Ida B. Wells, il n'y avait que des anecdotes, des exceptions, de rares excès qui ne devaient surtout pas ralentir le rouleau compresseur d'une cause que l'on croyait supérieurement bonne. Cette « éternelle même histoire » menant au « même programme » d'affichage collectif de vertu, avec ses cérémonials d'expiation, d'élimination des hérétiques et ses œufs cassés qui attendent toujours qu'on leur rende justice.

Article publié originellement dans le magazine Causeur, n°56.

vendredi 16 février 2018

French Chauvinism

French chauvinism is widespread and widely known. Chauvinism is a tendency to give value to ideas  according to place of origin, with a special bias toward self. Thus it was extraordinary that at least  three generations of French biologists chose to scorn Darwin because he was English, while they had their own Lamarck, whose theory was earlier than Darwin’s but dead wrong. Why in Jesus name would you waste your life seeking scientific progress with that principle (French superiority) imposed between you and the truth?

Well what about self-deception? I have published a book on the subject in 2011, translated now into eleven languages, including Spanish, Portuguese, Italian, Greek, German, Russian, and Finnish—but not French. Why? Did we not invent the subject—Sartre, Camus and Foucault—why would we wish to hear from others even if they have solved the problem that our own “thinkers” came nowhere near?

Now comes a controversy involving a woman with the sense to go against this bias. Sastre uses science and modern biology in a creative way to challenge standard orthodoxy. Oh we in France do not pay much attention to Evolutionary Psychology. Well God bless you and may you remain ignorant as long as you wish. And we have a French sociologist/philosopher to teach us that the 2 nd :4 th digit ratio used by Sastre is “is not a reliable index of prenatal androgenization“, when in fact quite the opposite is true. We now have experimental evidence from rats that higher testosterone in utero leads to a lower ratio and higher estrogen to a higher ratio. And significant correlations are found not only in other mammals but also in some birds! This on top of a ton of indirect evidence in humans. The 2 nd to 4 th digit ratio is significantly associated with sex and ethnicity, reproductive success, mate preference by others, Offspring sex ratio, Gender inequality across nations, relative masculinity/femininity within one country, Klinefelter’s syndrome and, yes, homosexuality and transexuality. Any French scientists contributing? Not dead sure, can’t think of one.

And finally there is the matter of Feminism and Biological Determinism. Now here we get into truly absurd territory. There is no biological ‘determinism’ in modern evolutionary biology—only LOGIC—children come first, women (the main investors) second; last, least and hardest to justify are men. We have known for some 40 years that there are real genetic differences between the two sexes in behavior but we have learned much more since then—women use their brains more symmetrically than do men and most genetic sex differences affect the brain, the most genetically active tissue in the human body. So if you want to remain permanently ignorant, you always have that option, but why choose to? In order to continue anti-Darwinian chauvinism? As noted above, a feeble reason indeed.

Robert Trivers